RENCONTRE DE ROME: UN ÉTAT DES LIEUX DES RELATIONS POLITIQUES ET ÉCONOMIQUES DANS LE CAUCASE DU SUD ET DE LEURS PERSPECTIVES D’AVENIR

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30 Octobre 2026 14:01
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RENCONTRE DE ROME: UN ÉTAT DES LIEUX DES RELATIONS POLITIQUES ET ÉCONOMIQUES DANS LE CAUCASE DU SUD ET DE LEURS PERSPECTIVES D’AVENIR

Le 26 octobre, une rencontre organisée à Rome a retenu l’attention dans le contexte des évolutions politiques en cours dans le Caucase du Sud. Les ambassadeurs de Géorgie, d’Azerbaïdjan et d’Arménie ont participé à une discussion commune consacrée aux perspectives de paix, au développement des communications de transport et à la coopération régionale. Organisé dans le cadre du Festival international de la diplomatie, cet événement a réuni des représentants du monde universitaire, des journalistes, des chercheurs et des experts. Les échanges ont principalement porté sur le renforcement de la stabilité, le développement de relations de bon voisinage et la recherche de nouvelles possibilités de coopération entre les trois États du Caucase du Sud.

La participation conjointe de représentants de Tbilissi, de Bakou et d’Erevan à des discussions sur les questions régionales n’est pas, en soi, une nouveauté. Des rencontres similaires ont déjà eu lieu par le passé. Toutefois, la situation dans le Caucase du Sud connaît aujourd’hui des mutations sensibles, tandis que les enjeux de coopération régionale prennent progressivement une dimension politique et économique plus concrète. Après des décennies de conflits, de méfiance réciproque et de contacts limités, les trois États ont désormais la possibilité de repenser leurs relations, de réexaminer leurs approches en matière de sécurité et de définir des intérêts communs pour le développement de la région.

Dans ce contexte, une question se pose : dans quelle mesure l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie sont-ils prêts à définir eux-mêmes les priorités régionales, en fonction de leurs intérêts nationaux, de leur expérience historique et des besoins de leurs sociétés ? Cela ne signifie évidemment pas qu’ils doivent renoncer à leur coopération avec leurs partenaires internationaux ni restreindre leurs relations extérieures. Depuis des siècles, le Caucase du Sud se trouve au centre des intérêts des grandes puissances, et sa position géographique a toujours conféré une importance particulière à ses relations avec l’extérieur. Il convient toutefois de distinguer une coopération avec les partenaires internationaux fondée sur des intérêts réciproques d’une situation dans laquelle les principales décisions concernant la politique régionale sont prises essentiellement en dehors du Caucase du Sud lui-même.

Au cours des trois décennies qui ont suivi la dissolution de l’Union soviétique, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont défini leurs propres priorités de politique étrangère et leurs approches en matière de sécurité, en tenant compte de leurs intérêts nationaux, de leur expérience historique et des conflits existants. Malgré leur proximité géographique, leurs relations n’ont pas toujours été caractérisées par une confiance mutuelle ni par des liens économiques étroits. En conséquence, le Caucase du Sud, malgré son important potentiel dans les domaines du transport, de l’énergie et du commerce, n’exploite toujours pas pleinement les possibilités offertes par la coopération régionale.

L’un des principaux obstacles à cette coopération a longtemps été le conflit arméno-azerbaïdjanais, qui a affecté la sécurité de l’ensemble du Caucase du Sud. La fermeture des voies de transport, les échanges commerciaux limités et la méfiance réciproque ont entravé le développement des relations entre les pays. Dans ce contexte, la Géorgie, tout en entretenant des relations de partenariat avec Bakou et Erevan, est devenue un maillon essentiel du réseau de transport et des échanges économiques, garantissant à ses voisins un accès aux marchés extérieurs.

