L’histoire du gazoduc Power of Siberia 2 montre une nouvelle fois que la proximité politique entre la Russie et la Chine ne se traduit pas automatiquement par un accord commercial abouti. Moscou et Pékin affichent publiquement un haut niveau de partenariat stratégique, évoquent régulièrement l’élargissement de leur coopération énergétique et soulignent l’importance de nouvelles routes d’approvisionnement. Pourtant, sur le point central - un contrat de long terme pour les futures livraisons de gaz via ce pipeline - aucun accord définitif n’a encore été conclu.
Il convient de distinguer deux aspects. D’un côté, les deux parties semblent bien avoir trouvé des accords de principe concernant le pipeline lui-même : le tracé, les volumes prévus, la répartition des responsabilités sur les différents tronçons de construction, le financement et d’autres paramètres liés à l’infrastructure. Autrement dit, il s’agit de l’aspect technique et industriel du projet - le tuyau lui-même.
Mais cela ne suffit pas pour rendre le projet opérationnel. Le document clé manque toujours : le contrat de vente de gaz. Cet accord doit définir les conditions de livraison du gaz russe à la Chine, la formule de prix, les volumes que Pékin s’engagera à acheter ainsi que les obligations applicables si ces volumes ne sont pas entièrement prélevés. Sans ce contrat, le projet reste politiquement important mais commercialement inachevé. La construction ne peut véritablement commencer, car il est impossible de lancer une infrastructure d’une telle ampleur sans demande garantie ni cadre financier clair.
La principale raison du retard ne réside probablement pas uniquement dans le prix, même si celui-ci constitue évidemment un sujet central. Une question tout aussi importante - et peut-être plus difficile encore - concerne la flexibilité des approvisionnements. Il s’agit notamment du mécanisme dit de « Take-or-Pay », selon lequel l’acheteur s’engage à prendre un certain volume annuel de gaz, ou à le payer même s’il ne le réceptionne pas physiquement dans son intégralité.
C’est précisément là que les intérêts russes et chinois divergent. Moscou souhaite obtenir les engagements les plus solides possible afin de garantir le remplissage futur du pipeline et d’assurer la rentabilité des investissements. La Chine, au contraire, cherche à conserver une marge de manœuvre. Pékin veut probablement pouvoir augmenter ou réduire ses achats en fonction des conditions de marché, déplacer certains volumes d’un trimestre à l’autre et intégrer le gaz russe dans une stratégie énergétique plus large, plutôt que dans un cadre contractuel rigide.
Pour la Chine, Power of Siberia 2 n’est pas simplement une source supplémentaire de gaz. C’est aussi un outil destiné à réduire sa dépendance au gaz naturel liquéfié (GNL), transporté par voie maritime et donc vulnérable d’un point de vue géopolitique. Aujourd’hui, une part importante des approvisionnements chinois en GNL provient soit de pays alignés sur le bloc occidental, soit de routes maritimes susceptibles d’être exposées en cas de crise majeure.
L’Australie, par exemple, est l’un des principaux fournisseurs de GNL de la Chine, mais demeure intégrée au système d’alliances occidentales. En cas d’escalade sérieuse entre les Etats-Unis et la Chine, Washington pourrait théoriquement exercer des pressions sur ses alliés afin de restreindre l’exportation de ressources stratégiques. Dans le même temps, les livraisons en provenance du Moyen-Orient dépendent de la sécurité du détroit d’Ormuz, tandis que les routes venant d’Afrique et d’autres régions passent par des corridors maritimes vulnérables, notamment le détroit de Malacca. Pour Pékin, ces risques ne relèvent pas de la théorie mais d’une planification stratégique de long terme.
Dans ce contexte, le gaz russe acheminé par pipeline présente un avantage évident : il est beaucoup plus difficile à bloquer physiquement. Contrairement au GNL transporté par mer, une liaison terrestre entre la Russie et la Chine ne dépend ni des détroits, ni des flottes maritimes, ni des sanctions visant les transporteurs ou les compagnies d’assurance. C’est pourquoi Moscou présente Power of Siberia 2 comme une route fiable, impossible à interrompre par une décision extérieure.
Toutefois, la sécurité d’approvisionnement ne signifie pas que la Chine soit prête à accepter n’importe quelles conditions. Pékin négocie de manière pragmatique et ferme. La Chine veut non seulement un gaz stable, mais aussi un gaz livré dans les conditions les plus avantageuses possibles. La partie chinoise cherche vraisemblablement à obtenir un modèle lui permettant, à tout moment, de choisir l’option la plus favorable : acheter du gaz par pipeline ou, si le marché le permet, augmenter ses achats de GNL sur le marché spot.
