L’information, révélée par Bloomberg, a provoqué une vive réaction.
Selon Bloomberg, qui cite des sources proches du dossier, le consortium pourrait être contraint de verser jusqu’à 4 milliards de dollars d’indemnités au gouvernement kazakh. Le montant exact que les partenaires du projet devront finalement payer n’a toutefois pas encore été fixé par le tribunal arbitral.
L’arbitrage ne concernait pas uniquement Eni et Shell, mais aussi les autres actionnaires majeurs du projet : Chevron, LUKOIL et KazMunayGas. La procédure s’est déroulée à Londres, conformément aux règles de l’Institut d’arbitrage de la Chambre de commerce de Stockholm.
La décision peut être qualifiée de victoire pour le Kazakhstan, bien que partielle. Astana réclamait initialement 6 milliards de dollars à ses partenaires. L’action en justice reposait sur des accusations selon lesquelles les compagnies se faisaient rembourser certaines dépenses aux frais de l’État dans le cadre de l’accord de partage de production, notamment des dépassements de coûts non approuvés et d’autres charges non éligibles au remboursement. Le tribunal arbitral a donné raison à cette position et a également rejeté la tentative des défendeurs de faire classer l’affaire pour prescription.
Le champ pétrolier et gazier de Karachaganak est situé dans l’ouest du Kazakhstan. Découvert en 1979 et exploité depuis 1984, il est considéré comme l’un des plus importants au monde. Ses réserves initiales dépassent 1,7 milliard de tonnes d’hydrocarbures liquides et 1,7 billion de mètres cubes de gaz. Karachaganak constitue un actif clé pour l’économie kazakhe, représentant une part significative de la production nationale de gaz et de condensats. L’opérateur est le consortium international Karachaganak Petroleum Operating B.V. (KPO), qui devrait rester en charge du site jusqu’en 2038. L’actionnariat du consortium se répartit entre Shell (29,25 %), Eni (29,25 %), Chevron (18 %), LUKOIL (13,5 %) et KazMunayGas (10 %).
En 2023, le gouvernement kazakh a intenté une action en justice contre les développeurs de Karachaganak concernant des déductions de coûts. La réclamation initiale s’élevait à 3,5 milliards de dollars, avant d’être portée à 6 milliards après le dépôt de demandes supplémentaires.
Il ne s’agit pas du premier bras de fer du Kazakhstan avec ses partenaires étrangers. En juillet de l’an dernier, Astana a exigé que Shell et Eni rétrocèdent à la compagnie publique KazMunayGas le contrôle de la construction d’une usine de traitement du gaz à Karachaganak. Les médias kazakhs, citant des sources gouvernementales, ont indiqué que cette décision était motivée par l’insatisfaction des autorités quant au rythme et à l’état d’avancement des travaux.
Quelques semaines plus tôt, un consortium mené par Eni et Shell avait proposé de porter le coût du projet de 3,5 à 6 milliards de dollars et demandé au Kazakhstan de prendre en charge 1 milliard de dollars de dépenses afin d’assurer la rentabilité du projet. Les médias locaux ont rapporté que les entreprises occidentales avaient posé plusieurs conditions à la construction de l’usine, conditions que les autorités ont refusées.
Des responsables gouvernementaux ont déclaré aux journalistes que « le Kazakhstan envisage des options pour mettre en œuvre le projet avec des entrepreneurs alternatifs, y compris la possibilité de faire avancer l’usine de traitement du gaz via NC KazMunayGas ».
Mais ce n’est pas tout.
En août 2024, Bloomberg a rapporté que le Kazakhstan avait porté à 160 milliards de dollars ses demandes d’indemnisation contre les compagnies pétrolières étrangères développant le champ de Kashagan. L’agence précisait que ces réclamations avaient atteint ce niveau « après que le pays a affirmé que certains accords étaient entachés de corruption ». En avril de la même année, le montant total des demandes s’élevait à 150 milliards de dollars.
En mars 2023, le ministère de l’Écologie a engagé une action en justice contre North Caspian Operating Company N.V. pour de supposées violations de la législation environnementale. Le montant de la plainte n’a pas été rendu public. Bloomberg, citant ses sources, a indiqué qu’il pourrait atteindre 5,1 milliards de dollars.
L’opérateur du projet, North Caspian Operating Company N.V., a pour sa part affirmé que le consortium opérait strictement dans le cadre de l’accord de partage de production.
En novembre 2025, le Kazakhstan a déposé une plainte en Suisse afin de récupérer 15 millions de dollars, plus intérêts, auprès de plusieurs entreprises et individus qu’il accuse de corruption dans le développement de champs exploités par des filiales de l’italien Eni. Bloomberg a également rapporté cette information, en se fondant sur des documents judiciaires. Selon l’agence, le dossier s’appuie sur des éléments issus de procédures antérieures examinées à Houston et en Italie. Le Kazakhstan cherche également à obtenir des documents supplémentaires aux États-Unis.
Deux sources de Bloomberg ont indiqué que l’objectif de cette action en Suisse est de renforcer la position globale du Kazakhstan dans les arbitrages qu’il mène dans deux affaires majeures contre Shell, ExxonMobil, TotalEnergies et Eni. Le montant total des réclamations du pays atteint désormais 166 milliards de dollars. Cette somme reflète en grande partie les pertes de revenus liées à Kashagan, dues à des problèmes techniques récurrents ayant à plusieurs reprises réduit la production.
Le Kazakhstan affirme également que des sous-traitants d’Eni dans le pays ont été impliqués dans des montages illégaux visant à obtenir des contrats surfacturés : la valeur de l’un d’eux serait passée de 88 millions à plus de 490 millions de dollars après onze avenants. En 2017, un tribunal italien a condamné plusieurs sous-traitants, mais aucun employé d’Eni.
Le Kazakhstan a déjà remporté une première affaire. Si le montant alloué n’a pas encore été fixé et devrait être inférieur à la somme initialement réclamée, la plus grande bataille juridique reste à venir. Si Astana l’emporte également, les grandes multinationales pourraient être contraintes d’abandonner leur réputation de longue date d’acteurs intouchables face à la justice.