Les accords conclus le 8 août 2025 à Washington ont donné une nouvelle impulsion au processus de normalisation des relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Le paraphe de l’accord de paix a constitué une étape importante, même si le document n’avait pas encore été signé et que les questions de délimitation de la frontière et de sécurité mutuelle demeuraient en suspens. Les relations entre Bakou et Erevan commencent néanmoins à prendre une dimension pratique. Ainsi, depuis la fin de l’année 2025, des produits pétroliers azerbaïdjanais sont acheminés vers l’Arménie via la Géorgie. Par ailleurs, certaines marchandises en provenance de Russie et du Kazakhstan transitent par le territoire azerbaïdjanais à destination de l’Arménie.

La Géorgie occupe une place particulière dans la coopération régionale, entretenant des partenariats stratégiques avec l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Ses relations avec Bakou reposent sur d'importants projets énergétiques et de transport, ainsi que sur des liens commerciaux et politiques étroits. Avec Erevan, elle développe des relations économiques, de transport et humanitaires. En janvier 2024, les deux pays ont élevé leurs relations au rang de partenariat stratégique. Cette position permet à Tbilissi de contribuer au dialogue entre ses voisins et au développement de la coopération trilatérale.

En Géorgie, la perspective de l’ouverture de liaisons de transport directes entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie suscite certaines inquiétudes, car une partie des flux de marchandises pourrait être réorientée vers d’autres itinéraires. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement un affaiblissement de la position géorgienne dans le secteur du transit. Un développement coordonné des infrastructures de transport pourrait accroître les échanges commerciaux dans la région et créer de nouvelles perspectives pour les ports, les chemins de fer et les centres logistiques géorgiens.

Le développement des communications de transport dans le Caucase du Sud ne doit cependant pas nécessairement s'accompagner d'une logique de rivalité. Pour l’Azerbaïdjan, il est essentiel de garantir une liaison fiable avec le Nakhitchevan et de renforcer sa participation aux transports internationaux. L’Arménie souhaite surmonter ses contraintes en matière de transport, accéder à de nouveaux marchés et tirer parti de sa position géographique. La Géorgie, quant à elle, entend préserver et consolider son rôle de trait d’union entre la mer Caspienne et la mer Noire. Une coordination raisonnable de ces intérêts pourrait permettre aux nouveaux itinéraires de générer des retombées économiques bénéfiques pour les trois pays.

Le Caucase du Sud dispose d’un potentiel considérable pour développer des activités industrielles conjointes, la logistique, l’agriculture, les échanges énergétiques et le commerce transfrontalier. Pour y parvenir, il n’est pas indispensable de créer une union économique ou de nouvelles structures supranationales. L’essentiel consiste à lever les obstacles administratifs, à améliorer les liaisons de transport, à attirer les investissements et à faciliter les activités des entreprises. Plus les entrepreneurs et les populations des trois pays tireront des bénéfices concrets de cette coopération, plus leur intérêt pour la préservation de la paix et de la stabilité régionales se renforcera.

Toutefois, réduire les perspectives de coopération dans le Caucase du Sud à leur seule dimension économique serait une simplification. Chacun des trois pays possède une histoire complexe, et les questions d’identité nationale, d’intégrité territoriale et de sécurité continuent de revêtir une importance particulière.

L’Azerbaïdjan cherche à consolider les acquis du rétablissement de son intégrité territoriale et à parvenir à une paix durable avec l’Arménie. Pour Erevan, le respect de l’inviolabilité des frontières internationalement reconnues et la sécurité de la population constituent des enjeux essentiels. Pour la Géorgie, l’une des principales priorités demeure le rétablissement de son intégrité territoriale et le règlement pacifique des conflits liés à l’Abkhazie et à la région de Tskhinvali.

Les nouvelles relations dans le Caucase du Sud doivent donc se construire en tenant compte des intérêts nationaux des trois pays. Il serait naïf de penser que la coopération économique suffira, à elle seule, à effacer les divergences politiques accumulées au fil des années. Une paix durable ne suppose pas l’abandon des intérêts nationaux, mais la recherche de compromis raisonnables, dans lesquels le renforcement de la position d’un pays ne serait pas perçu comme une menace par un autre.