Dans cette logique, le contrat pourrait reprendre une formule proche de celle utilisée pour Power of Siberia, avec un prix indexé sur le pétrole et un panier de produits pétroliers, assorti d’un décalage temporel pouvant atteindre environ neuf mois. Un tel mécanisme permet à l’acheteur d’anticiper le prix du gaz et de planifier ses achats en conséquence. Pour la Chine, c’est particulièrement important car cela lui permet de comparer le coût du gaz acheminé par pipeline avec les offres alternatives du marché mondial du GNL.
Mais même avec une formule tarifaire avantageuse, la question des engagements annuels demeure entière. Si le contrat prévoit un niveau élevé de Take-or-Pay, la Chine devra payer pour des volumes substantiels, quelles que soient les conditions du marché. Si les obligations sont plus souples, la Russie disposera alors d’un modèle financier moins prévisible pour amortir les coûts du projet. Cet équilibre - entre garanties pour le vendeur et flexibilité pour l’acheteur - constitue probablement le véritable cœur des négociations.
C’est pourquoi les déclarations de responsables russes affirmant que « tout a été convenu » et qu’il ne reste plus que des « détails techniques » ne doivent pas être prises au pied de la lettre. Dans les grands projets énergétiques, ces prétendus « détails techniques » portent souvent un poids politique et économique considérable. La formule de prix, le calendrier des prélèvements de gaz, les obligations minimales d’achat, les pénalités en cas de sous-utilisation et la possibilité de reporter certains volumes peuvent déterminer la rentabilité d’un projet pendant plusieurs décennies.
Dans le même temps, l’absence de contrat signé ne signifie pas que la Chine ait rejeté le projet. Au contraire, la logique des événements laisse penser que les deux parties comprennent la nécessité d’un accord. La Chine a besoin de volumes supplémentaires provenant d’une source protégée contre les risques maritimes et les pressions extérieures. De son côté, la Russie doit valoriser les immenses réserves gazières de Sibérie occidentale, surtout après la chute brutale des exportations vers l’Europe.
Pour Moscou, cette question est devenue encore plus urgente depuis la rupture énergétique avec le marché européen. Historiquement, les gisements de Sibérie occidentale étaient orientés vers de grands flux d’exportation. L’industrie gazière russe dispose aujourd’hui d’une capacité de production supérieure à la demande actuelle sur les marchés extérieurs, et une partie de cette ressource doit désormais trouver de nouveaux débouchés. Dans cette logique, la Chine n’est pas simplement un client prometteur, mais l’un des rares marchés capables d’absorber à long terme de très grands volumes de gaz acheminé par pipeline.
C’est pourquoi les chances de voir un contrat signé restent élevées. D’ailleurs, l’année 2026 pourrait bien être celle d’un accord final. La raison est simple : même une fois le contrat conclu, le pipeline n’entrera pas immédiatement en service. La construction pourrait durer environ cinq ans, et atteindre la pleine capacité prévue nécessitera encore davantage de temps. Les effets réels de Power of Siberia 2 ne pourraient donc se faire sentir qu’au milieu des années 2030.
À cet horizon, la confrontation entre les Etats-Unis et la Chine devrait encore s’intensifier. Pour Pékin, la question de la sécurité énergétique ne fera que gagner en importance. Plus la Chine considérera les approvisionnements maritimes comme dépendants de conditions politiques et militaires, plus une route gazière terrestre depuis la Russie prendra de valeur. Ainsi, Power of Siberia 2 n’est pas seulement un projet commercial pour Pékin, mais aussi une forme d’assurance stratégique.
Dans cette perspective, la pause actuelle n’est pas nécessairement le signe d’un échec. Elle ressemble davantage à une phase de négociations difficiles, au cours de laquelle la Chine cherche à obtenir un maximum de flexibilité tandis que la Russie exige un maximum de garanties. Les deux parties ont intérêt à voir le projet aboutir, mais chacune veut verrouiller des conditions favorables à ses propres intérêts. Moscou souhaite transformer le gaz de Sibérie occidentale en revenus d’exportation stables. Pékin veut sécuriser une ressource fiable sans perdre sa liberté de manœuvre sur le marché mondial du gaz.
La véritable question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si Power of Siberia 2 est nécessaire à la Russie et à la Chine. Il l’est pour les deux pays, quoique pour des raisons différentes. La vraie interrogation est plutôt de savoir qui acceptera les plus grandes concessions sur les détails commerciaux. Car c’est précisément là - dans la formule tarifaire, les volumes Take-or-Pay et la flexibilité des livraisons - que se joue désormais le destin de l’un des projets énergétiques les plus importants d’Eurasie.
Par Igor Yushkov