1news.az propose un entretien avec l’éminent chercheur, diplomate et ambassadeur d’Azerbaïdjan en Pologne, Gassan Gassanov, consacré à Novrouz et publié la première fois en 2021
— Monsieur Gassanov, l’idée selon laquelle Novrouz aurait des racines zoroastriennes est largement répandue. Quel est votre point de vue ?
— Il n’existe aucun fondement à de telles affirmations. Les informations relatives aux fêtes zoroastriennes figurent dans l’Avesta ainsi que dans d’autres ouvrages comme le Bundahishn et le Vispered. Dans le Bundahishn, au nom d’Ahura Mazda, il est dit : « Les créations du monde ont été entièrement accomplies par moi en trois cent soixante-cinq jours », c’est-à-dire en six périodes appelées gahanbars, qui constituent une année (Bundahishn, chapitre XXV, « Des affaires de la foi »).
Ainsi, selon la tradition zoroastrienne, l’année est divisée en six périodes - les gahanbars - qui sont précisément les fêtes reconnues. Elles sont au nombre de six : le milieu du printemps, le milieu de l’été, la fête des récoltes, la fête du retour du bétail des pâturages d’été, le milieu de l’hiver et un rituel en l’honneur des Fravartis. Parmi ces fêtes, aucune ne porte le nom de Novrouz. Il n’existe pas non plus de célébration dédiée à l’équinoxe de printemps. En revanche, on trouve une fête appelée « Maïdyo-zarem », célébrée « au milieu du printemps » et signifiant, selon le Vispered, « lacté ». Comme vous le voyez, Novrouz en tant que fête du Nouvel An coïncidant avec l’équinoxe de printemps n’apparaît pas dans la liste des fêtes zoroastriennes.
— Et qu’en est-il de notre célèbre feu de Novrouz et de la tradition de sauter par-dessus ? N’a-t-elle vraiment aucun lien avec le zoroastrisme ?
— Vous faites référence à l’un des attributs majeurs de Novrouz, le « mardi du feu » (Od çərşənbəsi). Cette tradition non seulement n’a aucun lien avec le zoroastrisme, mais elle est même en contradiction avec ses coutumes et y est considérée comme un péché. Aucun rituel de ce type n’est mentionné dans les textes zoroastriens. Les zoroastriens ne sautent pas au-dessus du feu ; ils considèrent cela comme une grave faute.
Dans un livre zoroastrien consacré au juste Viraz, où est décrit l’enfer zoroastrien, on évoque une femme « dont le corps était dévoré par des créatures nuisibles ». À la question « Quel péché ce corps a-t-il commis ? », les guides répondent : « C’est l’âme d’une pécheresse qui, sur terre, plaçait le feu sous elle et exposait son corps au-dessus de celui-ci. » Selon ce texte, « maintenir le feu sous soi » est un péché passible de l’enfer. Pourtant, certains partisans d’une origine zoroastrienne de Novrouz affirment, sans fondement - par ignorance ou naïveté - que sauter par-dessus le feu serait une tradition zoroastrienne.
— Vous dites donc que sauter par-dessus le feu était interdit chez les zoroastriens. Mais avaient-ils la tradition d’allumer des feux rituels ?
— La tradition d’allumer des feux existait dans l’Antiquité tant chez les Turcs (touraniens) que chez les Iraniens zoroastriens. Cependant, ces pratiques avaient lieu à des moments différents et pour des raisons différentes. Les Turcs allumaient des feux pour célébrer l’arrivée du printemps et l’équinoxe de printemps, tandis que les zoroastriens le faisaient pour marquer l’arrivée de l’hiver et le solstice d’hiver.
Dans le Bundahishn, on lit : « Au mois de Dey, on allume des feux partout. Cela signifie que l’hiver est arrivé. » Je le répète : les zoroastriens allument des feux non pas pour le printemps, mais pour l’hiver. Le mois de Dey correspond, dans leur calendrier, à la période allant du 22 décembre au 22 janvier.
— Dans ce cas, quand était célébré Novrouz, le Nouvel An selon le calendrier zoroastrien ?
— Les sources primaires ne fournissent pas d’informations précises sur un calendrier strictement zoroastrien. On prend donc conventionnellement comme référence le calendrier perse ancien. Il faut souligner que le terme « Novrouz » ne signifie pas nécessairement le jour de l’équinoxe de printemps, contrairement à ce que l’on pense aujourd’hui en Azerbaïdjan.
