Par Jean-Michel Brun
Depuis son indépendance, en 1991 et même depuis l’établissement de sa première république en 1918, L’Azerbaïdjan a entretenu des relations privilégiées avec la France qui a été l’un des premiers pays à reconnaître la jeune république après que celle-ci se fut détachée de l’empire soviétique. La France a été aussi le premier pays européen à avoir ouvert une ambassade à Bakou.
France, Azerbaïdjan : des compagnons de route
La première visite officielle, hors de la région, du président de la République azerbaïdjanaise Heydar Aliyev a été pour la France, laquelle a été depuis un véritable compagnon de route de l’Azerbaïdjan. La coopération bilatérale s’est développée dans tous les domaines : l’enseignement secondaire, avec l’ouverture du lycée français, l’enseignement supérieur, notamment avec la création de l’Université Franco-Azerbaïdjanaise de Bakou qui est aujourd’hui une référence dans l’enseignement scientifique, la recherche, la culture, l’archéologie, l’énergie, les transports, l’eau, l’agriculture, l’industrie spatiale, pour ne prendre que quelques exemples. Et ce n’est pas étonnant.
Tout rapproche en effet ces deux pays. L’Azerbaïdjan fut, en 1918, la première république laïque du monde musulman. Il fut le premier de la région a donné le droit de vote aux femmes (14 ans avant la France !).
Bien avant cela, on peut reconnaître une osmose entre les pensées développées par les deux peuples. Au XIIème siècle, le poète-philosophe azéri Nizami Ganjavi fut le premier à exposer les concepts de liberté, d’égalité, de fraternité, cinq siècles avant que les philosophes des lumières n’en fassent leur credo, et que ces idées ne deviennent la devise de la France. Nizami Ganjavi militait aussi pour d’autres valeurs qui sont aussi aujourd’hui celles de la France : la préservation de l’environnement et l’égalité absolue des sexes. D’ailleurs la célèbre statue de la femme dévoilée de Bakou est un symbole de référence pour toutes les femmes du monde qui réclament la liberté de leurs choix. En 2019, un colloque organisé par l’Assemblée Nationale présentait l’Azerbaïdjan comme modèle de l’émancipation des femmes.
Cet attachement réciproque des deux pays s’est aussi illustrée par le souhait des autorités de Bakou de s’inspirer de l’architecture haussmannienne, ce qui a valu à la ville le surnom de « Paris du Caucase ».
Sur le plan politique, la France et l’Azerbaïdjan semblent avoir également été longtemps au même diapason. La France a voté les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU de 1993, qui reconnaissaient que le Karabakh, alors même qu’il était occupé par les forces armées arméniennes, faisait partie intégrante du territoire de l’Azerbaïdjan. Le président Jacques Chirac avait forgé l’amitié franco-azerbaïdjanaise avec Heydar Aliyev qu’il avait reçu à Paris le 27 Mars 1997. Le président Hollande a effectué deux visites officielles en Azerbaïdjan, et le président Sarkozy une visite au cours de laquelle il s’était réjoui du haut niveau des relations diplomatiques bilatérales.
Au ministère des Affaires étrangères azerbaïdjanais, on ne cesse de rappeler que les relations avec la France, comme avec les autres pays, sont basées sur les principes du droit international, et plus particulièrement celui du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États.
Quand la raison l’emporte sur l’agitation
Pourtant, force est de constater que depuis trois ans il existe de fortes tensions dans les relations entre les deux pays. C’est après la guerre de 2020, où l’armée azerbaïdjanaise a finalement, après 26 ans de tentatives de négociations infructueuses, décidé de libérer ses territoires de l’occupation arménienne, que la France semble avoir brusquement abandonné la position neutre qui était la sienne jusque-là, notamment en tant que co-présidente du groupe de Minsk. « Jamais nous n’abandonnerons les Arméniens » avait déclaré Emmanuel Macron à Nikol Pachinian en décembre 2021. Il avait toutefois ajouté : « Toujours, nous chercherons les solutions à une paix durable. J’appelle à ce que la période des fêtes soit celle des avancées humanitaires, celle de l’apaisement ».
C’est là probablement qu’il faut déceler la véritable position du Président Français à propos de la situation dans le Caucase du sud.
Certes, le lobby arménien, fort de ses plus de 800 000 membres de la diaspora en France, et qui a choisi une posture de soutien aux séparatistes du Karabakh, pèse d’un poids considérable sur les élus. Bien sûr que celui-ci a largement infiltré les medias français qui se sont systématiquement abstenus de donner la parole aux Arméniens. Naturellement, Valérie Pécresse, Anne Hidalgo, Eric Ciotti et Eric Zemmour se sont pavanés à Erevan, et des résolutions hostiles à l’Azerbaïdjan ont été votées aux deux assemblées. Mais au-delà des prises de paroles tonitruantes, majoritairement destinées à satisfaire l’électorat arménien, le gouvernement français est tout à fait conscient des réalités. Le Président français sait très bien qu’encourager des idées séparatistes est très dangereux, et qu’aucun pays n’est à l’abri d’une menace sur son intégrité territoriale. Et puis, surtout, la situation est en train de se stabiliser.