La sécurité mutuelle revêt, à cet égard, une importance particulière. La stabilité de l’Azerbaïdjan sert les intérêts de la Géorgie et de l’Arménie ; le développement économique de l’Arménie est également bénéfique à ses voisins, tandis que la stabilité politique et économique de la Géorgie constitue un enjeu pour l’ensemble de la région. Cela ne fait pas disparaître les divergences existantes, mais permet de rechercher des solutions à partir d’intérêts communs et d'une responsabilité partagée à l’égard de la paix dans le Caucase du Sud.

Cependant, les accords diplomatiques ne suffisent pas à garantir une paix durable. Le rétablissement de la confiance entre les peuples est tout aussi essentiel. À cet égard, les universités, les centres de recherche et d’expertise, les médias, ainsi que les organisations culturelles et de jeunesse peuvent jouer un rôle important. La Géorgie dispose d’une expérience particulière en matière de coexistence entre différentes communautés ethniques et religieuses, notamment arménienne et azerbaïdjanaise. Cette réalité ouvre des perspectives supplémentaires pour la coopération humanitaire et le dialogue entre les sociétés.

Des programmes éducatifs communs, des rencontres scientifiques, ainsi que des projets culturels et touristiques pourraient contribuer au rapprochement des populations, en particulier des jeunes générations, et favoriser un dépassement progressif de la méfiance réciproque.

Il existe également des domaines dans lesquels les intérêts des trois pays convergent, indépendamment de leurs divergences politiques. Il s’agit notamment de la protection de l’environnement, de la gestion des ressources en eau, de la prévention des catastrophes naturelles, de la sécurité énergétique et de la lutte contre le changement climatique.

Les bassins des fleuves Koura et Araz (Araxe) constituent un système naturel commun dont dépend le bien-être de millions d’habitants du Caucase du Sud. La pollution des cours d’eau, les pénuries d’eau et les autres menaces environnementales ne connaissent pas de frontières étatiques. Leur gestion nécessite donc une action concertée de l’Azerbaïdjan, de la Géorgie et de l’Arménie.

L’organisation de rencontres trilatérales régulières entre diplomates, représentants des ministères chargés de l’économie et des transports, chercheurs et experts pourrait constituer une avancée importante. Il n’est pas nécessaire de créer de nouvelles organisations internationales à cette fin. Un tel dialogue permettrait aux trois pays d’examiner les problèmes communs, de rechercher des solutions mutuellement acceptables et de renforcer progressivement la confiance. Il importe toutefois que ces échanges ne deviennent pas un terrain de rivalité entre initiatives nationales et ne soient perçus par aucun des États comme une restriction de son autonomie en matière de politique étrangère.

Il serait néanmoins prématuré d’affirmer que le Caucase du Sud est déjà prêt à engager un dialogue politique pleinement autonome. Plusieurs questions de sécurité restent sans réponse, tandis que les divergences historiques, les différences de priorités en matière de politique étrangère et la méfiance réciproque persistent. L’évolution de la situation intérieure dans chacun des trois pays, l’état de leurs économies et, surtout, la volonté des parties de respecter les engagements pris joueront également un rôle déterminant.

L’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie sont confrontés à la nécessité de construire une nouvelle culture des relations, fondée sur le respect de la souveraineté, des intérêts nationaux et la reconnaissance de leur interdépendance économique. Cela n’exige pas une convergence totale de leurs positions, mais suppose une volonté de rechercher des solutions permettant de réduire les tensions et d’ouvrir de nouvelles perspectives de développement.

L’avenir du Caucase du Sud ne devrait pas dépendre exclusivement des décisions prises par les centres de pouvoir extérieurs ou des seuls accords bilatéraux. Il est tout aussi important que l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie parviennent eux-mêmes à trouver un terrain d’entente, à consolider la confiance et à développer leur coopération. La stabilité et la prospérité des pays voisins doivent, dans cette perspective, être considérées non comme une menace, mais comme une composante de leurs propres intérêts nationaux.

C’est précisément là que réside le sens d’une nouvelle ère des relations régionales. La portée de la rencontre de Rome se mesurera avec le temps, et surtout à la capacité des trois pays à passer des déclarations diplomatiques à des initiatives communes concrètes.

Par Elbrous Mammadov, directeur du Centre d’analyse « Grande Route de la soie »