Premièrement, dans le calendrier perse ancien, Novrouz, signifiant « nouveau jour », pouvait tomber à n’importe quel moment de l’année et ne marquait pas obligatoirement le début de celle-ci. Deuxièmement, Biruni (973–1050) et Omar Khayyam (1048–1131) indiquent que le roi mythique persan Jamshid aurait fixé Novrouz comme début de l’année au 22 juin, jour du solstice d’été. Pendant toute la période où le zoroastrisme était religion d’État en Perse, le Nouvel An - donc Novrouz - était célébré à cette date.
Ce n’est qu’au début du XIe siècle, sous domination seldjoukide et sur décision du sultan turc Malik Shah, que les Perses ont commencé à célébrer Novrouz en mars comme Nouvel An. Quant aux zoroastriens eux-mêmes, selon la spécialiste Mary Boyce, ils n’ont adopté la célébration du Nouvel An en mars qu’au début du XXe siècle.
— Et selon le calendrier turcique, quand était célébré le Nouvel An ?
— Chez les peuples turciques, la tradition de célébrer solennellement l’équinoxe de printemps est continue depuis les temps les plus anciens jusqu’à aujourd’hui. Durant toute leur histoire connue, les Turcs ont célébré - et continuent de célébrer - le Nouvel An en mars, le jour de l’équinoxe de printemps. Biruni appelle d’ailleurs le mois de mars « birinchi ay », c’est-à-dire « premier mois », dans la tradition turcique. Cela est confirmé par Nasir al-Din Tusi et Ulugh Beg.
— Pourtant, aujourd’hui, cette fête est célébrée en Azerbaïdjan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan, au Kirghizistan, en Turquie, ainsi qu’en Iran, au Tadjikistan et dans d’autres pays.
— En effet, de nos jours, les peuples iraniens et turciques célèbrent simultanément Novrouz à l’équinoxe de printemps. Omar Khayyam décrit en détail la tradition perse de cette fête, et sa description montre clairement qu’elle n’a rien de commun avec la version azerbaïdjanaise de Novrouz-Bayram que nous connaissons.
— On dit souvent que le mot « Novrouz » est d’origine persane.
— En persan, « Novrouz » ne signifie pas littéralement « nouveau jour » ou « Nouvel An », bien que ce sens apparaisse déjà dans des sources du Xe siècle. En persan, « nouveau jour » se dirait plutôt « rouz-e now ». Le mot « Novrouz » a en réalité une origine mixte, persane et turcique : lexicalement persan, mais grammaticalement turcique.
Nous ne parlons pas simplement de « Novrouz », mais de « Novrouz-Bayram ». Le mot « bayram » se compose de deux éléments : « bay » et « ram ». « Bayat », selon Mahmoud de Kachgar, est le nom d’une divinité païenne turcique. « Ram » dérive de « aram », qui désigne encore aujourd’hui le mois de mars dans le calendrier ouïghour. Dans les anciens dictionnaires turcs, « ara » signifie « intervalle », c’est-à-dire ici la période entre l’ancienne et la nouvelle année.
Par ailleurs, les mots « aram », « ırım » ou « irim » dans plusieurs langues turciques (tchouvache, kirghize, kazakh, etc.) renvoient à des notions de magie, de présage, de superstition ou de prémonition. Ainsi, « bayram » serait un terme d’origine turcique signifiant « le mois de la divinité Bayat, dans l’intervalle entre l’ancienne et la nouvelle année », ou encore « le mois annonciateur de signes et de présages liés à cette divinité ».
— Que souhaiteriez-vous ajouter en conclusion ?
— Nous pouvons affirmer, premièrement, que le Novrouz de mars - c’est-à-dire l’équinoxe de printemps - n’a aucun lien avec le zoroastrisme. Deuxièmement, le Novrouz persan et le Novrouz turcique, notamment azerbaïdjanais, diffèrent totalement dans leur contenu rituel. Ce sont deux fêtes distinctes par leurs pratiques, leur conception et leurs attributs.
Cela dit, elles partagent un point commun : le moment de leur célébration, l’équinoxe de printemps. Comme on dit, chacun a sa propre fête du Nouvel An - ou, plus précisément, chacun a son propre Novrouz.