À l’occasion de l’événement de haut niveau organisé à Bruxelles pour lancer la plateforme Connectivity Agenda, la Commission européenne, la Banque européenne d’investissement (BEI) et le ministère arménien de l’Administration territoriale et des Infrastructures ont signé un protocole d’accord lançant officiellement une coopération de conseil dans le cadre de l’initiative EPIC (Eastern Partnership Investment in Connectivity).
Selon un communiqué du ministère arménien, relayé par les médias du pays, cette initiative soutiendra les travaux préparatoires des corridors routiers stratégiques Akhurik-Kayan et Margara-Kayan, destinés à relier les postes-frontières de l’Arménie au réseau routier national.
À ce stade, aucun engagement financier n’a toutefois été annoncé. Il s’agit du premier projet de ce type que l’Union européenne envisage de financer en Arménie, mais les partenaires européens souhaitent d’abord en évaluer la faisabilité. Dans un premier temps, la Banque européenne d’investissement apportera une expertise technique et des services de conseil afin de préparer les études nécessaires et d’élaborer des solutions concrètes.
Il convient de souligner que cette coopération porte exclusivement sur les infrastructures routières, et non ferroviaires. Le réseau ferroviaire arménien demeure exploité dans le cadre d’une concession confiée aux Chemins de fer russes (RZD), ce qui empêche Erevan de conclure des accords concernant les infrastructures ferroviaires tant que cette concession n’aura pas pris fin.
Le projet Akhurik-Kayan prévoit la conception et la modernisation d’un axe routier de 212 kilomètres reliant les postes-frontières arméniens avec l’Azerbaïdjan (Kayan) et la Turquie (Akhurik) au réseau routier intérieur, dans le cadre de l’initiative gouvernementale « Carrefours de la paix ». De son côté, le projet Margara-Kayan, long de 258 kilomètres, vise à connecter les frontières arméniennes aux pays voisins grâce à un réseau routier modernisé.
Peu avant la signature du protocole d’accord avec ses partenaires européens, le ministre arménien de l’Administration territoriale et des Infrastructures, David Khudatyan, s’est entretenu avec le ministre turc des Transports et des Infrastructures, Abdulkadir Uraloğlu, afin d’évoquer la connectivité routière et ferroviaire. Selon les médias arméniens, les discussions ont porté sur les progrès réalisés en vue du rétablissement des liaisons routières et ferroviaires. En pratique, Erevan cherchait également à obtenir de nouvelles assurances de la part d’Ankara quant à sa volonté de rouvrir la frontière.
Les autorités arméniennes affichent un certain optimisme et estiment que la frontière avec la Turquie pourrait rouvrir dans un avenir prévisible. Plus tôt cette année, elles évoquaient une réouverture « prochaine », avant de repousser l’échéance à « après les élections ». Cette semaine, le vice-ministre arménien des Affaires étrangères, Vahan Kostanyan, a avancé un calendrier plus réaliste, en évoquant l’horizon 2030.
S’exprimant à Bruxelles, Kostanyan a déclaré que l’Arménie espérait voir ses frontières et ses liaisons de transport avec la Turquie et l’Azerbaïdjan ouvertes d’ici à 2030, permettant ainsi au Caucase du Sud de devenir un pont logistique majeur entre l’Europe et l’Asie centrale. Il n’a toutefois pas exclu une ouverture plus rapide, affirmant, selon les médias arméniens, qu’« Erevan poursuit ses efforts sur les projets de transport régionaux et observe des signes d’une plus grande ouverture de la part des pays voisins ».
Parallèlement, l’Arménie finaliserait, avec ses partenaires américains, les préparatifs juridiques nécessaires au lancement du projet TRIPP. Une étude de faisabilité concernant son volet ferroviaire est également en cours.
« L’Arménie entend garantir la circulation sans entrave des marchandises sur la portion du Corridor médian traversant son territoire », a déclaré Kostanyan.
L’Azerbaïdjan maintient toutefois que la réouverture complète des frontières et le rétablissement des liaisons de transport ne pourront intervenir qu’après la conclusion d’un accord de paix global. Selon Bakou, cet objectif suppose que l’Arménie franchisse plusieurs étapes politiquement sensibles mais indispensables.
L’Arménie peut construire des routes, mais celles-ci déboucheront inévitablement sur des frontières fermées tant que les obstacles politiques et diplomatiques ne seront pas levés. Or, éliminer ces blocages est souvent bien plus difficile que construire une autoroute de 250 kilomètres. Dans ce contexte, l’échéance de 2030 apparaît crédible.
