L’histoire connaît de nombreuses personnalités dont l’action dépasse largement l’époque dans laquelle elles ont vécu. Leur héritage ne s’efface pas avec le temps ; il devient une partie intégrante de la mémoire historique d’un peuple et un repère moral pour les générations suivantes.
Aziz Aliyev (1897-1962), homme d’État et scientifique de premier plan, appartient incontestablement à cette catégorie. Sa vie fut indissociablement liée à un dévouement sans réserve envers sa patrie et son peuple. À chacune des hautes fonctions qu’il occupa, il fit preuve d’une compétence remarquable, d’un sens aigu des responsabilités, d’une grande clairvoyance et d’exceptionnelles qualités d’organisateur. Aziz Aliyev apporta une contribution majeure au développement de la médecine et du système de santé, à la formation des cadres nationaux et, dans les périodes les plus difficiles, démontra sa capacité à prendre des décisions déterminantes et à rassembler les hommes autour d’objectifs communs.
Une place particulière dans sa biographie revient à son activité au Daghestan. À la tête de cette république durant des années particulièrement complexes, il gagna le respect sincère et la gratitude de ses habitants. Son nom devint synonyme de sagesse, de justice et de dévouement envers les citoyens, tandis que les résultats de son travail laissèrent une empreinte profonde dans la vie politique, sociale et scientifique de la république.
Une mémoire commune, une histoire partagée
Des décennies plus tard, le nom d’Aziz Aliyev continue d’être entouré d’un profond respect et demeure un facteur d’union entre les peuples d’Azerbaïdjan et du Daghestan. Son activité multiforme, son engagement au service des hommes et ses mérites exceptionnels font désormais partie du patrimoine historique commun des deux peuples, symbole durable de leur amitié, de leur respect mutuel et de leur unité spirituelle.
C’est précisément cet héritage partagé et la portée intemporelle de la personnalité d’Aziz Aliyev qu’a évoqués, le 19 juin, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev lors de la réception à Bakou du célèbre responsable politique daghestanais Kourban Kourbanov, auquel il a remis l’Ordre de l’Amitié (« Dostlug »).
Le chef de l’État a souligné les liens fraternels unissant les deux peuples :
« Tout cela demeure dans la mémoire et constitue notre histoire commune. L’Azerbaïdjan et le Daghestan sont liés par une histoire partagée, des liens familiaux étroits, une géographie commune et, j’en suis convaincu, un avenir commun. Les relations étroites entre les peuples d’Azerbaïdjan et du Daghestan représentent un facteur essentiel de stabilité, de développement et de prospérité dans le Caucase. »
Évoquant les figures respectées des générations passées, Ilham Aliyev a également rappelé la mémoire de son grand-père :
« Je ne peux m’empêcher de me souvenir de mon grand-père, Aziz Aliyev, qui, à une époque difficile pour le Daghestan et les Daghestanais, dirigea la république pendant les années de la Grande Guerre patriotique. Il fit beaucoup pour que les Daghestanais ne subissent ni répressions ni déportations, contrairement à de nombreux autres peuples du Caucase du Nord. Je sais combien sa mémoire est précieuse au Daghestan. Son action pour le développement de la république, mais surtout le fait qu’il l’ait dirigée durant les années les plus dures de la guerre en y laissant un souvenir lumineux, constitue pour nous, et pour moi en tant que son petit-fils, une immense fierté. »
Le président a également évoqué une sculpture conservée dans son bureau :
« Cette sculpture se trouvait autrefois dans le bureau d’Aziz Aliyev à Makhatchkala. Les Daghestanais l’ont préservée et me l’ont offerte il y a quelque temps. Je n’ai aucune autre sculpture dans mes bureaux. C’est un souvenir de mon grand-père, dont je ne garde pas de souvenir personnel, mais dont la mémoire historique demeure vivante aussi bien chez les Azerbaïdjanais que chez les Daghestanais. »
De son côté, Kourban Kourbanov a souligné que la mémoire d’Aziz Aliyev était toujours profondément honorée au Daghestan :
« Les Daghestanais le respectent et se souviennent de lui. Un grand et beau monument lui est dédié à Makhatchkala. De nombreuses rues portent son nom. C’est une page de l’histoire que personne ne peut effacer, une histoire dont on parle ouvertement avec fierté. »
Les étapes d’un parcours exceptionnel
Aziz Mamedkerim oglu Aliyev naît le 1er janvier 1897 dans le village de Hamamly, alors situé dans le gouvernement d’Erevan. Il effectue ses études primaires au gymnase russo-tatar d’Erevan, dont il sort diplômé avec une médaille d’or en 1917.
La même année, grâce au soutien du célèbre philanthrope Hadji Zeynalabdin Taghiyev, il intègre l’Académie médico-militaire de Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), l’un des établissements médicaux les plus prestigieux de Russie.
En 1918, après avoir brillamment achevé sa première année d’études, il retourne dans sa région natale pour les vacances d’été. À cette époque, comme dans l’ensemble de l’Azerbaïdjan occidental, des groupes armés arméniens commettent des massacres contre la population azerbaïdjanaise, pillent les biens, incendient les habitations et détruisent le patrimoine culturel.
Afin de sauver sa famille, Aziz Aliyev l’emmène dans le village de Shahtakhty, dans la région de Sharour, au Nakhitchevan. Les événements l’empêchent toutefois de poursuivre ses études. Sans abandonner la médecine, il continue à se former de manière autonome et travaille jusqu’en juin 1920 comme assistant médical dans le dispensaire du village.
