QUELLES SERAIENT LES CONSEQUENCES D'UNE EVENTUELLE SORTIE DE L'ARMENIE DE L'O.T.S.C. POUR LA RUSSIE ET L'ORDRE POST-SOVIETIQUE

Analyses
15 Juin 2026 17:08
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QUELLES SERAIENT LES CONSEQUENCES D'UNE EVENTUELLE SORTIE DE L'ARMENIE DE L'O.T.S.C. POUR LA RUSSIE ET L'ORDRE POST-SOVIETIQUE

Ce que signifierait une éventuelle sortie de l’Arménie de l’OTSC pour la Russie et l’ordre sécuritaire post-soviétique

L’orientation de plus en plus pro-occidentale de la politique étrangère arménienne suscite une irritation croissante à Moscou. Officiellement, le dernier sujet de tension concerne les cotisations impayées d’Erevan à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). En réalité, le problème est bien plus profond : l’Arménie se retire progressivement de l’architecture de sécurité dirigée par la Russie et tente de réorienter sa politique étrangère vers l’Occident.

Lors d’une récente réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OTSC, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que les États membres de l’organisation envisageaient d’examiner d’éventuelles mesures à l’encontre de l’Arménie en raison de ses obligations financières non honorées.

« Depuis plus de deux ans, la dette de l’Arménie envers le budget de l’OTSC demeure dans une situation prévue par la Charte de l’Organisation du traité de sécurité collective. Aujourd’hui, nous sommes convenus d’examiner l’application de l’article pertinent de la Charte de l’OTSC », a déclaré Lavrov.

Il a également rappelé la position du ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, selon laquelle Erevan ne versait plus ses contributions parce qu’il ne participait plus aux activités de l’organisation.

« Mon collègue Ararat Samvelovitch Mirzoyan, interrogé au sujet de l’OTSC, a répondu : “Nous ne payons pas de cotisations parce que nous ne participons tout simplement pas” », a souligné Lavrov.

Cette déclaration n’a fait que confirmer une réalité déjà évidente depuis longtemps : les relations entre l’Arménie et l’OTSC sont de fait gelées. Depuis 2024, Erevan s’est progressivement éloignée de l’organisation, refusant de prendre part à ses activités, suspendant le paiement de ses contributions et évoquant de plus en plus ouvertement la possibilité d’un retrait complet.

Le Premier ministre Nikol Pachinian justifie cette orientation en affirmant que l’OTSC n’a pas rempli ses obligations de sécurité à l’égard de l’Arménie. Lors de récents débats électoraux diffusés à la télévision publique, il a de nouveau indiqué clairement que son pays n’avait pas l’intention de reprendre une participation pleine et entière aux activités de l’organisation et pourrait, à terme, décider de quitter définitivement le bloc.

Sur le plan formel, l’adhésion à l’OTSC offrait pourtant à l’Arménie d’importantes garanties de sécurité. L’article 4 du traité prévoit une assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un des États membres, un mécanisme largement comparable à l’article 5 du traité fondateur de l’OTAN. Pour Erevan, cette disposition a longtemps constitué un instrument essentiel de dissuasion face à l’Azerbaïdjan et à la Turquie.

L’appartenance à l’organisation permettait également à l’Arménie d’acquérir des armements russes à des conditions préférentielles. Pour une armée arménienne construite durant des décennies autour d’équipements soviétiques puis russes, cet avantage était crucial. La participation à l’OTSC fournissait en outre le cadre politique et juridique nécessaire à la présence de la 102e base militaire russe à Gyumri et offrait à Erevan une plateforme permanente de dialogue sécuritaire avec la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan.

Pourtant, au cours des dernières années, l’ensemble de ce dispositif a largement perdu sa raison d’être. Juridiquement, l’Arménie demeure membre de l’OTSC, mais politiquement, elle a déjà quitté ce système. Moscou et le secrétariat de l’organisation continuent de considérer Erevan comme un membre à part entière et rappellent que ses obligations restent en vigueur. Dans les faits, cependant, l’Arménie s’est déjà retirée de toute interaction alliée significative.

Une éventuelle sortie de l’Arménie constituerait un coup sensible, mais non catastrophique, pour l’image de la Russie. Elle représenterait avant tout une défaite symbolique illustrant l’affaiblissement de l’influence russe dans l’espace post-soviétique, en particulier dans le Caucase du Sud. Souvent présentée comme la « réponse russe à l’OTAN », l’OTSC a longtemps été perçue comme une structure dépendant de la volonté politique de Moscou. Le départ de l’Arménie reviendrait à reconnaître publiquement que ce cadre n’a pas réussi à maintenir dans son orbite l’un des pays les plus dépendants des garanties sécuritaires russes.

