LA GUERRE EN IRAN ET EN AFGHANISTAN MENACE LA PORTE D'ENTREE DE L'ASIE CENTRALE VERS LES MARCHES MONDIAUX

Analyses
10 Avril 2026 11:05
44
LA GUERRE EN IRAN ET EN AFGHANISTAN MENACE LA PORTE D'ENTREE DE L'ASIE  CENTRALE VERS LES MARCHES MONDIAUX

Dans une nouvelle analyse publiée par OilPrice.com, James Durso, directeur général de Corsair LLC, alerte sur l’élargissement des conflits en Iran et en Afghanistan, qui met en péril les corridors commerciaux stratégiques de l’Asie centrale ainsi que son accès aux marchés mondiaux. Selon lui, l’intensification des hostilités dans ces deux pays pourrait perturber les routes émergentes de transport, d’énergie et de fret ferroviaire reliant l’Asie centrale vers le sud - vers l’Asie, l’Afrique et au-delà - compromettant des projets d’infrastructures de longue date et compliquant l’accès aux grands hubs du commerce international.

Les attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, ainsi que le conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan, menacent les ambitions de l’Asie centrale de développer des axes commerciaux méridionaux vers les marchés asiatiques et africains.

L’escalade militaire entre le gouvernement afghan dirigé par les talibans et le Pakistan met en danger plusieurs corridors émergents de commerce, de transport et d’énergie reliant l’Asie centrale à l’Asie du Sud, au golfe Persique et aux marchés mondiaux. Les risques sont à la fois directs - insécurité le long des routes - et indirects : fermetures de frontières, retrait des investisseurs et réticence des États partenaires.

Le Pakistan assurait auparavant le transit de marchandises via l’Afghanistan vers les marchés d’Asie centrale, représentant des volumes d’exportation significatifs (les échanges bilatéraux ont atteint 2,4 milliards de dollars en 2025). Ce corridor est désormais pratiquement fermé : points de passage, chaînes d’approvisionnement et opérations douanières sont à l’arrêt. La perte de cet accès terrestre fiable fragilise à la fois l’approvisionnement de l’Afghanistan (en nourriture, carburant et intrants industriels) et l’accès des pays d’Asie centrale aux ports pakistanais.

Plusieurs projets majeurs de connectivité reposent sur la stabilité et la paix en Afghanistan ; l’intensification du conflit accroît fortement le risque de retards, voire d’échec.

Le projet de chemin de fer de 760 km reliant l’Ouzbékistan, l’Afghanistan et le Pakistan vise à connecter directement l’Asie centrale à la mer d’Oman. Estimé à 6 milliards de dollars, il permettrait de réduire de cinq jours les temps de transit et de diminuer les coûts de transport de 40 %. Mais le contexte actuel rend incertain tant sa construction que son exploitation future. Les bailleurs internationaux, dont la Banque Asiatique de Développement et des investisseurs du Golfe, pourraient hésiter à s’engager si les relations entre Islamabad et Kaboul restent conflictuelles. L’Ouzbékistan, de son côté, ne peut garantir la sécurité du transit si le Pakistan considère certains groupes liés aux talibans comme une menace.

Le projet CASA-1000, une ligne de transmission électrique transfrontalière de 1,2 milliard de dollars destinée à exporter l’excédent hydroélectrique du Kirghizistan et du Tadjikistan vers l’Afghanistan et le Pakistan, devient lui aussi vulnérable.

Quant au gazoduc TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde), long de 1 814 km et capable de transporter 33 milliards de mètres cubes de gaz par an, il progresse lentement. Lancé en 2015, il est achevé côté turkmène depuis fin 2024, tandis que la section afghane jusqu’à Hérat devrait être finalisée d’ici fin 2026. Mais l’hostilité entre talibans et Pakistan fragilise les garanties de sécurité, pourrait bloquer la coopération sur certains segments et dissuade l’Inde de s’engager dans un contexte instable.

