Berlin a récemment accueilli la conférence « Tournant historique au Sud-Caucase : paix durable entre Azerbaïdjan et Arménie », organisée par l’Institut ICI et l’Université Ludwig-Maximilian. L’événement a réuni des représentants du gouvernement allemand, des membres du Bundestag, des experts, journalistes et figures majeures de la vie politique, économique et scientifique allemande, ainsi que les ambassadeurs d’Azerbaïdjan et d’Arménie en Allemagne.
Lors de son intervention, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a qualifié les avancées du processus de paix entre Baku et Erevan de « réalisation significative », bénéfique non seulement pour les deux pays, mais pour l’Europe dans son ensemble. De son côté, Armin Laschet, président de la commission du Bundestag pour les affaires étrangères, a souligné l’importance stratégique de cette paix pour l’ouverture de nouveaux corridors de transport vers l’Asie centrale, et les opportunités économiques qu’elle offre pour le marché européen.
La conférence a mis particulièrement l’accent sur les infrastructures de transport. La mise en œuvre du tronçon arménien du corridor de Zanguezour (TRIPP) a été jugée cruciale pour relier la région autour d’intérêts financiers communs, diversifier les routes commerciales et renforcer les chaînes d’approvisionnement européennes et allemandes.
Cette attention marquée de Berlin soulève la question : la capitale allemande cherche-t-elle à intensifier sa coopération avec les pays du Sud-Caucase, compte tenu des nouvelles réalités régionales ? Pour Caliber.Az, deux experts ont apporté leur éclairage.
Le politologue allemand Evgueni Koudriats souligne que la coopération entre l’Allemagne et l’Azerbaïdjan se lit à plusieurs niveaux. « Sur le plan politico-économique, après 2022, l’intérêt de Berlin se concentre sur la sécurité énergétique et la réduction de la dépendance à la Russie. Le Sud-Caucase, en tant que région de transit du gaz via le corridor sud, est donc stratégique pour l’Allemagne », explique-t-il.
Selon Koudriats, Bakou considère l’Allemagne comme un « ancrage » au sein de l’UE, recherchant technologies, investissements et transition énergétique, notamment dans le solaire et l’éolien, sans toutefois viser l’adhésion à l’UE. « Contrairement à l’Ukraine, la Moldavie ou la Géorgie, l’Azerbaïdjan reste un partenaire autonome, capable d’offrir une alternative au gaz russe et de diversifier les routes énergétiques, sans attendre de contrepartie politique ou structurelle de l’Europe », précise-t-il.
Sur le plan géopolitique, le politologue rappelle que le Sud-Caucase constitue un tampon entre Russie, Turquie et Iran, et un corridor stratégique entre la mer Caspienne et l’Europe. « Aujourd’hui, l’Europe n’impose plus de conditions politiques à l’Azerbaïdjan. L’économie prime, et la politique indépendante et multivectorielle de Baku a favorisé cette approche », ajoute Koudriats, qui prévoit pour les 3 à 5 prochaines années un développement de la coopération axé davantage sur la logistique que sur le gaz, avec une implication renforcée de l’Allemagne dans les projets de transport régionaux.
Du côté géorgien, l’expert en relations internationales Teymouraz Garichvili adopte une lecture complémentaire. Selon lui, l’Europe regarde le Sud-Caucase « depuis sa propre perspective », souvent déconnectée des réalités locales. « Au printemps 2025, Bruxelles vantait la ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Kars, tout en minimisant l’importance du corridor de Zanguezour. Après les initiatives américaines autour du TRIPP, l’UE a tenté de rattraper son retard, mais les résultats restent limités. Tbilissi déplore le discours européen, souvent plus politique que concret », souligne-t-il.
Garichvili estime néanmoins que Berlin pourrait amorcer une approche plus pragmatique. « L’Allemagne semble vouloir examiner de manière concrète sa coopération avec l’Azerbaïdjan, notamment dans les projets de transport. Le potentiel est énorme : le corridor TRIPP n’est pas exclusif à l’Arménie ou aux États-Unis, d’autres acteurs internationaux peuvent s’y investir », conclut-il.
La conférence de Berlin pourrait donc marquer le début d’un engagement plus ciblé de l’Allemagne dans le Sud-Caucase, orienté vers le développement économique et logistique, et non uniquement politique. Le rôle futur de Berlin dans la région pourrait se révéler décisif pour la stabilité et l’intégration commerciale du Sud-Caucase au marché européen.