Les défilés militaires sont conçus pour transmettre un message. Lorsque l’Arménie a organisé le 28 mai, sur la place de la République à Erevan, sa première grande parade militaire depuis une décennie, le message se voulait délibérément polyglotte : obusiers fabriqués en France, lance-roquettes indiens, drones chinois et missiles grecs défilaient pour mettre en valeur les acquisitions réalisées après la décision de la Russie de cesser de fournir des armes à l’Arménie.
Parmi ces équipements achetés auprès de pays situés dans l’orbite de l’OTAN, un système a particulièrement retenu l’attention : l’AD-08 Majid, un système iranien de défense aérienne monté sur camion et produit par l’Organisation des industries de défense iraniennes.
Le gouvernement arménien n’a fourni aucune information sur l’origine du système, présenté sous l’appellation arménienne de « Scorpion ». Pourtant, des sources ouvertes avaient déjà identifié environ quatre exemplaires de cet équipement dans des vidéos diffusées trois jours auparavant.
Le moment choisi ne pouvait être plus significatif. La parade s’est tenue quelques heures seulement après que le président américain Donald Trump a apporté son soutien au Premier ministre arménien Nikol Pachinian à l’approche des élections législatives prévues le 7 juin, et après la visite dans la capitale du secrétaire d’État Marco Rubio.
Ce n’était pas un hasard.
Selon des informations publiées par Iran International, une chaîne d’information en persan, Téhéran et Erevan auraient conclu en juillet 2024 un accord d’armement non divulgué d’une valeur estimée à 500 millions de dollars, exécuté au cours du premier semestre de cette année. D’après un officier militaire de la région du Moyen-Orient cité par la chaîne, le contrat comprenait un vaste éventail d’équipements : drones de la série Shahed, drones de reconnaissance Mohajer ainsi que plusieurs systèmes de défense antiaérienne, dont les Majid, 3rd Khordad et Arman.
Si l’Arménie a nié ces allégations, l’Iran, lui, n’a formulé aucun commentaire. Depuis lors, ce démenti arménien paraît de moins en moins crédible, et l’apparition publique du système Majid constitue à elle seule une confirmation éloquente.
Selon ces mêmes informations, l’accord ne se limitait pas à la fourniture de matériel. Il aurait également inclus une coopération en matière de renseignement, des exercices conjoints, la formation de militaires arméniens par du personnel iranien et, surtout, l’établissement de bases iraniennes sur le territoire arménien.
Le coût de l’opération était considérable : environ un tiers des 1,4 milliard de dollars consacrés par l’Arménie à ses dépenses militaires en 2024. Les modalités exactes de paiement restent inconnues, même si un règlement différé semble probable.
Équipements iraniens qui auraient été couverts par l’accord de 2024
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Drones Shahed-136, Shahed-129, Shahed-197 et Mohajer ;
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Système de défense aérienne à courte portée AD-08 Majid (désormais confirmé lors du défilé de 2026) ;
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Systèmes de missiles de défense aérienne 3rd Khordad, 15th Khordad et Arman ;
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Partage de renseignements, entraînements conjoints et déploiement d’instructeurs militaires ;
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Éventuelle implantation de bases militaires iraniennes sur le territoire arménien.
Un soutien constant
Le soutien de l’Iran à l’Arménie n’a en réalité rien de nouveau.
Lors de la guerre des 44 jours en 2020, au cours de laquelle les forces azerbaïdjanaises, équipées de drones kamikazes israéliens et de drones Bayraktar turcs, ont repris les territoires occupés par les Arméniens depuis près de trente ans, l’appui iranien s’est manifesté tant sur le plan diplomatique que matériel.
Selon Robert Kotcharian, ancien président arménien et aujourd’hui figure de l’opposition pro-russe aux élections à venir, l’Iran fut le seul pays à autoriser le transit aérien d’armes vers l’Arménie durant le conflit. Cherchant à mettre en avant la fidélité de la Russie, Kotcharian a involontairement démontré celle de l’Iran.
Cette tendance était observable bien avant la guerre. Pendant toute la période d’occupation des territoires azerbaïdjanais, l’Iran a maintenu des relations économiques avec les autorités séparatistes, servant de voie commerciale pour le transit de carburants et d’autres marchandises, tout en constituant un débouché pour les ressources naturelles extraites des territoires occupés, selon des rapports azerbaïdjanais.
En 2022, des médias azerbaïdjanais ont publié les passeports de 27 ressortissants iraniens ayant pénétré dans la ville de Khankendi, alors capitale du Karabagh sous contrôle arménien, sans que Téhéran n’explique jamais les raisons de leur présence.