Les corridors routiers existants sont également menacés. Au Pakistan, les axes du col de Khyber, l’autoroute Peshawar–Torkham (frontière afghane) et les routes de fret vers Karachi et Gwadar deviennent des zones à haut risque, entraînant une hausse des coûts d’assurance et de transport, et réduisant la compétitivité des ports pakistanais. En Afghanistan, les axes Kaboul–Jalalabad, Kaboul–Kandahar et les routes reliant Mazar-i-Sharif au Pakistan sont vulnérables, avec un trafic ralenti par les opérations de sécurité.

Islamabad pourrait suspendre certaines dispositions de l’accord de transit APTTA pour faire pression sur les talibans, provoquant des représailles. Les marchandises en transit risqueraient alors d’être immobilisées à la suite de décisions politiques soudaines.

Le corridor économique Asie centrale–Asie du Sud (CASAEC), qui vise à intégrer routes, rail et énergie entre plusieurs pays de la région, pourrait être paralysé par l’effondrement de la coordination entre Kaboul et Islamabad, le gel des financements du Golfe et de la Chine, et le recentrage stratégique des États d’Asie centrale vers d’autres axes.

Le conflit devrait entraîner une instabilité accrue le long des routes commerciales, des fermetures de frontières, des perturbations du fret, une hausse des coûts logistiques et une perte de confiance des investisseurs. Les flux pourraient se détourner du Pakistan vers l’Iran ou la mer Caspienne. Les grands projets régionaux ne pourront aboutir qu’en cas de stabilisation durable entre Kaboul et Islamabad.

Sur le plan politique, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan perdent en profondeur stratégique si l’accès à la mer d’Arabie est bloqué. L’Iran devient alors une alternative clé - mais risquée dans le contexte du conflit avec les États-Unis et Israël. L’initiative chinoise des " Nouvelles routes de la soie " est également perturbée, tandis que les pays voisins redoutent des débordements de violence et des flux de réfugiés.

En parallèle, les frappes contre l’Iran perturbent les routes régionales et les chaînes d’approvisionnement, notamment autour du détroit d’Ormuz, par lequel transite plus de 20 % des exportations mondiales de pétrole et de gaz naturel liquéfié. La volatilité des prix et les détours logistiques augmentent les coûts pour l’Asie centrale.

Le transport aérien et le fret sont également affectés, avec des milliers de vols annulés ou redirigés, rallongeant les liaisons entre l’Asie et l’Europe. Les projets dépendant de la stabilité iranienne, comme le Corridor international de transport Nord-Sud, sont désormais plus exposés, notamment si les ports de Chabahar et Bandar Abbas sont visés ou si les sanctions se renforcent.

L’Asie centrale dépend fortement de l’Iran pour son accès maritime et comme alternative aux routes passant par la Russie ou la Chine. L’instabilité actuelle fragilise cette option. D’autres projets ferroviaires reliant la Chine à l’Iran via l’Asie centrale ou visant à renforcer les connexions Est-Ouest sont également menacés.

Selon Nargiza Umarova, de l’Institut des études internationales avancées de Tachkent, le " corridor sud " via l’Iran est essentiel pour la région, mais les conflits pourraient entraîner retards, détours et suspensions de services.

Plus largement, les routes terrestres Nord-Sud passant par l’Afghanistan et le Pakistan - longtemps perçues comme stratégiques - sont désormais sous forte pression. Les affrontements bloquent des points névralgiques, augmentent les coûts de sécurité et découragent les investissements.

Des alternatives émergent, comme le " corridor intermédiaire " via la mer Caspienne ou la liaison ferroviaire Chine–Kirghizistan–Ouzbékistan, permettant de contourner les zones de conflit.

Avec un Iran instable et un Pakistan en crise, l’accès de l’Asie centrale aux ports se complique. Les exportateurs pourraient se tourner davantage vers des axes nord ou est (Russie, Chine), au détriment des routes méridionales.

Au final, ces crises géopolitiques combinées compromettent l’intégration de l’Asie centrale aux réseaux commerciaux d’Asie du Sud et du Moyen-Orient. Elles poussent les États de la région à privilégier des corridors plus sûrs afin de préserver leur croissance économique et éviter d’être marginalisés dans les chaînes de valeur mondiales.