Au cours des deux dernières décennies, la Turquie a connu une révolution silencieuse en matière de politique sociale. Un État-providence s’est progressivement constitué, couvrant aussi bien les soins de santé que la sécurité sociale, l’aide sociale et la prise en charge des personnes handicapées. Le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est passé de 0,44 en 2002 à 0,410 en 2025. L’extrême pauvreté a reculé de 13 % à 4,5 %, tandis que le taux de pauvreté relative est tombé à 13 % en 2025, son niveau le plus bas depuis 2005. Dans le même temps, la couverture de la sécurité sociale s’est étendue de 67 % à plus de 99 % de la population.
Toutefois, la pérennité de ces acquis est désormais mise à l’épreuve par une transformation démographique historique. Les dernières données de l’Institut turc de la statistique (TurkStat) révèlent que le pays perd rapidement l’avantage que lui conférait sa population jeune. La Turquie se trouve au seuil d’une crise du vieillissement, tandis que les inquiétudes quant aux conséquences de cette évolution sur son économie ne cessent de s’intensifier.
La croissance démographique s’essouffle
Selon les dernières données de TurkStat, la population turque, qui s’élevait à 85,5 millions d’habitants au deuxième trimestre 2024, a atteint 86,3 millions au deuxième trimestre 2026. Le taux de croissance annuel est tombé à environ 1 pour mille, soit le niveau le plus bas de l’histoire de la République de Turquie. En 2023, la population n’avait augmenté que de 92 000 personnes, contre plus de 600 000 l’année précédente. Ce ralentissement s’explique directement par la baisse de la fécondité.
L’indice synthétique de fécondité est tombé à 1,42 enfant par femme, contre une moyenne mondiale de 2,24. Or, le seuil de renouvellement des générations, c’est-à-dire le niveau nécessaire pour assurer le remplacement des générations et maintenir la population à long terme, est de 2,1 enfants par femme. La Turquie en est désormais très éloignée. En 2017, cet indice s’établissait encore à 2,1 ; il était tombé à 1,51 en 2023, avant de reculer à 1,42 aujourd’hui.
La Turquie n’assure donc plus le renouvellement de sa propre population. Il ne s’agit pas d’une simple statistique, mais d’une rupture stratégique susceptible d’affecter la croissance économique, la sécurité sociale et la puissance géopolitique du pays.
La population enfantine se contracte
Le nombre d’enfants âgés de 0 à 4 ans, qui s’élevait à 5,22 millions au deuxième trimestre 2024, est tombé à 4,77 millions au deuxième trimestre 2026. En seulement deux ans, le pays a ainsi perdu 457 000 enfants dans cette tranche d’âge. La part des enfants dans la population totale a reculé de 21,1 % à 20,5 %, alors que la moyenne mondiale atteint 29,3 %.
La Turquie figure désormais parmi les pays affichant les plus faibles proportions d’enfants, aux côtés de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, du Japon et de la Corée du Sud.
Parallèlement, la population âgée augmente rapidement. Le nombre de personnes de 65 ans et plus est passé de 8,92 millions à 9,79 millions, soit une hausse de 867 000 personnes en deux ans. Leur part dans la population est passée de 10,4 % à 11,3 %. La moyenne mondiale étant de 10,4 %, la Turquie se situe désormais au-dessus de ce seuil.
Ces chiffres montrent que la crise du vieillissement n’est plus une simple perspective pour l’avenir : elle est déjà en cours. À terme, certaines écoles primaires pourraient devoir fermer faute d’élèves, tandis que leurs bâtiments pourraient être réaffectés à l’accueil et à la prise en charge des personnes âgées.
La diminution de la part de la population en âge de travailler, c’est-à-dire les 15-64 ans, passée de 68,5 % à 68,1 %, constitue également un signal d’alarme pour l’économie. Le ratio de dépendance augmente, ce qui risque d’aggraver le déséquilibre entre cotisants et bénéficiaires au sein du système de sécurité sociale et de réduire le potentiel économique du pays.
L’urbanisation pèse sur la fécondité
Le bulletin de TurkStat consacré à la Journée mondiale de la population 2026 met en évidence un écart marqué entre les zones rurales et urbaines en matière de fécondité. Les zones rurales enregistrent 1,75 enfant par femme, contre 1,53 dans les zones urbaines de densité intermédiaire et seulement 1,33 dans les zones urbaines à forte densité.