Depuis longtemps, le premier ministre arménien Nikol Pachinian sait que les revendications des séparatistes à propos de la « République d’Artsakh » n’ont pas de sens et que lui-même a refusé de reconnaître celle-ci. Les dirigeants de la communauté arménienne française favorables au séparatisme ont été refoulés à la frontière arménienne. Nikol Pachinian a reconnu la souveraineté azerbaïdjanaise sur le Karabakh plusieurs mois avant que Bakou ne reprenne le contrôle total du territoire. Le président du parlement, Alen Simonian, a déclaré le 29 novembre 2023 : « L’Arménie reconnaît pleinement l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, y compris celle du Haut-Karabakh », en concluant : « Je pense qu’à ce stade historique, nous devons nous concentrer sur la signature du traité de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et sur l’ouverture de toutes les voies de communication régionales ».
Lors de l’opération destinée à expulser de Khandendi les forces militaires séparatistes qui tenaient la ville sous leur joug, le président de la République azerbaïdjanaise Ilham Aliyev s’est adressé à ses compatriotes arméniens le 20 septembre 2023, pour leur rappeler qu’ils étaient à leur place et toute leur place dans la nation azerbaïdjanaise, laïque et multiculturelle. Il leur a dit de considérer l’Azerbaïdjan comme leur patrie : « Nous entendons construire une vie ensemble basée sur la paix, la compréhension mutuelle, et le respect mutuel. Nous n’avons aucun problème avec le peuple arménien. Nous n’avons aucune inimitié. Nous n’avons jamais imputé au peuple arménien le génocide de Khodjali, la destruction de nos villes et de nos villages (…) Tous les droits des Arméniens seront garantis, droits éducatifs, droits culturels, droits religieux, et droits électoraux municipaux, car l’Azerbaïdjan est une société libre, un Etat multi- ethnique et multiconfessionnel ». Tout a été fait pour que les Arméniens du Karabakh restent et n’écoutent pas la propagande des ultra-nationalistes arméniens qui veulent les terroriser et les faire partir comme en 1994, ils ont fait partir ceux qu’ils estimaient étrangers et ennemis. Ce fut hélas peine perdue. Les habitants sont partis, sans qu’aucune violence n’ait été commise sur eux, mais la porte leur est toujours ouverte.
En France, si aujourd’hui les mouvements d’extrême-droite français continuent d’essayer d’étayer une thèse de conflit de civilisations, thèse absurde puisque l’Azerbaïdjan est un pays à la fois laïque et multiculturels, où chrétiens, juifs, musulmans vivent ensemble en parfaite harmonie, on ne peut continuer à soutenir cette optique contre la volonté du gouvernement arménien. La France peut au contraire, et en raison même de la présence de cette diaspora arménienne, être un facteur de réconciliation entre ces pays du Caucase.
Entre la France et l’Azerbaïdjan, de belles perspectives de coopération
Les régions azerbaïdjanaises détruites pendant l’occupation sont désormais en pleine reconstruction. Une reconstruction destinée, notamment, à permettre aux centaines de milliers de personnes déplacées de revenir chez eux. La cité de Choucha, ancienne « perle du Caucase », dont le rayonnement culturel s’étendait bien au-delà du Caucase et de l’Asie centrale, et qui avait en son temps tant suscité l’admiration d’Alexandre Dumas, renaît de ses cendres et est en train de retrouver son prestige. Cette renaissance, la France peut y prendre part, comme elle aide en ce moment les soldats du génie azerbaïdjanais à déminer la région.
Ainsi que l’a rappelé Emmanuel Macron, l’unique position de la France est celle de la recherche d’une paix durable dans la région. Elle est aussi celle de l’Azerbaïdjan qui poursuit son agenda de la paix, qui considère que le cycle des hostilités est achevé et qu’est venu le temps de la normalisation des relations avec l’Arménie. L’Arménie, qui a tant besoin de rompre son isolement en rétablissant des relations amicales, des liens commerciaux, des échanges culturels, avec ses principaux voisins que sont l’Azerbaïdjan et la Turquie.
Quant à la coopération bilatérale entre l’Azerbaïdjan et la France, les perspectives sont immenses. « L’Azerbaïdjan et la France partagent le même désir de développer davantage leur coopération dans tous les domaines économiques, culturels, humanitaires. » a déclaré Leyla Abdullayeva, ambassadrice d’Azerbaïdjan en France. « De notre côté, avec l’appui de toutes les bonnes volontés du côté français, nous n’épargnerons aucun effort pour développer les relations entre nos deux pays »