RELATIONS TURQUIE ET ROYAUME-UNI: UN PARTENARIAT STRATEGIQUE ET UN ALIGNEMENT GEOPOLITIQUE

Analyses
29 Avril 2026 09:27
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RELATIONS TURQUIE ET ROYAUME-UNI: UN PARTENARIAT STRATEGIQUE ET UN ALIGNEMENT GEOPOLITIQUE

Le 23 avril 2026, la Turquie et le Royaume-Uni ont signé un nouveau cadre de partenariat stratégique. Cette étape marque un jalon important dans une relation déjà avancée qui continue de prospérer tant sur le plan bilatéral qu’au sein des différentes structures institutionnelles auxquelles les deux États participent. Ce nouveau cadre, présenté comme l’ouverture d’une « nouvelle ère », vise à renforcer les canaux de coopération existants et, surtout, à approfondir le dialogue et la compréhension mutuelle dans un contexte international de plus en plus polarisé.

Les deux pays sont des membres clés de l’OTAN : l’armée turque est la deuxième plus importante de l’Alliance et compte parmi les plus avancées technologiquement, tandis que le Royaume-Uni, bien que ses capacités militaires aient évolué, conserve un rôle central grâce à sa dissuasion nucléaire et à son statut de pôle majeur du renseignement mondial. Sur le plan bilatéral, la coopération militaire n’a cessé de se renforcer. Déjà fortement institutionnalisée, elle s’est illustrée en mai 2025 lorsque le Conseil de l’industrie de défense Turquie–Royaume-Uni a adopté une feuille de route élargissant les initiatives communes dans ce secteur.

En octobre 2025, les deux pays ont conclu un accord portant sur l’acquisition par la Turquie de 20 avions Eurofighter Typhoon, pour un montant d’environ 11 milliards de dollars. L’ampleur et la valeur de cet accord sont significatives ; le président Erdoğan l’a d’ailleurs qualifié de symbole du renforcement stratégique des liens bilatéraux. Il s’agit du plus important contrat d’exportation jamais conclu pour cet appareil, appelé à devenir la pierre angulaire de la coopération dans ce domaine.

Cette dynamique s’est poursuivie en mars 2026 avec la signature d’un nouvel accord consacré à la formation et au soutien opérationnel. Prolongement du contrat précédent, cet engagement prévoit notamment la formation de pilotes de l’armée de l’air turque par des experts britanniques en vue de l’exploitation des appareils, dont la livraison est attendue d’ici 2030. Par ailleurs, de grandes entreprises britanniques du secteur de la défense, dont BAE Systems, participeront davantage à la production de composants et de pièces détachées. Au total, cet accord devrait générer environ 20 000 emplois au Royaume-Uni. Il est également perçu comme un soutien majeur à l’industrie de défense britannique, dans un contexte où le gouvernement cherche à corriger les lacunes identifiées dans la revue stratégique de défense publiée en juin 2025. Avec 37 % de la production de chaque appareil réalisée au Royaume-Uni, ces projets contribuent à relancer la confiance dans le secteur.

Au-delà du domaine militaire, la convergence stratégique entre les deux pays se manifeste dans d’autres domaines. L’accord de libre-échange signé en décembre 2020 constitue un pilier essentiel de la relation. Il a permis une croissance constante des échanges commerciaux, atteignant 28,3 milliards de livres sterling entre septembre 2024 et septembre 2025, soit une hausse de 5,8 % sur un an. Toutefois, les deux parties estiment que ce niveau reste en deçà du potentiel réel. En janvier 2026, le Comité économique et commercial conjoint a ainsi présenté un plan en 16 points visant à porter les échanges à 40 milliards de livres.

Des discussions sont également en cours depuis plusieurs années pour moderniser cet accord et en élargir la portée, actuellement centrée principalement sur les biens industriels. Le quatrième cycle de négociations, tenu en mars 2026, a porté sur des domaines tels que le commerce numérique, les communications ou encore la facilitation de la mobilité des professionnels. Un accord modernisé pourrait rapprocher davantage les économies et les sociétés des deux pays, tout en corrigeant certains déséquilibres commerciaux et en stimulant les investissements directs étrangers.

Les relations entre la Turquie et le Royaume-Uni sont désormais multidimensionnelles, s’appuyant à la fois sur des mécanismes gouvernementaux et des interactions sociétales étroites. Si cette coopération dure depuis plusieurs années, elle a récemment acquis une dimension géopolitique accrue, en raison des transformations du système international.

Dans ce contexte, les relations bilatérales gagnent en importance au détriment des cadres multilatéraux, dont l’influence sur les décisions majeures semble s’éroder. Les partenariats bilatéraux - voire des formats plus restreints - deviennent des centres d’influence déterminants. Cette tendance est illustrée par les propos récents du ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, appelant les puissances intermédiaires à créer leur propre « centre de gravité » afin de défendre leurs intérêts face à la concurrence des grandes puissances. La coopération entre la Turquie et le Royaume-Uni s’inscrit pleinement dans cette logique.

Trois facteurs principaux encouragent aujourd’hui un approfondissement des relations.

Le premier concerne l’évolution de la politique étrangère américaine depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. La moindre priorité accordée aux relations transatlantiques et les tensions avec les partenaires européens, notamment sur les questions de défense, soulèvent des interrogations quant au rôle futur de l’OTAN. Dans ce contexte, la Turquie et le Royaume-Uni, en tant que membres influents de l’Alliance, peuvent insuffler une nouvelle dynamique. Le nouveau cadre stratégique souligne d’ailleurs le rôle « historique » de l’OTAN comme base du partenariat et évoque des « perspectives communes », notamment en matière de sécurité, en particulier au Moyen-Orient.

Le deuxième facteur concerne l’Union européenne. Bien que ni la Turquie ni le Royaume-Uni n’en soient membres, les deux pays cherchent à renforcer leurs liens avec les structures européennes. Londres souhaite redéfinir sa relation avec l’UE en se rapprochant du marché unique, tandis qu’Ankara évolue dans le cadre d’une union douanière jugée obsolète. Malgré leur statut périphérique, cette situation pourrait rapprocher les deux pays, d’autant plus que leurs tentatives récentes de participation au programme SAFE de l’UE ont échoué, révélant les limites de leur intégration dans les structures de défense européennes.

Enfin, les deux pays partagent des partenaires communs dans des régions voisines. Dans le Caucase du Sud, par exemple, l’Azerbaïdjan entretient une alliance militaire avec la Turquie et développe un partenariat stratégique avec le Royaume-Uni. À mesure que la région évolue, notamment avec les perspectives de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, de nouvelles opportunités émergent. Le corridor médian, qui renforce le rôle de l’Azerbaïdjan comme hub logistique, suscite un intérêt croissant de Londres, notamment en Asie centrale. Dans ce contexte, une coopération trilatérale renforcée, y compris dans les domaines militaire et sécuritaire, pourrait contribuer à stabiliser durablement la région.

La période actuelle constitue à la fois un moment de réflexion stratégique et une opportunité pour la Turquie et le Royaume-Uni. Leurs intérêts convergent plus que jamais, tandis que chacun s’adapte aux mutations de l’ordre international. Dans un environnement incertain, où les alliances traditionnelles montrent des signes d’essoufflement, la capacité à renforcer des partenariats solides sera déterminante.

Dans cette perspective, le partenariat Ankara–Londres dispose du potentiel nécessaire pour devenir un nouveau pôle d’influence, capable d’apporter stabilité et prévisibilité à un système international de plus en plus volatil.

Auteur : Huseyn Sultanli, conseiller au Centre d’analyse des relations internationales (AIR Center)