Les relations entre l’Arménie et la Russie continuent de montrer des signes de tension, alors que les différends commerciaux, les divergences en matière de politique étrangère et une méfiance politique croissante redéfinissent ce qui fut longtemps l’une des alliances les plus solides de Moscou dans le Caucase du Sud.
Les dernières tensions sont apparues après que la Russie a imposé des restrictions sur les importations de lait et de produits laitiers arméniens. Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a évoqué directement cette question avec le président russe Vladimir Poutine lors d’un récent entretien téléphonique. Pachinian a soutenu que ces mesures contrevenaient à la fois aux accords bilatéraux et aux règles régissant l’Union économique eurasiatique (UEE).
Parallèlement aux désaccords économiques, une autre question est revenue au premier plan du débat politique arménien : l’avenir de la 102ᵉ base militaire russe de Gyumri.
Bien qu’aucun élément officiel ne laisse penser qu’Erevan envisage de demander la fermeture de cette base, l’intensification du débat public alimente les spéculations sur la possibilité que la réorientation géopolitique de l’Arménie finisse par affecter la présence militaire russe à long terme.
S’exprimant auprès d’AzerNEWS, le militant et personnalité publique arménienne Ishkhan Verdyan estime que, malgré l’ampleur croissante du débat, les réalités juridiques et politiques rendent un tel scénario hautement improbable.
« Le gouvernement arménien n’a jamais envisagé une fermeture anticipée de la 102ᵉ base de Gyumri et a déclaré à plusieurs reprises qu’un tel projet n’était pas à l’ordre du jour. C’est logique, car la présence de cette base est régie par des traités interétatiques qui ne peuvent pas être simplement dénoncés par un décret du Premier ministre. »
Le fondement juridique de la présence militaire russe remonte à 1995, lorsque l’Arménie et la Russie ont signé un accord accordant à Moscou le droit de stationner des troupes sur la base de Gyumri pendant vingt-cinq ans.
Cet accord a été considérablement renforcé en 2010, lorsque les deux pays ont signé un protocole additionnel prolongeant sa validité jusqu’en 2044. Le document révisé a également élargi la mission de la base, en mettant davantage l’accent sur la contribution à la sécurité nationale de l’Arménie plutôt que sur la seule protection des intérêts stratégiques russes dans l’ancien espace soviétique.
Parce qu’il s’agit d’un traité international et non d’une simple décision politique interne, Verdyan estime que sa dénonciation exigerait bien davantage qu’un simple changement d’orientation politique.
« La base a le droit légal de rester jusqu’en 2044, et les accords qui encadrent sa présence comportent des engagements militaires et politiques stratégiques, ce qui rend une dénonciation anticipée extrêmement difficile. »
L’Arménie pourrait-elle se retirer légalement de l’accord ?
Le droit international prévoit néanmoins des mécanismes permettant à un État de se retirer d’un traité dans des circonstances exceptionnelles. L’un des arguments parfois avancés dans certains milieux politiques arméniens concerne le fait que la Russie n’aurait pas rempli ses obligations d’allié lors des récentes escalades militaires impliquant l’Azerbaïdjan.
Verdyan reconnaît que cet argument pourrait, en théorie, être invoqué.
« Le droit international autorise le retrait unilatéral d’un traité lorsqu’une partie viole de manière fondamentale ses obligations. L’Arménie pourrait, en principe, considérer l’inaction de la base russe lors des récentes escalades militaires avec l’Azerbaïdjan comme un refus d’honorer ses engagements d’allié, ce qui pourrait constituer un fondement juridique pour dénoncer l’accord. »
Il souligne toutefois qu’il ne faut pas confondre possibilité juridique et faisabilité politique.
« Un tel scénario demeure très improbable, car il reviendrait à provoquer une rupture durable avec la Russie, avec de lourdes conséquences à court terme pour l’Arménie. »
C’est là que réside le principal dilemme. Si l’Arménie a considérablement renforcé ses relations avec l’Union européenne, les États-Unis et plusieurs partenaires occidentaux au cours des deux dernières années, la Russie demeure l’un de ses principaux partenaires économiques, un fournisseur essentiel d’énergie et un acteur influent au sein de l’Union économique eurasiatique.
Rompre complètement cette relation entraînerait des risques économiques et sécuritaires considérables. Les récentes déclarations du Premier ministre Pachinian s’inscrivent d’ailleurs dans cette approche prudente. Plus tôt cette année, il a affirmé publiquement que l’Arménie n’envisageait pas le retrait de la base militaire russe.
Plus récemment, commentant la nouvelle législation russe autorisant le déploiement de forces militaires pour protéger les citoyens russes à l’étranger, Pachinian a écarté les inquiétudes selon lesquelles cette loi pourrait élargir les prérogatives de la base de Gyumri.
Il a au contraire insisté sur le fait que cette base opère exclusivement dans le cadre juridique arménien.
Cette position laisse entendre qu’Erevan cherche davantage à renforcer son contrôle sur la présence militaire russe qu’à remettre en cause le fondement juridique même de son déploiement.
Cette distinction est importante.
Depuis la seconde guerre du Karabagh en 2020, l’Arménie mène de plus en plus ce que de nombreux observateurs qualifient de politique étrangère « multivectorielle », en développant ses relations avec les partenaires occidentaux tout en s’efforçant de préserver des relations fonctionnelles avec Moscou.
Cette stratégie d’équilibre devient toutefois de plus en plus difficile à maintenir à mesure que la rivalité géopolitique entre la Russie et l’Occident s’intensifie.
Moscou a également intérêt à éviter l’escalade
Verdyan estime qu’une confrontation ouverte autour de la base de Gyumri serait préjudiciable non seulement pour l’Arménie, mais aussi pour la Russie.
« Une telle évolution ne deviendrait possible qu’en cas d’agression ouverte de la Russie, ne laissant à l’Arménie aucune autre alternative. Toutefois, même ce scénario est difficilement envisageable pour Moscou, car si les conséquences pour l’Arménie seraient d’ordre local, elles seraient, pour la Russie, de nature géopolitique. »
Par Akbar Novruz