Depuis longtemps, l’Arménie cherche à mettre en place un réseau de transport fonctionnel, dont elle a historiquement été privée. Pendant le conflit du Haut-Karabagh, Erevan avait tenté d’attirer des investisseurs pour financer ses infrastructures de transport, mais peu d’entre eux étaient disposés à investir dans des routes menant à des frontières fermées avec l’Azerbaïdjan et la Turquie.
À la suite de la deuxième guerre du Karabagh, dans le contexte des discussions sur la délimitation des frontières et la possible réouverture des voies de communication, le Premier ministre Nikol Pachinian a présenté l’initiative « Carrefours de la paix », qui ambitionne de faire de l’Arménie un carrefour régional du transit. Le règlement progressif du conflit a offert au pays des perspectives auparavant difficilement envisageables.
Si l’implication croissante de l’Union européenne dans le développement du Corridor médian est généralement considérée comme positive, le projet d’infrastructure prévu par le protocole d’accord ne constitue pas, selon ses détracteurs, la solution la plus efficace pour renforcer la connectivité régionale. Certains y voient une nouvelle tentative de réduire l’importance stratégique du corridor de Zanguezour, également désigné dans ce contexte sous le nom de TRIPP.
En pratique, la quasi-totalité des futurs axes de transit arméniens convergent vers la frontière azerbaïdjanaise. Reconstruire des routes sans rétablir les tracés ferroviaires et routiers hérités de l’époque soviétique limiterait fortement leur utilité.
Auparavant, Nikol Pachinian avait proposé trois itinéraires alternatifs reliant l’Azerbaïdjan continental à la République autonome du Nakhitchevan afin d’éviter le passage par le Zanguezour. Ces trois options ont toutefois été jugées peu efficaces et inadaptées au transport international de marchandises à grande échelle.
L’écart est révélateur : le tracé proposé dans le cadre du projet TRIPP mesure environ 40 kilomètres, tandis que l’itinéraire alternatif reliant la frontière du district de Kelbadjar à Yeraskh, dans la province arménienne d’Ararat, s’étend sur près de 300 kilomètres.
L’Azerbaïdjan a rejeté à plusieurs reprises les itinéraires alternatifs proposés par l’Arménie au corridor passant par Meghri. Le président Ilham Aliyev a qualifié de peu réaliste la liaison proposée par Erevan vers le Nakhitchevan, accusant l’Arménie de chercher à instrumentaliser cette question.
« L’itinéraire qu’ils proposent entre l’Azerbaïdjan continental et le Nakhitchevan est totalement inadapté. Il serait impossible de l’exploiter toute l’année en raison du relief difficile et des conditions climatiques rigoureuses », a déclaré Aliyev, estimant que le tracé historique de l’époque soviétique passant par Meghri demeurait la solution la plus pratique.
La volonté de l’Union européenne de participer au développement du Corridor médian est globalement saluée. Toutefois, pour que cette implication renforce réellement la connectivité régionale, les projets devront également prendre en compte les intérêts de transport de l’Azerbaïdjan. À défaut, les infrastructures prévues en Arménie risqueraient de se limiter à un réseau routier essentiellement national, à la portée internationale réduite.
Bakou continue de défendre le projet TRIPP, estimant qu’ignorer cette réalité pourrait conduire à des investissements incapables de produire de véritables bénéfices pour le transit régional.
Bien que les responsables arméniens affirment régulièrement que la construction de la « Route Trump », développée avec des partenaires américains, est sur le point de débuter, peu d’avancées concrètes ont été observées jusqu’à présent. Dans ce contexte, le renforcement de la coopération entre Erevan et l’Union européenne autour de l’initiative « Carrefours de la paix » laisse penser que les autorités arméniennes n’ont pas renoncé à repousser la mise en œuvre du corridor de Zanguezour.
Des éléments invitent néanmoins à un optimisme prudent.
Plus tôt cette année, l’Azerbaïdjan et l’Union européenne ont discuté de l’intégration du corridor de Zanguezour au Réseau transeuropéen de transport (RTE-T/TEN-T). L’Union européenne, l’Azerbaïdjan et la Banque européenne d’investissement sont également convenus de lancer les préparatifs d’une étude de faisabilité concernant le réseau ferroviaire de la République autonome du Nakhitchevan, appelé à devenir un élément du futur tracé TRIPP.
Par ailleurs, selon de récentes déclarations du porte-parole de la Commission européenne Bakran Marčič, l’Union européenne prépare actuellement ses infrastructures de transport à l’extension prévue, d’ici 2030, de la Route de transport internationale transcaspienne (Corridor médian).
Pour l’heure, toutefois, peu d’informations ont filtré quant à la mise en œuvre concrète de ces engagements antérieurs.
Par Tural Heybatov