La situation de l’opposition est complexe. L’Occident - représenté par les États-Unis et l’Union européenne - a reconnu les résultats des élections, ce qui revient, en pratique, à une reconnaissance par la quasi-totalité de la communauté internationale. Même la Russie ne s’est pas prononcée contre leur reconnaissance. Interrogée par des journalistes sur le moment où Moscou féliciterait Pachinian, la réponse a été que la Russie attendait les « résultats officiels définitifs », en raison de « nombreux éléments peu clairs ». Les résultats finaux seront annoncés le 14 juin, et toutes les parties semblent désormais suspendues à cette échéance.
La position de l’opinion publique reste elle aussi difficile à cerner. La situation est encore brouillée par la multiplication d’organismes se présentant comme centres sociologiques.
À la veille du scrutin, un centre appelé CAEAS « Focus » a mené une enquête téléphonique auprès de 910 habitants d’Erevan, selon laquelle la majorité des répondants (58 %) se déclaraient insatisfaits des résultats annoncés. Environ un quart des personnes interrogées affirmaient qu’elles rejoindraient les manifestations de l’opposition, 37 % disaient encore hésiter, et 30 % déclaraient ne pas participer.
Il convient de noter que les médias arméniens avaient évoqué fin mai des liens entre « Focus » et Samvel Karapetian. Selon ces publications, le soi-disant « Alliance libre des sociologues euro-asiatiques Focus » ne disposerait ni de site officiel, ni d’adresse, ni de numéro de téléphone, et ses activités seraient coordonnées exclusivement via Telegram. En d’autres termes, il s’agirait d’une structure autoproclamée. Il est également souligné que les données de « Focus » sont immédiatement reprises par des médias pro-russes en Arménie ainsi que par un réseau de chaînes Telegram de propagande.
Mais l’autre camp n’est pas en reste.
Fin mai, des résultats d’un sondage réalisé par la société géorgienne Breavis, à la demande de l’International Republican Institute, ont été publiés dans les médias européens. Il y était indiqué que 65 % des 1 551 personnes interrogées déclaraient vouloir voter pour le « Contrat civique ». Après la publication, Breavis a toutefois démenti ces chiffres, affirmant que son enquête donnait en réalité 32 % de soutien au parti de Pachinian, et non 65 %. L’affaire a été examinée, mais a fini par semer encore davantage de confusion.
Ceux qui ont suivi la situation en Arménie à la veille des élections se souviennent du nombre considérable de chiffres circulant dans les réseaux sociaux et les médias, prétendant refléter les niveaux de popularité des différentes forces politiques. Les résultats de sondages, parfois sans aucune source identifiée, ont été diffusés sans relâche. Les centres de recherche se sont multipliés comme des champignons après la pluie, chacun produisant des études favorables à des candidats spécifiques - sur commande payée, bien entendu.
Ainsi, à Erevan existe le centre « Empirika », appartenant à un professeur de sociologie de l’Université d’État d’Erevan. Ce centre ne publie pas ses études dans l’espace public, mais les transmet directement à ses commanditaires, se dégageant ainsi de toute responsabilité quant à la diffusion d’éventuelles informations biaisées ou fausses. À la demande du parti « Arménie forte » de Samvel Karapetian, ce professeur aurait réalisé -s’il l’a réellement réalisé et ne s’est pas contenté d’en produire les chiffres - un sondage sur les intentions de vote entre Karapetian et Pachinian. Le résultat de la commande était sans surprise : Karapetian y devançait Pachinian.
La logique a été la même du côté du pouvoir en place. Les électeurs arméniens, pris dans ce brouillard de chiffres contradictoires, se sont retrouvés totalement désorientés.
Le plus ironique reste la manière dont les acteurs externes ont réagi à l’ensemble du processus. L’Union européenne, soutenant Pachinian, et la Russie, considérée comme proche de Karapetian, ont déployé une activité informationnelle telle que l’on aurait pu croire que les élections avaient lieu dans leurs propres pays. Les médias de ces deux pôles suivaient attentivement les publications de l’autre camp, s’efforçant de contester les « faits » diffusés parfois avant même qu’ils ne soient réellement identifiés en Arménie.
