Le 7 août, à Cholpon-Ata, au Kirghizistan, lors de la réunion du Conseil intergouvernemental de l’Union économique eurasiatique (UEEA), le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a formulé plusieurs déclarations qui témoignent, d’une part, de l’intérêt persistant d’Erevan pour la poursuite de sa participation à l’UEEA et, d’autre part, de profondes divergences politiques entre l’Arménie et les autres membres de l’organisation.
En affirmant que l’adhésion à l’UEEA demeure une priorité économique pour l’Arménie, Pachinian a souligné la nécessité de développer le marché commun, de supprimer les obstacles persistants, d’améliorer l’efficacité de l’intégration et de créer les conditions permettant aux États membres de tirer de réels avantages de leur participation à l’Union.
Cette rhétorique s’accorde toutefois difficilement avec le « cap vers l’intégration européenne » consacré par la loi adoptée par le Parlement arménien sur le lancement du processus d’adhésion à l’Union européenne, qui laisse entrevoir, à terme, une sortie d’Erevan de l’intégration eurasiatique.
Pachinian n’a cependant pas expliqué comment il envisageait l’évolution de ces deux processus, laissant apparemment à d’autres le soin d’en tirer les conclusions. Au contraire, le Premier ministre arménien a confirmé que son gouvernement n’envisageait pas, dans un avenir prévisible, un retrait de l’UEEA.
Dans le même temps, Pachinian a de nouveau souligné le principal sujet de tension entre l’Arménie et les autres membres de l’organisation. Selon lui, l’UEEA doit élargir les possibilités offertes à l’Arménie et non limiter son droit à déterminer de manière indépendante les orientations de sa politique étrangère.
C’est ici que se manifeste le principal paradoxe de la politique arménienne. Sur le plan économique, Erevan demeure étroitement lié à l’UEEA. L’organisation garantit à l’Arménie un accès sans droits de douane au marché russe et à plusieurs autres marchés de l’espace post-soviétique, ainsi qu’une part importante de ses échanges extérieurs.
Malgré l’intensification des contacts avec l’Union européenne et la volonté de diversifier ses relations économiques extérieures, l’Arménie restera, à moyen terme, fortement dépendante de l’UEEA pour plusieurs produits essentiels. Il s’agit notamment du gaz naturel, du combustible nucléaire destiné à la centrale nucléaire arménienne, du blé et d’une part importante des produits pétroliers.
Le remplacement de ces approvisionnements nécessiterait des investissements considérables dans les infrastructures, une réorganisation des chaînes logistiques et la conclusion de contrats à long terme avec d’autres fournisseurs. Dans ces conditions, Erevan ne pourra objectivement pas renoncer dans les prochaines années à son principal soutien économique au sein de l’UEEA.
Sur le plan politique, cependant, les autorités arméniennes poursuivent leur rapprochement progressif avec l’Union européenne, tout en cherchant à préserver les avantages de l’intégration eurasiatique.
Après l’adoption de la loi lançant le processus d’adhésion à l’UE, les quatre autres membres de l’UEEA - la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizistan - ont publié une déclaration commune appelant, en substance, Erevan à clarifier son choix stratégique.
Le document soulignait que la perspective d’une adhésion de l’Arménie à l’Union européenne affectait nécessairement les intérêts des autres membres de l’UEEA et nécessitait une décision politique claire de la part des autorités arméniennes.
Nikol Pachinian a toutefois rejeté, de fait, cette manière de présenter le problème. Plutôt que de répondre aux appels à effectuer un choix stratégique, il a une nouvelle fois tenté de défendre la possibilité d’avancer simultanément dans les deux directions, sans expliquer comment l’Arménie entend résoudre les contradictions inévitables entre ses engagements au sein de l’UEEA et son projet d’intégration européenne.
Plus encore, Pachinian a tenté de démontrer, chiffres à l’appui, que l’UEEA tirerait davantage profit de sa coopération avec l’Arménie que l’inverse. Selon lui, en 2025, l’Arménie aurait versé environ 319 millions de dollars au budget commun des droits de douane à l’importation de l’UEEA, alors qu’elle n’en aurait reçu qu’environ 175 millions dans le cadre du mécanisme de redistribution.
Sur cette base, le Premier ministre affirme que l’Arménie contribue davantage au budget commun qu’elle n’en récupère et qu’elle constitue ainsi un membre responsable et loyal de l’Union.
Cette argumentation apparaît toutefois discutable. Ces chiffres ne reflètent que la répartition des droits de douane et ne répondent pas à la question essentielle : quels sont les avantages économiques globaux que l’Arménie tire de son appartenance à l’UEEA ?
C’est là tout le paradoxe de la politique menée par Pachinian. Depuis plusieurs années, Erevan affirme vouloir se rapprocher de l’Europe. Mais chaque fois que la question de l’UEEA revient sur la table, il apparaît que personne ne souhaite réellement en sortir.
Les faits sont tenaces. Ils montrent que, dans un avenir prévisible, l’Arménie a peu de chances de renoncer à l’UEEA.
Ainsi, comme souvent avec Pachinian, il est parti… mais il a promis de revenir.
Par Ilgar Velizade, spécialiste de géographie politique et de géoéconomie