LE DIALOGUE RUSSO-ARMENIEN DANS LE CONTEXTE GEOPOLITIQUE PRESENT

Analyses
8 Avril 2026 17:41
70
LE DIALOGUE RUSSO-ARMENIEN DANS LE CONTEXTE GEOPOLITIQUE PRESENT

Par Tural Heybatov

La polémique entre le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian est devenue un épisode marquant de la dynamique actuelle des relations russo-arméniennes. Mais sa portée dépasse largement le cadre du dialogue bilatéral. Dans un contexte plus large, elle reflète la complexité croissante de la configuration géopolitique dans le Caucase du Sud, où s’entrecroisent les intérêts de la Russie, de l’Occident et des acteurs régionaux.

Dans ce contexte, il convient de rappeler que Moscou et Erevan ont construit, au fil du temps, des liens étroits dans les domaines économique et énergétique. La Russie demeure un partenaire clé pour l’Arménie dans plusieurs secteurs : les livraisons de gaz naturel sont assurées à des conditions préférentielles, et les échanges commerciaux entre les deux pays affichent une croissance régulière, dépassant les 6 milliards de dollars. Le facteur des réexportations joue également un rôle important, permettant à l’Arménie de s’insérer dans des chaînes commerciales et économiques plus larges.

Grâce aux réexportations russes, l’Arménie a enregistré, au cours des trois premières années de la guerre en Ukraine, parmi les taux de croissance économique les plus élevés au monde. Toutefois, l’an dernier, Erevan a effectivement abandonné la réexportation d’or et de pierres précieuses russes vers les Émirats arabes unis. En conséquence, les exportations arméniennes vers ce pays ont chuté de près de 70 %. Il s’agit d’une perte significative, d’autant qu’en 2024, les importations en provenance de Russie avaient plus que doublé, tandis que les exportations vers les Émirats avaient été multipliées par près de sept. Après la publication d’enquêtes par les médias occidentaux sur ces schémas de réexportation, Erevan a choisi de renoncer à cet instrument de croissance économique.

Dans le contexte d’un « divorce » progressif avec la Russie, l’Arménie accroît ses échanges commerciaux avec l’Union européenne. En 2025, le volume des échanges avec les pays de l’Union économique eurasiatique s’est établi à 8 milliards de dollars, soit une baisse de 37 %, tandis que le commerce avec les pays de l’UE a atteint 2,5 milliards de dollars, en hausse de plus de 7 %. Par ailleurs, les autorités arméniennes ont inscrit à leur agenda la question des Réseaux électriques d’Arménie, gérés par une société appartenant à Samvel Karapetyan, ainsi que celle de la concession russe sur les chemins de fer arméniens. Dans ces deux domaines, Erevan cherche à opérer des changements.

Dans le même temps, en se rendant à Moscou, Nikol Pachinian entend montrer qu’il ne souhaite pas rompre les relations. Lors de sa rencontre avec Vladimir Poutine, il a déclaré qu’Erevan comprend qu’une double appartenance simultanée à l’Union économique eurasiatique et à l’Union européenne est impossible, mais qu’elle tentera d’équilibrer ces deux orientations aussi longtemps que possible. Lorsque cela ne sera plus tenable, l’Arménie prendra une décision.

Moscou, de son côté, semble vouloir accélérer ce choix. Au cours de la rencontre, Vladimir Poutine a souligné que ce double alignement est impossible non seulement sur le plan politique, mais aussi économique. Il a également rappelé à son interlocuteur l’écart significatif des prix du gaz russe entre l’Europe et l’Arménie : alors que les prix en Europe dépassent 600 dollars pour 1 000 mètres cubes, la Russie fournit le gaz à l’Arménie à 177,5 dollars pour le même volume.

En 2025, le volume des échanges entre la Russie et l’Arménie s’est élevé à 6,4 milliards de dollars. À titre de comparaison, le commerce entre la Russie et l’Azerbaïdjan s’établit à 4,9 milliards de dollars. Ces chiffres ont été cités par le président russe lors de sa rencontre avec Nikol Pachinian.

Les économistes ne contestent pas que le marché traditionnel et fortement intégré de l’Union économique eurasiatique est plus attractif et important pour l’Arménie. En pratique, ce marché signifie avant tout le marché russe. Cela place Erevan face à une question de priorités - un choix difficile entre intérêts économiques et politiques. La tendance à la diversification de la politique étrangère arménienne devient de plus en plus visible. L’Arménie intensifie ses contacts avec les pays et les institutions occidentales, dans le cadre d’une stratégie plus large d’équilibre entre différents centres de pouvoir.

