L’histoire offre de nombreux exemples où des idéologies ténébreuses survivent à leurs créateurs, continuant d’influencer les esprits et les décisions politiques bien après leur disparition.
Dans le cas de l’Arménie, cela concerne notamment la doctrine de Garéguine Nzhdeh, collaborateur du régime nazi, fondée sur le concept d’exclusivité ethnique et d’opposition entre les peuples. L’idéologie du « tseghakronisme », façonnée dans le contexte des courants nationalistes radicaux du XXe siècle, a nourri pendant des décennies plusieurs générations de nationalistes arméniens.
L’un des propagateurs les plus affichés de cette idéologie fut Zori Balayan, dont les idées radicales et les falsifications historiques - à travers ses écrits et ses interventions publiques - ont longtemps constitué la base idéologique au nationalisme extrême arménien, alimenté un climat d’hostilité et servi de pierre angulaire à la politique d’occupation de l’Arménie, ainsi qu’à des pratiques de terreur et de génocide à l’encontre du peuple azerbaïdjanais.
Zori Balayan s’est éteint sans avoir comparu devant la Justice, sans avoir assumé de responsabilité juridique pour les crimes les plus graves commis contre l’État et le peuple azerbaïdjanais, ni pour ses incitations criminelles, ni pour son soutien idéologique à l’agression et à la violence.
Cependant, l’absence de verdict ne signifie pas absence de jugement. L’histoire absout rarement ceux qui ont sciemment attisé la haine et contribué à des tragédies humaines. En ce sens, Balayan devra encore répondre - devant un jugement supérieur et devant le tribunal de la mémoire historique - pour les milliers de vies innocentes de civils azerbaïdjanais, pour la mort martyrisée d’enfants, de femmes et de personnes âgées.
Le paradoxe du destin de Balayan réside dans le fait que l’issue de l’histoire s’est révélée à l’opposé même des idées qu’il défendait. Les résultats de la Seconde guerre du Karabakh - la grande victoire de l’Azerbaïdjan, le rétablissement complet de son intégrité territoriale et de sa souveraineté - ont consacré le triomphe du droit et de la justice.
Ils ont également marqué l’effondrement de la vision du monde que Balayan et ses affidés avaient construite pendant des décennies. De ce point de vue, vivre avec une profonde désillusion, assister à la destruction de ses propres illusions, constitue aussi une forme de sanction - non juridique, mais morale - frappant durement les espoirs et les attentes.
Balayan n’est plus, mais son héritage n’a pas totalement disparu. En Arménie comme au sein de la diaspora, ses partisans continuent de porter des idées radicales de confrontation, particulièrement visibles lors des périodes d’activité politique, où cette rhétorique redevient un instrument de lutte pour le pouvoir. Parmi eux figure l’ancien président arménien Robert Kocharyan, l’un des adeptes les plus fervents du « tseghakronisme », qui n’a jamais caché son hostilité envers les Turcs. Sa déclaration sur « l’incompatibilité génétique » entre Arméniens et Azerbaïdjanais est souvent citée comme un exemple manifeste d’incitation à la haine interethnique.
Dans le même temps, l’Arménie contemporaine n’est pas monolithique dans ses positions. Des approches plus pragmatiques et responsables gagnent en visibilité sur la scène politique. À cet égard, la récente déclaration du président du Parlement, Alen Simonyan, en est une illustration significative. Il a vivement réagi aux propos de l’ancien dirigeant séparatiste Samvel Shahramanyan concernant les déclarations du Premier ministre Nikol Pashinyan, selon lesquelles les Arméniens du Karabagh avaient fui en 2020.
Simonyan s’est interrogé : pourquoi Shahramanyan se trouve-t-il à Erevan et accorde-t-il des interviews, alors que d’autres dirigeants séparatistes sont emprisonnés à Bakou ? « Comment appeler cela autrement qu’une fuite ? […] Qu’il se taise. Moins il parle, mieux c’est pour lui. Je lui conseille de parler moins et de ne pas se présenter ici et là comme un responsable : il ne l’est pas. Il a lui-même signé qu’il ne l’était pas et ne l’a jamais été. Et désormais, il est pour le moins inapproprié d’agir ainsi sous notre haute protection, sous la protection de la République d’Arménie. Maintenant, tout le monde est devenu lion. Qu’il parle moins, qu’il cesse même complètement ce type de déclarations et qu’il sache rester à sa place », a déclaré Simonyan.
De telles prises de position traduisent une prise de conscience croissante : le revanchisme n’a pas d’avenir, et la poursuite de la confrontation ne fait qu’aggraver l’isolement et freiner le développement du pays.
Il est évident que les déclarations pacifiques des responsables arméniens sont dictées par la compréhension des conséquences que peut entraîner l’alimentation de la haine et du revanchisme, ainsi que par la volonté de voir émerger un pays tourné vers un développement pacifique. Mais cela reste insuffisant sans le soutien de la société.
Dans ces conditions, le choix du peuple arménien devient déterminant. Ce choix dépasse la politique : il s’agit d’un choix entre un passé fondé sur l’hostilité et un avenir où la stabilité, le développement et la coexistence pacifique sont possibles.
En fin de compte, c’est la réalité - géopolitique, militaire, géoéconomique - qui remet chaque chose à sa place, reléguant le passé à ce qu’il doit être : une leçon. L’Histoire elle-même a déjà porté son jugement sur l’époque à laquelle appartenait Balayan. Reste à savoir quel jugement en fera la génération actuelle des Arméniens.