Plus une région est urbanisée, plus sa fécondité est faible. Or, 93 % de la population turque vit en ville. À Istanbul, la densité atteint 3 013 habitants au kilomètre carré. À cette concentration urbaine s’ajoutent la crise du logement, le coût élevé de la vie et l’insécurité professionnelle, autant de facteurs qui conduisent les familles à reporter la naissance d’enfants, voire à y renoncer.
Les grandes métropoles devraient donc être particulièrement durement touchées par les conséquences du vieillissement démographique.
Les taux de fécondité par âge confirment cette évolution. En 2001, la fécondité était la plus élevée chez les femmes âgées de 20 à 24 ans. En 2025, la tranche d’âge la plus féconde était celle des 25-29 ans. Les femmes se marient plus tard, ont leurs enfants plus tard et en ont moins.
L’amélioration de l’accès à l’éducation et à l’emploi constitue une évolution positive. Toutefois, le report des maternités peut contribuer à faire baisser la fécondité globale.
L’espérance de vie progresse
L’espérance de vie atteint 80,7 ans chez les femmes et 75,5 ans chez les hommes, des niveaux supérieurs aux moyennes mondiales qui témoignent des progrès accomplis dans le domaine de la santé. Mais l’allongement de la vie et l’augmentation du nombre de personnes âgées entraînent également une hausse des besoins en soins de longue durée.
En Turquie, 78,7 % des personnes âgées de 65 ans et plus souffrent d’au moins une maladie chronique, tandis que 20,4 % vivent seules. La prise en charge informelle par les familles reste largement répandue, mais ce modèle s’érode rapidement. L’urbanisation, le passage aux familles nucléaires et l’augmentation de l’emploi féminin fragilisent progressivement les mécanismes traditionnels de solidarité et d’accompagnement des personnes âgées.
La mise en place d’une assurance dépendance est donc indispensable. La Turquie dispose d’une fenêtre d’action d’environ vingt ans. Si un tel dispositif était instauré dès maintenant, il pourrait accumuler des ressources nettes pendant ses dix premières années et ne commencer à engager des dépenses importantes qu’au bout de vingt ans, allégeant ainsi la pression sur le système de sécurité sociale.
En revanche, tout retard risque d’entraîner un effondrement des services de prise en charge lorsque la crise du vieillissement atteindra son paroxysme.
Que faut-il faire ?
La transformation démographique de la Turquie est inévitable. Mais ne pas s’y préparer serait catastrophique. Les mesures nécessaires sont pourtant clairement identifiées.
Premièrement, une réforme 2.0 est désormais incontournable. Cette deuxième phase de la réforme de la sécurité sociale engagée en 2008 doit permettre de renforcer la viabilité du système. Alors que l’emploi informel dépasse 25 % et que le taux de recouvrement des cotisations atteint 85 %, une réforme des contrôles et des mécanismes de vérification est indispensable pour améliorer le recouvrement. Les amnisties fiscales ne sauraient se substituer à un contrôle efficace.
Deuxièmement, une assurance dépendance doit être instaurée sans délai. Elle devrait reposer sur un modèle par répartition, financé par des cotisations et couvrant l’ensemble de la société.
Troisièmement, les politiques natalistes doivent dépasser le simple cadre des aides à la naissance. L’accès au logement, les services de garde d’enfants, la flexibilité du travail, l’emploi des femmes et la stabilité économique sont autant de conditions préalables. La fécondité est directement liée au sentiment de sécurité économique des ménages.
Quatrièmement, la migration doit être gérée de manière stratégique. La création d’un ministère chargé des migrations permettrait d’attirer des travailleurs qualifiés, tandis que des mesures devraient encourager le retour des talents partis à l’étranger afin d’inverser la fuite des cerveaux.
Enfin, investir dans la jeunesse, à travers l’éducation, l’emploi, la recherche et le développement, est tout aussi essentiel que d’agir sur la natalité elle-même.
La Turquie peut poursuivre son développement à condition de préserver son capital démographique jeune. Or, les dernières données montrent que cette fenêtre d’opportunité se referme rapidement.
L’inquiétude démographique qui gagne le pays ne relève pas uniquement de la politique sociale. Elle touche à l’indépendance économique, à la puissance géopolitique et à la pérennité de l’État-providence.
La Turquie dispose d’environ dix ans pour agir. Si ce délai est mis à profit avec discernement, le vieillissement pourra être maîtrisé. Dans le cas contraire, l’État-providence risque de s’effondrer.
Il n’est pas trop tard pour faire les bons choix, mais le temps presse.