Ce processus suscite inévitablement des débats sur l’avenir des relations d’alliance avec la Russie et sur les marges de manœuvre en politique étrangère. Nikol Pachinian agit avec prudence, cherchant à ne pas brûler les ponts avant d’en avoir construit de nouveaux. Le maintien de cet équilibre serait bénéfique pour l’Arménie, mais pourrait devenir désavantageux à la fois pour la Russie et pour l’Union européenne. À en juger par la rhétorique adoptée lors de la rencontre, Moscou ne semble pas disposée à partager un ancien allié sur un pied d’égalité. C’est la géopolitique - rien de personnel, comme le veut l’expression.

Dans la logique de la concurrence entre l’Occident et la Russie pour l’influence en Arménie, les tensions politiques internes s’accentuent, et la rhétorique de politique étrangère devient un élément de la compétition politique intérieure. À cet égard, le dialogue à Moscou peut être interprété non seulement comme un épisode des relations interétatiques, mais aussi comme un facteur influençant les processus électoraux.

À ce titre, une remarque diplomatique de Vladimir Poutine mérite l’attention. Il a déclaré que la Russie compte « de nombreux amis en Arménie… et de nombreuses forces politiques pro-russes ». Il a ajouté que la Russie souhaiterait que ces forces puissent participer aux élections, en soulignant que certaines d’entre elles sont actuellement emprisonnées malgré la possession de passeports russes.

En réponse, Nikol Pachinian a rétorqué, sur un ton tout aussi diplomatique, que seuls les citoyens possédant exclusivement la nationalité arménienne peuvent participer aux élections. « Autrement dit, avec tout le respect dû, les personnes titulaires de passeports russes ne peuvent, selon la Constitution de la République d’Arménie, être candidates ni au Parlement ni au poste de Premier ministre », a-t-il déclaré.

Les prochaines élections en Arménie sont déjà perçues par les acteurs extérieurs comme un instrument de compétition géopolitique. Moscou n’est pas le seul acteur intéressé. À la mi-mars, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a annoncé que l’Union européenne, à la demande de l’Arménie, enverrait une équipe de réaction rapide pour aider à contrer les menaces hybrides avant les élections. Il ne fait guère de doute que cette « lutte contre les menaces hybrides » implique des mesures visant à empêcher une victoire des forces pro-russes.

Malgré cette rivalité géopolitique élargie et les intérêts des acteurs extérieurs, l’Arménie dispose d’un exemple régional : celui de l’Azerbaïdjan, qui a démontré qu’une politique étrangère indépendante et équilibrée peut porter ses fruits. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a constamment construit des relations pragmatiques avec différents centres de pouvoir, guidé par les intérêts nationaux et la recherche d’un développement durable. Un tel modèle devient un élément important de l’équilibre régional dans un contexte de turbulences géopolitiques croissantes.

Nikol Pachinian accorde de l’importance aux relations avec Bakou et le montre lorsque l’occasion se présente. Cela se manifeste à la fois par l’usage symbolique de la carte de « l’Arménie réelle » épinglée à sa veste, y compris lors de réunions officielles, et, plus important encore, par son rejet clair du « Mouvement du Karabagh », qu’il a exprimé explicitement à Moscou. Lors de son échange avec le président russe, le Premier ministre arménien a souligné que la paix établie a un effet positif sur les relations de l’Arménie avec la Russie. Par exemple, l’ouverture de liaisons ferroviaires directes avec la Russie « renforce nos liens économiques traditionnels et consolide nos connexions au sein de l’Union économique eurasiatique ».

Les polémiques en cours entre Moscou et Erevan ne constituent pas un simple épisode diplomatique isolé et doivent être analysées à la lumière des dynamiques géopolitiques actuelles. L’intensification de la compétition mondiale autour du Caucase du Sud devient de plus en plus visible à mesure que l’importance géopolitique de la région s’accroît. Dans ces conditions, les relations d’Erevan avec Moscou influeront sur la région tout autant que ses relations avec Bruxelles. L’Arménie doit donc agir avec une grande prudence et, à l’occasion, se tourner vers l’Azerbaïdjan : Bakou offre de nombreuses leçons à méditer.