Durant la guerre de 2020, l’Iran a également organisé des manœuvres militaires près de la frontière azerbaïdjanaise et averti qu’il ne pouvait accepter aucune modification des frontières régionales. Derrière cette formulation diplomatique se cachait un signal adressé à Bakou contre toute avancée supplémentaire.
Cette attitude n’a pourtant pas été réciproque. Lorsque l’Iran s’est lui-même retrouvé confronté à un conflit, l’Azerbaïdjan lui a apporté une aide humanitaire et un soutien diplomatique.
Le corridor de Zanguezour au cœur des calculs
Pour comprendre le soutien constant de l’Iran à l’Arménie, il faut regarder du côté de la géographie et de l’économie des transports, bien davantage que vers une quelconque solidarité religieuse.
L’Iran abrite une importante minorité azerbaïdjanaise et partage même une frontière terrestre plus longue avec l’Azerbaïdjan qu’avec l’Arménie.
La véritable explication est plus simple : elle réside dans ce qu’un Azerbaïdjan puissant et pleinement connecté représenterait pour l’Iran, à savoir le corridor de Zanguezour.
Ce projet de liaison terrestre entre l’Azerbaïdjan continental, la province arménienne du Syunik (Zanguezour occidental pour les Azerbaïdjanais- ndlr) et la Turquie a été inscrit dans l’accord de paix d’août 2025 entre les deux pays, sous médiation du président américain Donald Trump. Celui-ci l’a baptisé « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales » et a accordé aux États-Unis le droit de développer cette infrastructure pendant 99 ans.
La réaction iranienne ne s’est pas fait attendre. Téhéran a dénoncé la possible présence d’« acteurs extra-régionaux » - comprendre Washington - dans les questions de sécurité du Caucase du Sud.
Cette inquiétude est toutefois fondée sur des considérations très concrètes : si le corridor de Zanguezour devient opérationnel, les liaisons terrestres entre Bakou et Ankara n’auront plus besoin de transiter par le territoire iranien, privant ainsi Téhéran d’une partie des revenus générés par ces flux.
Dans cette perspective, l’armement de l’Arménie apparaît moins comme un acte de soutien que comme une mesure de précaution : un moyen de maintenir un voisin dans une position de dépendance et de faiblesse relative, afin que toute initiative majeure de connectivité régionale reste tributaire de l’assentiment iranien.
Cette politique a déjà été appliquée par Téhéran lorsque l’Arménie était dirigée par des gouvernements pro-russes et continue aujourd’hui sous une direction davantage tournée vers l’Occident.
Une stratégie de long terme
Voir des batteries de missiles iraniennes défiler sur la place centrale d’Erevan peut sembler surprenant. Pourtant, il existe une logique dans cette démarche du gouvernement Pachinian.
Depuis la fin du conflit de 2020, la modernisation militaire arménienne poursuit un objectif prioritaire : éviter que le pays ne se retrouve de nouveau vulnérable face aux attaques de drones et aux frappes de précision.
Pour atteindre cet objectif, Erevan a cherché à acquérir des systèmes avancés de défense aérienne auprès de tous les fournisseurs disposés à vendre. La France, l’Inde, la Grèce et la Chine ont répondu présent. Il apparaît désormais que l’Iran a fait de même avec son système Majid.
Reste à savoir dans quelle mesure Washington est prêt à accepter cette situation. L’acquisition de technologies militaires auprès d’un pays soumis à des sanctions américaines généralisées, particulièrement si l’accord implique un accès iranien à des installations situées en Arménie, semble difficilement compatible avec le rapprochement observé entre les États-Unis et les autorités arméniennes, illustré par les visites officielles, les accords signés et les déclarations de soutien américaines.
De son côté, l’Iran a démontré que sa stratégie dans le Caucase transcende les changements de régime, aussi bien à Erevan qu’à Téhéran. Il soutenait l’Arménie sous Robert Kotcharian et continue de le faire sous Nikol Pachinian. Il agissait de la même manière sous la présidence d’Ebrahim Raïssi et poursuit cette politique après lui.
Les calculs iraniens ne doivent donc pas être interprétés uniquement sous un angle idéologique ou émotionnel. Ils répondent à une logique géographique, économique et stratégique de long terme : empêcher l’ouverture d’un corridor susceptible de réduire son influence régionale et éviter qu’un voisin ne devienne trop puissant.
Par Akbar Novruz