En mai 1920, de nouvelles attaques frappent la région de Sharour. Sa famille est contrainte de franchir le fleuve Araxe pour se réfugier dans le village d’Arablar (aujourd’hui Poldasht), en Azerbaïdjan du Sud. Il y exerce également comme assistant médical avant de revenir à Shahtakhty en 1921, puis de s’installer à Bakou en 1923.
Jusqu’en septembre 1927, il travaille au Conseil des commissaires du peuple d’Azerbaïdjan, tout en poursuivant ses études. Il obtient cette même année son diplôme de la faculté de médecine de l’Université d’État d’Azerbaïdjan.
Au service de la médecine et de la formation des cadres nationaux
Entre 1928 et 1930, Aziz Aliyev dirige le département des soins du Commissariat du peuple à la Santé et assure la direction de l’Institut clinique. En 1929, il soutient sa thèse de doctorat de troisième cycle (candidat ès sciences) et devient vice-commissaire du peuple à la Santé.
Recteur de l’Institut médical d’État d’Azerbaïdjan de 1932 à 1934, puis à nouveau de 1935 à 1936, il met en œuvre un vaste programme de modernisation de l’enseignement médical et de la recherche scientifique.
Convaincu que la formation de médecins et de chercheurs nationaux exige des enseignants hautement qualifiés ainsi qu’une littérature scientifique accessible dans la langue maternelle, il encourage la rédaction d’ouvrages médicaux en azerbaïdjanais. Sous sa direction, 80 manuels et ouvrages pédagogiques destinés aux étudiants en médecine sont publiés entre 1930 et 1945.
En 1934, il est à l’origine de la création d’une maison d’édition médicale et lance, sous sa direction, le premier Journal de médecine pratique et théorique. Il dirige également l’Azerbaijan Medical Journal et fonde en 1933 le journal universitaire Au nom des cadres médicaux.
Souhaitant soutenir les étudiants les plus modestes, il crée un fonds rectoral permettant chaque année d’acheter vêtements et chaussures aux jeunes en difficulté. Il envoie également les meilleurs diplômés poursuivre leurs études dans les grandes écoles de médecine russes. Beaucoup reviendront ensuite en Azerbaïdjan comme scientifiques de renom et contribueront au développement de la médecine nationale.
L’académicien Mustafa bek Topchoubachev résumait ainsi son rôle :
« Dans le domaine médical, nous comptons de nombreux savants et personnalités éminentes. J’ai travaillé avec beaucoup d’entre eux. Mais Aziz Aliyev n’était pas seulement une personnalité remarquable ; son activité constitue une page glorieuse et une étape particulièrement précieuse dans l’histoire du développement du système de santé de notre pays. »
À la tête du Daghestan pendant la guerre
Après avoir occupé plusieurs hautes fonctions en Azerbaïdjan, notamment celles de secrétaire du Présidium du Soviet suprême de la RSS d’Azerbaïdjan, de commissaire du peuple à la Santé puis de secrétaire du Comité central du Parti communiste d’Azerbaïdjan, Aziz Aliyev est nommé en septembre 1942 premier secrétaire du comité régional du Parti au Daghestan et président du Comité de défense de Makhatchkala.
Il dirigera la république jusqu’en décembre 1948.
Durant ces années, il mène d’importantes réformes qui lui valent dans la population le surnom respectueux de « Aziz le Bâtisseur ». Les établissements d’enseignement supérieur du Daghestan forment plus de 1 600 spécialistes hautement qualifiés, tandis que plus d’une centaine de jeunes Daghestanais sont envoyés poursuivre leurs études à Moscou et dans les cycles supérieurs de recherche.
À la tête de la république durant les années les plus difficiles de la guerre, il parvient à mobiliser toutes les ressources locales dans la lutte contre le nazisme. Les témoignages de ses contemporains soulignent son attachement intransigeant aux intérêts du Daghestan et l’immense respect dont il jouissait auprès de la population.
Contrairement à plusieurs peuples du Caucase du Nord, les Daghestanais ne furent pas victimes de déportations massives. Les historiens associent ce fait à la fois à la politique équilibrée menée à l’époque et à l’autorité personnelle d’Aziz Aliyev.
L’épreuve et la réhabilitation
Après avoir achevé ses études à l’École supérieure du Parti auprès de l’Académie des sciences sociales du Comité central, Aziz Aliyev devient inspecteur du Parti puis vice-président du Conseil des ministres de la RSS d’Azerbaïdjan.
En septembre 1951, il est cependant victime d’une affaire fabriquée de toutes pièces concernant la prétendue dissimulation de l’origine sociale de ses parents. Écarté de ses fonctions, il est nommé directeur de l’Institut de recherche en orthopédie et chirurgie reconstructive, puis occupe diverses responsabilités médicales.
La justice finit toutefois par triompher. Après la mort de Staline en 1953 et l’arrestation de Mir Jafar Baguirov, Aziz Aliyev est réhabilité et rétabli dans ses fonctions. À partir de 1956 et jusqu’à la fin de sa vie, il dirige l’Institut d’État azerbaïdjanais de perfectionnement des médecins.
Élu à plusieurs reprises député des Soviets suprêmes de l’URSS, de la RSS d’Azerbaïdjan et de la RSSA du Daghestan, il reçoit de nombreuses décorations et distinctions.
Aziz Aliyev s’éteint en 1962. Il repose dans la Première Allée d’honneur de Bakou.
Par Farida Baguirova