POURQUOI TEHERAN ELARGIT-IL LE CONFLIT EN DIRECTION DU MOYEN-ORIENT?

Analyses
9 Mars 2026 21:11
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POURQUOI TEHERAN ELARGIT-IL LE CONFLIT EN DIRECTION DU MOYEN-ORIENT?

Une analyse de Zaour Nurmammedov

L’escalade militaire autour de l’Iran a conduit Téhéran à lancer des frappes de représailles par missiles et drones non seulement contre Israël, mais aussi contre plusieurs pays voisins du Golfe persique - l’Irak, la Jordanie, et même la Turquie, l’Azerbaïdjan et Chypre. Beaucoup estiment que cela n’a rien d’accidentel : l’Iran aurait délibérément élargi le théâtre des opérations militaires afin d’exercer une pression maximale sur les États-Unis et leurs alliés.

La question clé est de savoir pourquoi l’Iran, déjà affaibli par des années de sanctions et par des conflits antérieurs - dont la guerre de douze jours avec Israël en 2025 - a choisi une stratégie consistant à frapper des États voisins, au risque d’un isolement international encore plus profond. La réponse réside dans la manière dont les dirigeants iraniens ont perçu les frappes récentes menées par les États-Unis et Israël. À Téhéran, ces attaques ont été interprétées comme une menace existentielle pour le régime.

L’Iran a réagi à la fois pour venger la mort du Guide suprême Ali Khamenei et pour riposter à la destruction d’une partie de son programme nucléaire. Les États voisins, en particulier les pays du Golfe, ont été considérés comme des « complices », puisque des bases militaires américaines se trouvent sur leur territoire et que leur espace aérien aurait été utilisé pour des opérations contre l’Iran. Bien que Téhéran ait officiellement affirmé ne viser que des « installations américaines », certaines frappes ont en pratique touché des infrastructures civiles, permettant aux dirigeants iraniens de présenter ces attaques comme une réponse défensive imposée par les circonstances.

En substance, l’Iran a adopté une stratégie souvent décrite comme une « escalade pour désescalader ». Sa logique consiste à étendre la dimension géographique du conflit afin d’en augmenter le coût global pour les États-Unis et leurs partenaires. En ciblant les infrastructures énergétiques ainsi que de grands centres logistiques et commerciaux, Téhéran cherche à faire grimper les prix mondiaux du pétrole, à créer une pression économique et à pousser les États voisins à inciter Washington à négocier. L’objectif est de provoquer une crise régionale plus large qui obligerait ses adversaires à se disperser sur plusieurs fronts.

L’importance stratégique de la région rend cette approche particulièrement dangereuse. Environ 20 % du pétrole mondial et jusqu’à 30 % des exportations de gaz naturel liquéfié provenant du Golfe persique - notamment d’Irak, d’Arabie saoudite, du Koweït, de Bahreïn, du Qatar et des Émirats arabes unis - transitent par le détroit d’Ormuz avant d’atteindre les marchés asiatiques. Toute perturbation de ce corridor maritime étroit pourrait provoquer une flambée brutale des prix de l’énergie à l’échelle mondiale. Aux États-Unis, le prix moyen de l’essence à la pompe a déjà atteint environ 3,32 dollars le gallon.

L’Iran sait qu’il ne peut pas vaincre ses adversaires dans une confrontation militaire conventionnelle. Le pays semble donc avoir adopté ce que l’on pourrait qualifier de « stratégie de survie » : multiplier les frappes de drones et de missiles à travers la région afin d’éviter un effondrement stratégique complet. Les attaques contre des pays voisins, dont l’Azerbaïdjan, s’inscrivent ainsi dans une tentative plus large de déstabiliser une région où se croisent des intérêts énergétiques occidentaux cruciaux.

Dans ce contexte, les frappes iraniennes contre des États voisins ne relèveraient pas tant d’ambitions agressives que d’une tentative désespérée de survie. Confronté à ce qu’il perçoit comme une menace existentielle de la part des États-Unis et d’Israël, Téhéran cherche à élargir le conflit, à infliger des dommages économiques et à contraindre ses adversaires à accepter un règlement négocié.

Cependant, le recours à des attaques asymétriques et la tentative d’utiliser la géographie comme une arme révèlent également les limites et les faiblesses du système iranien.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a ensuite annoncé que le Conseil intérimaire de gouvernance de l’Iran avait décidé de suspendre les frappes contre les pays voisins du Moyen-Orient. Il a précisé que des exceptions ne seraient faites que si des attaques contre l’Iran étaient lancées depuis le territoire de ces États.

« Le Conseil a décidé hier de cesser les tirs de missiles et les frappes contre les pays voisins, sauf si des attaques sont menées contre l’Iran à partir de leur territoire. Nous avons répété à plusieurs reprises qu’ils sont nos frères. Ensemble, nous devons établir la paix et la stabilité dans la région », a déclaré Pezeshkian.

Il a également présenté des excuses aux pays voisins ayant subi des dommages à la suite des frappes iraniennes et a souligné que l’Iran n’avait aucune intention agressive à l’égard de ses voisins.

