La société géorgienne Black Sea Petroleum (BSP), propriétaire de l’unique raffinerie de pétrole du pays située à Kulevi, prévoit d’abandonner totalement le brut russe et de s’appuyer sur les infrastructures de transit de l’Azerbaïdjan pour accéder à des approvisionnements alternatifs. L’annonce a été faite par le cofondateur et directeur général de BSP, David Potskhveria, dans un entretien accordé à BMGTV.
Selon lui, l’objectif stratégique de l’entreprise est de remplacer le pétrole russe, une évolution qui permettrait aux produits géorgiens d’accéder au marché de l’Union européenne, aujourd’hui fermé aux biens issus de brut russe.
Dans cette optique de diversification, BSP a déjà entamé une coopération autour du pétrole turkmène et prévoit d’accroître à l’avenir ses importations en provenance du Kazakhstan ainsi que d’autres sources alternatives. L’Azerbaïdjan devrait jouer un rôle clé, la Géorgie cherchant à sécuriser des approvisionnements d’Asie centrale via le territoire azerbaïdjanais, en s’appuyant sur ses infrastructures ferroviaires et oléoducs.
Actuellement, la raffinerie de Kulevi produit des semi-produits destinés à la fabrication d’essence, de diesel et de carburant aéronautique. D’ici 2027, elle ambitionne de produire de l’essence aux normes Euro-5, du kérosène, du diesel et du bitume. Sa capacité devrait également passer de 1,2 million de tonnes à 4,5 millions de tonnes.
Selon Neftegaz.RU, l’installation fabrique aujourd’hui du naphta, du fioul et du diesel à forte teneur en soufre, vendu comme composant pour mélange avant transformation ultérieure. Début 2026, BSP a signé un accord de licence avec l’entreprise américaine Honeywell, qui fournira des solutions d’ingénierie et des technologies pour une nouvelle ligne de raffinage. Celle-ci devrait permettre la production de carburants répondant aux normes internationales, notamment du kérosène, de l’essence, du diesel et des combustibles marins.
Parallèlement, des négociations sont en cours avec l’Export-Import Bank des États-Unis afin de financer le déploiement de cette technologie en Géorgie.
La décision d’abandonner le brut russe est directement liée au 18e paquet de sanctions de l’Union européenne contre la Russie, qui interdit l’importation de produits pétroliers raffinés issus de pétrole russe via des pays tiers. Ces restrictions sont entrées en vigueur fin janvier, poussant la raffinerie de Kulevi à rechercher de nouvelles sources pour préserver ses ambitions à l’export.
À l’origine, la raffinerie fonctionnait avec du pétrole russe fourni par Rusneft, sans difficulté notable jusqu’à l’introduction des sanctions. Toutefois, même avant les dernières mesures européennes, le site faisait face à des pressions croissantes. Des informations de presse évoquent notamment un projet de 20e paquet de sanctions qui pourrait viser le terminal pétrolier de la SOCAR dans le port de Kulevi, avec des implications potentielles pour les activités géorgiennes et azerbaïdjanaises. Le Premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze, avait d’ailleurs cherché à démontrer que le territoire géorgien n’était pas utilisé pour contourner les sanctions visant la Russie.
L’adoption de ces nouvelles mesures reste incertaine. La Hongrie, avec la Slovaquie sous son précédent gouvernement, a bloqué l’avancement du 20e paquet en attendant un accord sur le transit du pétrole russe via l’oléoduc Druzhba passant par l’Ukraine. Toutefois, après des évolutions politiques à Budapest, l’Union européenne s’attend à une position moins opposée de la nouvelle direction.
Selon des médias azerbaïdjanais, Bakou n’envisage pas pour l’instant de fournir directement du pétrole brut à la raffinerie de Kulevi, mais se dit prêt à faciliter le transit de pétrole kazakh.
« Nous savons que cette raffinerie en Géorgie a renoncé au pétrole russe à la demande de l’Union européenne et cherche des sources alternatives dans la région. L’Azerbaïdjan ne prévoit pas actuellement de lui fournir du pétrole, car il doit d’abord répondre aux besoins de sa propre raffinerie Heydar Aliyev à Bakou. Il n’y a pas de volumes excédentaires disponibles », ont indiqué deux sources proches du dossier.
En revanche, l’Azerbaïdjan se dit disposé à assurer le transit du pétrole en provenance du Kazakhstan et du Turkménistan vers la Géorgie, des discussions logistiques étant en cours. Des difficultés apparaissent toutefois, notamment concernant le Turkménistan.
« Malheureusement, et de manière quelque peu inattendue, le transit ferroviaire via l’Azerbaïdjan dans notre direction s’est avéré compliqué. Nous avons déjà un accord sur le pétrole turkmène - conclu il y a plusieurs mois - mais son acheminement est retardé », a déclaré David Potskhveria, cité par Ekho Kavkaza.
Le Turkménistan dispose des capacités nécessaires pour exporter du pétrole, mais fait face à des difficultés logistiques pour acheminer ses cargaisons vers la Géorgie, en partie liées à la coordination du transit ferroviaire via l’Azerbaïdjan. Le recours à des solutions de transport multimodal accroît également la complexité et les coûts. De plus, les exportateurs turkmènes exigent souvent que les acheteurs prennent en charge le transport au-delà de la frontière, ce qui complique davantage les opérations. Achgabat semble ainsi indiquer que la demande pour son pétrole dépasse son besoin de vendre, une position qui freine les flux d’exportation.
Les experts estiment que la Géorgie pourrait envisager des mécanismes d’échange (swap) avec la Russie pour des produits non sanctionnés en attendant la résolution des problèmes logistiques, ou se tourner vers du brut azerbaïdjanais.
Cependant, le pétrole azerbaïdjanais, de meilleure qualité que celui d’Asie centrale, est également plus coûteux, ce qui constitue un obstacle majeur. Malgré cela, Bakou dispose d’autres options pour approvisionner la raffinerie géorgienne si nécessaire.
Dans ce contexte mouvant, la Géorgie suit de près l’évolution de la position européenne, notamment après les changements politiques en Hongrie. Compte tenu de sa capacité de raffinage limitée, d’importants investissements ont déjà été engagés à Kulevi afin de réduire la dépendance au brut russe et d’élargir l’accès à des sources alternatives.