La dernière fois qu’Ursula von der Leyen s’est rendue à Bakou, à l’été 2022, l’Europe était plongée dans une crise énergétique majeure. La Russie avait fait de l’approvisionnement énergétique un levier de pression - voire, selon certains, une véritable arme. Les réserves de gaz européennes étaient sous tension et Bruxelles avait un besoin urgent de trouver un nouveau partenaire. Dans ce contexte, le mémorandum stratégique sur l’énergie relevait davantage d’une réponse d’urgence que d’une vision à long terme. Quatre ans plus tard, Ursula von der Leyen revient à Bakou. Le contexte comme les paramètres des discussions ont profondément évolué.
Cette visite, prévue aujourd’hui, le 1er juillet, est la première dans la région depuis la signature de l’accord de 2022. C’est également la première depuis que l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé un traité de paix à la Maison-Blanche en août dernier. La Commission européenne a identifié quatre priorités : soutenir le processus de paix, renforcer la coopération énergétique, améliorer les connexions de transport et développer la connectivité numérique. En réalité, ces quatre axes renvoient à une seule interrogation fondamentale : quelle est aujourd’hui la place de l’Union européenne dans un Caucase du Sud qui s’est redéfini sans attendre l’initiative de Bruxelles ?
L’Union européenne représente environ 43 % du commerce extérieur total de l’Azerbaïdjan, faisant de Bruxelles l’un des principaux partenaires économiques du pays, tout en affichant, à certaines périodes, une attitude parfois contradictoire. Le secteur de l’énergie demeure l’aspect le plus facilement mesurable de cette relation. À la suite du mémorandum de 2022, qui fixait l’objectif de porter les exportations de gaz azerbaïdjanais vers l’UE à 20 milliards de mètres cubes par an d’ici 2027, l’Azerbaïdjan a multiplié ses livraisons par cinq, couvrant désormais environ 4 % de la demande européenne en gaz acheminé par gazoduc. En 2025, Bakou a ainsi exporté 12,9 milliards de mètres cubes de gaz vers l’Europe, soit plus de la moitié de ses exportations gazières totales et près de 8 % des importations européennes de gaz par pipeline.
Aujourd’hui, seize pays européens, dont dix États membres de l’Union européenne, reçoivent du gaz azerbaïdjanais. L’Italie est le principal importateur au sein de l’UE. Plus tôt cette année, la compagnie nationale azerbaïdjanaise SOCAR y a finalisé l’acquisition d’Italiana Petroli pour un montant de 3,27 milliards de dollars. Le Corridor gazier méridional fonctionne désormais à pleine capacité et occupe une place durable sur le marché énergétique européen. Reste toutefois une question essentielle : l’Union européenne est-elle prête à cofinancer les infrastructures nécessaires pour accroître encore les volumes acheminés, ou continuera-t-elle à bénéficier du gaz azerbaïdjanais sans établir le partenariat indispensable pour rendre cette expansion économiquement viable ?
Au-delà des ressources énergétiques, cette visite traduit également la prise de conscience tardive par l’Europe d’un autre atout stratégique : la connectivité. Le Corridor médian, qui traverse le Caucase du Sud pour relier l’Europe à l’Asie, est devenu une voie commerciale essentielle, notamment à la lumière des perturbations provoquées par la guerre en Iran. Il est probable que la présidente de la Commission européenne évoque la transformation de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie en axe de transit entre l’Asie centrale et l’Europe, soulignant ainsi leur rôle non seulement en tant que producteurs d’énergie, mais aussi comme plateformes de transport. Cette orientation est d’autant plus crédible qu’Ursula von der Leyen doit également se rendre à Erevan jeudi. L’Union européenne reconnaît clairement l’intérêt croissant de l’Arménie pour un rapprochement avec le bloc européen, ce qui ouvre une nouvelle perspective dans la dynamique régionale.
Les investissements européens destinés au développement des infrastructures de transport, d’énergie et de connectivité numérique le long de cet axe dépassent déjà 80 millions d’euros, avec un objectif affiché de plus de 2 milliards d’euros. Cette semaine, la commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, qui accompagne Ursula von der Leyen, a présenté la nouvelle plateforme européenne « Connectivity Agenda ».
En résumé, les principaux chiffres sont les suivants : en 2025, l’Azerbaïdjan devrait exporter 12,9 milliards de mètres cubes de gaz vers l’Europe, soit environ 8 % des importations européennes de gaz par gazoduc. L’Union européenne représente 43 % du commerce extérieur azerbaïdjanais. Seize pays européens, dont dix membres de l’UE, sont approvisionnés en gaz azerbaïdjanais. Par ailleurs, Bruxelles prévoit plus de 2 milliards d’euros d’investissements pour le développement des infrastructures du Corridor médian. Enfin, l’objectif fixé par le mémorandum de 2022 reste de porter les exportations de gaz vers l’UE à 20 milliards de mètres cubes par an d’ici 2027.
Sur le plan politique, la situation est plus nuancée. L’attitude de l’Azerbaïdjan envers les délégations de haut niveau de Bruxelles a toujours été marquée par un « pragmatisme serein ». Contrairement à ce que l’on observe dans certains pays de plus petite taille, ces visites ne donnent pas lieu à des démonstrations d’enthousiasme particulières. Les déclarations comptent, mais seuls les résultats importent réellement. Cette posture traduit à la fois confiance en soi et réalisme, à la lumière des événements récents. Ce n’est qu’au moment où l’Europe a été confrontée à une crise énergétique que Bruxelles a pleinement reconnu la valeur stratégique de l’Azerbaïdjan, en 2022. À Bakou, l’ordre des événements n’a pas été oublié.
Quant au processus de réconciliation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la contribution de l’Union européenne demeure largement symbolique. Le sommet de Washington d’août 2025, organisé sous l’égide de l’administration Trump, a conduit au paraphe du traité qui sert depuis de fondement aux développements diplomatiques dans la région. Bruxelles n’y a joué aucun rôle. La visite d’Ursula von der Leyen intervient après celle d’Antonio Costa, président du Conseil européen, qui avait rencontré le président Ilham Aliyev à Bakou en mars. L’implication croissante de l’Union européenne peut ainsi être perçue, du point de vue de Bakou, comme une tentative de Bruxelles de prendre place à une table où elle n’a pas participé à la négociation initiale.
Cela n’enlève toutefois rien à l’importance de cette visite. Elle revêt une signification particulière parce que la présidente de la Commission européenne se rend à Bakou, ce 1er juillet 2026, afin d’échanger avec une région du Caucase du Sud désormais engagée dans un processus de consolidation de la paix et de développement de ses infrastructures. La stratégie européenne « Global Gateway », le Corridor de l’énergie verte, ainsi que les discussions sur l’extension du gazoduc transadriatique (TAP), convergent aujourd’hui au cœur des échanges menés dans la capitale azerbaïdjanaise. Plus que la qualité de l’accueil réservé à la délégation européenne, l’enjeu essentiel de cette visite réside dans les engagements concrets que l’Union européenne est prête à prendre.
Par Akbar Novruz