La première rencontre entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump à la Maison-Blanche, le 28 février 2025, est restée dans toutes les mémoires. Elle avait dégénéré en un affrontement public, au point de laisser penser que Washington allait bientôt tourner le dos à Kiev, abandonnant l’Ukraine à son sort face à la Russie. Pourtant, du temps a passé et la rupture annoncée n’a jamais eu lieu. L’aide américaine a repris, les Européens ont intensifié leurs efforts et Zelensky est parvenu à rétablir des relations de travail avec Washington.
Pour y parvenir, Kiev a toutefois dû faire des concessions à l’administration américaine. En mars 2025, l’Ukraine a accepté la proposition américaine d’un cessez-le-feu de 30 jours, à condition que la Russie y consente également. En avril, les deux parties ont signé un accord sur les ressources naturelles prévoyant la création d’un fonds d’investissement commun. L’Ukraine a conservé la propriété de ses ressources du sous-sol, mais n’a obtenu aucune garantie de sécurité directe de la part des États-Unis. Sur la question territoriale, Kiev n’a, en revanche, consenti à aucune concession de principe.
Aujourd’hui, la situation rappelle à bien des égards celle de février. À une différence près : Trump agit désormais avec beaucoup plus de détermination, tandis que la marge de manœuvre du président ukrainien s’est considérablement réduite.
Trump est pressé de mettre fin à la guerre. À en juger par ses dernières déclarations, les conditions dans lesquelles un accord sera conclu et le prix que l’Ukraine devra payer pour y parvenir semblent compter de moins en moins à ses yeux. Le président américain veut obtenir un résultat qu’il puisse présenter à ses propres électeurs, et si possible dans les plus brefs délais.
Il est particulièrement révélateur que la question ukrainienne soit désormais étroitement liée aux intérêts économiques des États-Unis. Trump négocie avec Vladimir Poutine des livraisons de gazole russe - dont Zelensky apprend l’existence par les médias - tout en exigeant de Kiev qu’il cesse ses frappes contre les raffineries russes. Pour Washington, la baisse des prix des carburants semble désormais primer sur la logique qui consistait jusqu’ici à exercer une pression économique sur Moscou.
Jusqu’à récemment, Kiev considérait la destruction des infrastructures énergétiques russes comme un moyen d’affaiblir le potentiel militaire de son adversaire. Désormais, selon le « Financial Times », la poursuite de ces attaques pourrait entraîner une restriction des livraisons d’armes américaines et du partage de renseignements avec l’Ukraine.
La position de Moscou dans cette affaire est également révélatrice. Vendredi dernier, le 9 octobre, Trump a annoncé une trêve énergétique, alors que, selon « Axios », la Russie n’y avait pas encore donné son accord. En d’autres termes, le président américain exige des concessions de Kiev sans avoir obtenu de garanties définitives du Kremlin.
Pour Zelensky, la situation prend également une dimension personnelle. L’appel de Trump à l’élection d’un nouveau président ukrainien constitue un signal public : l’actuel locataire de la Maison-Blanche est prêt à envisager un changement de direction politique en Ukraine comme l’une des voies possibles vers un accord. Zelensky répond en proposant d’organiser des élections après deux mois de cessez-le-feu. Mais la question de son avenir politique est désormais portée sur la scène internationale.
La situation n’est guère plus confortable pour les Européens. Ils continuent de financer l’achat d’armes américaines destinées à l’Ukraine, mais il apparaît que Washington est en mesure de bloquer même ce mécanisme. L’Europe dispose des ressources financières et de la volonté politique nécessaires pour soutenir Kiev, mais elle ne possède toujours pas une autonomie suffisante en matière d’approvisionnement militaire ukrainien.
Il serait toutefois prématuré d’affirmer que Trump a définitivement choisi le camp de Moscou. Ses déclarations servent souvent d’instrument de pression, et des ultimatums fermes peuvent laisser place à de nouvelles propositions. Pour Zelensky, néanmoins, compter sur un nouveau revirement du président américain devient de plus en plus risqué.
Contrairement à la crise de février, lorsque le conflit avec Trump avait pu être progressivement désamorcé, ce sont désormais des mécanismes concrets du soutien américain à l’Ukraine qui sont en jeu. Si Zelensky avait alors réussi à rétablir les relations avec Washington, rien ne garantit aujourd’hui que ce scénario se reproduira.
Pour Kiev, le principal danger ne réside même pas dans une éventuelle annonce officielle de l’abandon du soutien américain. Le risque le plus sérieux est celui d’une évolution progressive de la politique de Washington : l’Ukraine resterait formellement une alliée des États-Unis, mais se verrait contrainte d’accepter des conditions qu’elle aurait auparavant refusées.
Si cette dynamique se poursuit, Zelensky devra choisir non plus entre un bon et un mauvais accord, mais entre de lourdes concessions et la perspective de poursuivre la guerre avec un soutien américain considérablement réduit. Quant aux Européens, ils devront décider s’ils sont prêts non seulement à s’opposer à Trump, mais aussi à assumer seuls les conséquences financières et politiques de leur désaccord.
Par Maqsud Salimov