Dans l’ensemble, la réaction des acteurs extérieurs était prévisible. Le camp de soutien de Karapetian (les autres candidats ne comptant pas, considérés comme du « plancton ») a obstinément vu ce qui n’existait pas. De son côté, le camp de soutien de Pachinian s’est efforcé de ne pas voir ce qui, pourtant, avait bel et bien eu lieu.
Les soutiens de « l’Arménie forte » ont attribué à leur favori des taux de popularité irréalistes, censés pousser Pachinian à retirer sa candidature, à se couvrir la tête de cendres et à s’exiler dans le désert. À l’inverse, les « techniciens » occidentaux, sans dissimuler leurs intentions, ont ouvertement mené une campagne en faveur du « Contrat civique », allant jusqu’à tolérer certaines manipulations.
Des questions plus sérieuses se posent à l’égard de ces derniers, car les structures occidentales se présentent comme de fervents défenseurs de la démocratie et adoptent, par exemple dans le cas de l’Azerbaïdjan, une posture systématiquement critique. Elles voient parfois ce qui n’existe pas, mais qu’elles souhaiteraient voir. En Arménie, en revanche, la logique semble inversée.
Même si les irrégularités constatées ne sont pas considérées comme critiques et ne sont pas susceptibles d’influencer le résultat final des élections, elles restent néanmoins nombreuses. Pourtant, le silence occidental à leur sujet illustre une nouvelle fois l’existence de doubles standards.
Selon les données officielles, des irrégularités ont été enregistrées dans environ 800 bureaux de vote, soit près d’un tiers du total. Le Parquet général a reçu plus de 400 plaintes, ayant donné lieu à l’ouverture de 186 procédures pénales, 12 arrestations. Le Comité anticorruption a ouvert 115 procédures pénales, procédé à 214 interpellations et 91 arrestations.
Selon les médias arméniens, la majorité des violations concernait le secret du vote : enveloppes transparentes, enregistrements vidéo dans les isoloirs, votes ouverts, ainsi que des incohérences dans les procès-verbaux.
Le parti au pouvoir aurait également utilisé activement des ressources administratives pour assurer la mobilisation de son électorat. Du matériel de propagande aurait été diffusé de manière inappropriée, et des violations de l’égalité des chances entre candidats auraient été observées lors des retransmissions télévisées, entre autres.
Et le plus intéressant -à Bruxelles, on n’aurait pas remarqué les pressions exercées par la force au pouvoir sur ses opposants. Comment ne pas se souvenir, dès lors, des crises prolongées pendant des mois autour de supposées « répressions électorales » en Azerbaïdjan, fondées sur des faits largement contestés ou inventés. Ces récits imaginaires ont ensuite été intégrés dans des résolutions européennes et transformés en instruments de pression politique.
Dans le cas présent, il n’est pas question de remettre en cause la victoire du parti de Nikol Pachinian. En Azerbaïdjan, cette victoire est d’ailleurs saluée, car elle signifie la poursuite de l’agenda de paix et de bonnes perspectives pour l’intégration régionale. Nul ne doute que la société arménienne a réellement soutenu le parti au pouvoir, car elle ne souhaite plus la guerre. Les protestations de l’opposition, affirmant que ses voix auraient été confisquées, relèvent d’une traditionnelle hystérie post-électorale des perdants - un phénomène universel.
Ainsi, il ne s’agit pas de remettre en cause la victoire de Pachinian. Les doutes portent plutôt sur la réelle adhésion des structures européennes aux valeurs qu’elles proclament elles-mêmes. L’objectivité et l’absence de doubles standards devraient, en principe, guider l’approche européenne de toutes les élections. Or, face à l’absence de réaction aux irrégularités en Arménie, les doubles standards appliqués à la région apparaissent d’autant plus clairement.
Enfin, il est souhaité que les voisins arméniens puissent rapidement clore ce « chaos post-électoral », sortir de l’attente d’un « miracle » et commencer à travailler à la construction, selon les mots de Pachinian, d’une « Arménie réelle ». Un objectif pour lequel ils ont désormais obtenu une opportunité.
Leyla Tariverdiyeva