Dans le même temps, le Kremlin ne semble pas souhaiter une confrontation ouverte avec Erevan. Le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, a déclaré qu’un éventuel retrait de l’Arménie relèverait d’une décision souveraine, tout en rappelant les avantages de l’adhésion. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Pankine, a lui aussi indiqué que diverses options pourraient être examinées si Erevan persistait à ne pas régler sa contribution, tout en jugeant peu probable une exclusion automatique.

Cette prudence est compréhensible. Moscou sait que l’Arménie a déjà quitté l’OTSC de facto. Toutefois, un retrait officiel créerait un précédent politique inédit qui pourrait être largement exploité contre la Russie. Le Kremlin cherche donc à éviter une rupture brutale, espérant conserver l’Arménie dans son orbite économique, notamment par l’intermédiaire de l’Union économique eurasiatique.

Le principal paradoxe est que le coup le plus dur porté à la réputation de la Russie ne s’est pas produit aujourd’hui, lorsque l’Arménie a cessé de payer ses cotisations, mais plus tôt, lorsque l’OTSC n’est pas intervenue lors des événements liés au Karabagh et à la confrontation arméno-azerbaïdjanaise entre 2020 et 2022.

D’un point de vue juridique, la situation était plus complexe que ne le présente Erevan. En 2020, l’Azerbaïdjan a mené une opération militaire sur un territoire reconnu internationalement comme faisant partie de son territoire national. Dans ces conditions, l’OTSC ne disposait d’aucune base légale directe pour intervenir. Le Karabagh ne faisant pas partie du territoire arménien, la clause de défense collective ne pouvait être formellement invoquée.

Par la suite, en 2021 et 2022, l’Arménie a affirmé que les forces azerbaïdjanaises avaient pénétré sur son territoire souverain. Là encore, la question demeurait complexe, la frontière entre les deux pays n’ayant pas été entièrement délimitée. Néanmoins, Erevan a utilisé ces épisodes comme preuve de la réticence de l’OTSC à défendre l’Arménie, même dans une situation qu’elle qualifiait d’agression contre un État membre.

Cet argument est devenu central dans le discours de Nikol Pachinian. Le Premier ministre ne s’est pas contenté de reprocher à l’organisation son inaction ; il a remis en cause la nature même des engagements alliés au sein de l’OTSC. Plus encore, il a affirmé connaître « au moins deux pays membres de l’OTSC » qui auraient participé à la préparation d’une guerre contre l’Arménie. Il ne s’agissait plus d’une simple plainte diplomatique, mais d’une accusation politique directe selon laquelle des alliés auraient été complices d’actions hostiles contre un membre du bloc.

Pour la Russie, cette narration est particulièrement dommageable. Elle soulève une question simple mais embarrassante : pourquoi signer des traités de sécurité avec Moscou si ceux-ci ne fonctionnent pas au moment décisif ? Cette interrogation ne se limite plus à l’Arménie. Elle est désormais discutée dans les milieux d’expertise d’Asie centrale, dans l’ensemble de l’espace post-soviétique et dans les pays qui observent attentivement la valeur réelle des garanties russes.

C’est pourquoi le départ de l’Arménie revêt avant tout une dimension symbolique. La perte d’un membre est certes désagréable, mais elle n’est pas fatale. Plus préoccupante est la confirmation publique qu’un système de sécurité collective dirigé par la Russie n’a pas réussi à convaincre l’un de ses propres membres de son efficacité. Ce précédent sera invoqué pendant des années dans les débats sur la fiabilité de la Russie comme garant de sécurité.

Cela ne signifie pas pour autant que l’OTSC soit condamnée à disparaître. Au contraire, l’organisation devrait survivre, mais sous une forme plus restreinte et plus pragmatique. L’Arménie a toujours constitué un cas particulier au sein de cette structure : un membre géographiquement isolé et confronté à des problématiques sécuritaires très différentes. Pour Erevan, l’OTSC représentait avant tout un instrument de dissuasion dans le conflit du Karabagh. Pour les États d’Asie centrale, sa fonction est tout autre.