Dans ce contexte, il convient de noter que Pezeshkian avait auparavant eu un entretien téléphonique avec le président russe Vladimir Poutine pour discuter de la situation liée à l’attaque de drone iranienne contre l’Azerbaïdjan survenue le 5 mars. Au cours de cet appel, Pezeshkian aurait affirmé que l’Iran n’avait pas attaqué l’Azerbaïdjan et insisté sur le fait que Téhéran n’avait jamais eu l’intention de frapper des États voisins.

Cela soulève toutefois une question logique : pourquoi Pezeshkian n’a-t-il pas appelé immédiatement le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev après l’incident de drone à Nakhitchevan, choisissant au contraire d’en discuter d’abord avec Vladimir Poutine ? La question est devenue encore plus sensible après l’apparition d’accusations selon lesquelles le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) aurait préparé une série d’attentats terroristes sur le territoire azerbaïdjanais.

Si Pezeshkian a ensuite présenté des excuses aux États voisins touchés par les frappes iraniennes, pourquoi a-t-il initialement ignoré l’Azerbaïdjan, l’un des voisins les plus proches de l’Iran et un pays avec lequel un processus de normalisation des relations était en cours ?

De plus, malgré les déclarations de Pezeshkian, les frappes iraniennes contre des États voisins auraient continué. Le CGRI a même publié un communiqué officiel qui contredisait en pratique les propos du président.

« Le président Pezeshkian a commis une erreur en affirmant qu’il n’y aurait pas d’attaques contre les pays voisins, et nos forces l’ont clairement démontré. Sa déclaration a été faite il y a cinq heures, et depuis, Dubaï et Abou Dhabi sont sous attaque. Ignorez les déclarations de Pezeshkian en temps de guerre », indique le communiqué du CGRI.

Cet épisode a mis en lumière un problème structurel plus profond : le gouvernement de Pezeshkian ne contrôle pas pleinement le CGRI, qui fonctionne de fait comme un État dans l’État en Iran.

Le gouvernement azerbaïdjanais a fermement condamné l’attaque contre Nakhitchevan, la qualifiant d’acte terroriste. Les autorités de Bakou ont exigé des explications de Téhéran, des excuses officielles et la poursuite des responsables de l’attaque. Il s’agit de demandes légitimes auxquelles l’Iran n’a jusqu’à présent pas pleinement répondu. Au contraire, le CGRI a réagi par des menaces contre l’Azerbaïdjan, appelant Bakou à « expulser les sionistes ».

La situation rappelle inévitablement l’attaque tragique contre l’ambassade d’Azerbaïdjan à Téhéran en janvier 2023. Un terroriste armé avait pris d’assaut la mission diplomatique et ouvert le feu avec un fusil d’assaut, tuant le chef du service de sécurité de l’ambassade, Orkhan Asgarov, et blessant deux autres membres du personnel. L’attaque et ses conséquences auraient duré environ quarante minutes, sans que les forces de sécurité iraniennes n’interviennent pour porter assistance à l’ambassade.

Dans un premier temps, les autorités iraniennes avaient tenté de présenter cette attaque comme un différend personnel et avaient évité de mener une enquête complète. Avec le temps, il est apparu que le fait d’ignorer les demandes légitimes de l’Azerbaïdjan ne servait pas les intérêts de l’Iran lui-même.

De son côté, l’Azerbaïdjan s’est constamment tenu au principe de relations de bon voisinage. Un jour seulement avant l’attaque contre Nakhitchevan, le 4 mars, le président Ilham Aliyev s’était rendu à l’ambassade d’Iran à Bakou et avait signé le registre de condoléances après la mort du Guide suprême Ali Khamenei.

Il s’agissait d’un geste d’humanité difficile à ignorer. Le dirigeant de l’Azerbaïdjan - un pays que l’Iran accuse fréquemment de coopérer avec Israël - s’est rendu à l’ambassade iranienne pour présenter ses condoléances à la suite du décès de Khamenei. Par ce geste, Aliyev a montré que l’Azerbaïdjan cherche constamment à soutenir la stabilité et à maintenir des relations respectueuses avec ses voisins.

La position de Bakou dans la crise actuelle reste claire. L’Azerbaïdjan ne participe pas à la guerre et n’a aucune intention d’y être entraîné. Même l’appel téléphonique tardif de Pezeshkian à Aliyev - au cours duquel le président iranien a promis une enquête sur l’incident de Nakhitchevan - ne dissipe pas les inquiétudes quant à la persistance possible de menaces contre l’Azerbaïdjan.

Les événements récents ont mis en évidence une réalité inquiétante au sein de l’Iran : le gouvernement ne contrôle pas entièrement le Corps des gardiens de la révolution islamique. Alors que Pezeshkian semble chercher à empêcher un effondrement de l’État, les actions des Gardiens de la révolution suggèrent que, pour les factions radicales du pays, maintenir une confrontation intransigeante avec les États-Unis et Israël peut être une priorité plus importante que la préservation de la stabilité de l’Iran lui-même.