La Russie attache une importance particulière à l’OTSC en raison de son rôle en Asie centrale, une région qu’elle continue de considérer comme relevant de sa sphère d’intérêt stratégique. L’importance militaire et géostratégique de cette direction est considérable. Douze entités constitutives de la Fédération de Russie bordent les pays de la région sur près de 7 500 kilomètres. L’Asie centrale abrite également des infrastructures et des corridors de transport essentiels pour la Sibérie et l’Extrême-Orient russe.

L’OTSC fournit à Moscou un cadre juridique pour le déploiement de forces, les exercices militaires, les consultations stratégiques et la gestion rapide des crises sur les territoires alliés. Sans ce cadre, toute présence militaire russe apparaîtrait beaucoup plus vulnérable sur le plan politique. C’est notamment par l’intermédiaire de l’OTSC qu’un contingent a été rapidement déployé au Kazakhstan lors des troubles de janvier 2022, l’un des rares exemples d’utilisation rapide et efficace des mécanismes de l’organisation.

Alors que l’influence économique et diplomatique de la Chine en Asie centrale continue de croître, l’OTSC demeure l’un des rares cadres où Moscou fixe encore les règles du jeu sécuritaire. Au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, Pékin dispose d’un poids économique considérable, tandis que l’OTSC reste une plateforme où la Russie conserve le leadership militaire et politique. Pour Moscou, l’organisation importe donc moins comme équivalent universel de l’OTAN que comme instrument de maintien de son influence stratégique en Asie centrale.

Le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan conservent un intérêt réel pour l’OTSC. Leurs préoccupations sécuritaires sont concrètes : instabilité en Afghanistan depuis le retour des talibans au pouvoir, terrorisme transfrontalier, trafic de drogue, migrations illégales, tensions frontalières et conflits ethniques. Ce sont précisément les domaines dans lesquels l’organisation peut encore démontrer son utilité.

Autrement dit, les États d’Asie centrale suivent avec attention la crise entre l’Arménie et l’OTSC, mais leurs motivations pour rester au sein du bloc sont fondamentalement différentes. Ils ne sont pas déçus par l’organisation de la même manière qu’Erevan, car leurs attentes ne reposent pas sur un soutien dans un conflit territorial, mais sur une assistance face à des menaces non conventionnelles. Ni l’Organisation de coopération de Shanghai ni aucune autre structure régionale ne leur offrent aujourd’hui des garanties militaro-politiques comparables.

Par conséquent, le retrait de l’Arménie nuirait à l’image de la Russie sans pour autant détruire l’OTSC. Il accélérerait plutôt sa transformation : d’un projet de bloc de défense collective à grande échelle, l’organisation évoluerait vers un mécanisme de sécurité plus restreint centré sur la Russie et l’Asie centrale. Dans cette configuration, elle se consacrerait davantage à la lutte contre le terrorisme, au trafic de drogue, aux risques provenant d’Afghanistan et aux crises régionales internes qu’à la défense collective classique contre une agression extérieure.

Le principal risque pour Moscou n’est pas tant la perte de l’Arménie elle-même que la banalisation de la prise de distance. Si Erevan peut passer des années à refuser de participer aux activités de l’organisation, à ne pas verser ses cotisations tout en conservant son statut de membre, d’autres participants pourraient conclure que les obligations au sein de l’OTSC sont flexibles et facultatives. Une telle évolution minerait la discipline interne du bloc plus sérieusement encore que la démarche arménienne elle-même.

L’OTSC devrait néanmoins survivre dans les années à venir. Toutefois, elle ne sera plus l’organisation que Moscou présentait autrefois comme un système complet de défense collective pour l’espace post-soviétique. Elle devrait plutôt devenir un instrument pragmatique de l’influence russe en Asie centrale, une région que la Russie n’entend céder ni à la Chine ni à l’Occident.

Dans cette nouvelle configuration, l’Arménie apparaît de plus en plus comme un acteur à part. Son départ constituerait une défaite symbolique pour Moscou, mais pourrait aussi permettre à l’OTSC de se recentrer sur les missions qu’elle est réellement en mesure d’accomplir. Pour la Russie, il s’agirait d’une perte douloureuse mais gérable. Pour l’Arménie, ce serait l’affirmation d’un nouveau cap diplomatique. Et pour l’ensemble de l’espace post-soviétique, un signe supplémentaire que l’ancien système d’alliances est entré dans une phase de profonde transformation.

Par Zaur Nourmamedov