Partie V
Les hiérarques albaniens, dirigés par le patriarche d’Amaras Israël, se soulevèrent contre les plans de l’autocratie russe. Les autorités russes avaient leurs propres raisons de haïr le catholicos Israël : en 1786, il avait déjoué les plans de l’autocratie en révélant un complot visant à détruire le khanat du Karabakh et à assassiner son souverain, Ibrahim Khalil-khan. Grâce à lui, le khan fut informé et punit les coupables. Il s’avéra que le catholicos albanien de Gandzasar, Ovanes, agissant sur instruction des autorités russes et impliqué dans le complot, ainsi que plusieurs prêtres, furent exécutés, tandis que son frère, le catholicos Sargis, et un grand groupe de personnes furent expulsés du Karabakh vers la Géorgie, alors sous domination de la Russie tsariste.
Vingt ans plus tard, la lutte pour la primauté sur les chrétiens entre les hiérarques albaniens de Gandzasar et les hiérarques arméniens d’Etchmiadzine s’enflamma de nouveau.
Une lettre du dernier patriarche albanien d’Amaras, Israël, a été conservée [21, 79-81]. Il y dénonce avec colère l’abolition progressive de l’Église albanienne et sa subordination au catholicos d’Ararat (Etchmiadzine), qui n’avait jusque-là aucun lien avec les Albaniens, dont le patriarcat se trouvait au Karabakh, dans le monastère d’Amaras (sur le territoire de l’actuel district de Khodjavend). Le patriarche note qu’ils sont arméniens par la foi (monophysites-grégoriens), mais qu’ils n’ont jamais dépendu ni appartenu au patriarcat d’Ararat (Etchmiadzine) :
« 149. Lettre du patriarche d’Aghvank Israël au comte Gudovitch, du 19 août 1806.
Voilà environ 1 400 ans que le petit-fils de saint Grégoire le Grand d’Arménie, Grégoire lui-même, fut consacré patriarche du monastère arménien situé au Karabakh, et tous les Arméniens vivant au Karabakh, à Elisavetpol, à Cheki et au Chirvan, c’est-à-dire dans la région d’Aghvank, lui furent attribués comme éparchie, à sa pleine et entière disposition, droit qui subsista jusqu’à présent ; les patriarches d’Ararat n’y eurent jamais aucune part et ne s’en occupèrent jamais, tout dépendait entièrement d’un seul patriarche d’Amaras <…> » [21, 79]
Malgré les demandes du patriarche albanien, l’autocratie procéda à la subordination des églises albaniennes à Etchmiadzine, ce qui provoqua une révolte dirigée par le patriarche Israël [20, 80]. La révolte fut réprimée et le patriarche albanien Israël fut exilé.
Après l’assassinat perfide du khan du Karabakh Ibrahim Khalil par le détachement du major Lisanévitch en 1806 et la mort du catholicos albanais Israël en 1808, Sargis – frère du catholicos albanien Ovanes exécuté pour trahison – revint au Karabakh et prit la tête du monastère de Gandzasar.
À Gandzasar, Sargis se proclama catholicos, menaçant ainsi les plans d’Etchmiadzine visant à l’arménisation des églises albaniennes. L’Église d’Etchmiadzine implora alors l’autocratie de lui subordonner les églises et les fidèles du Karabakh et de Gandja [21, 81].
Raffi décrit la lutte acharnée du début du XIXᵉ siècle entre les catholicos albanais Sargis et Israël, d’une part, et Etchmiadzine, d’autre part :
« Peu après le retour du catholicos Sargis à Gandzasar, un nouveau conflit éclata entre lui et Etchmiadzine… Lors de son séjour en Géorgie, il se rendit à Etchmiadzine, où il promit de ne pas utiliser le titre et le sceau de catholicos, se contentant du titre et du sceau d’archevêque… Mais dès son retour au Karabakh, il recommença à se nommer catholicos d’Aghvank et à exercer les droits catholicosaux… Etchmiadzine exigea qu’il tienne sa promesse, mais il ignora cette exigence et, s’appuyant sur la protection de Mehdi-khan, successeur d’Ibrahim-khan, se déclara totalement indépendant d’Etchmiadzine. Cette querelle dura trois ans, jusqu’à ce que la haute administration spirituelle d’Etchmiadzine, avec l’aide des autorités russes, contraigne en 1815 Sargis à renoncer au titre de catholicos et à accepter celui de métropolite avec les droits d’archevêque. Ainsi s’acheva l’histoire du catholicosat d’Aghvank, remontant à l’époque de Grigoris, petit-fils de l’Illuminateur. » [244, 93-94]
En pratique, Etchmiadzine, avec le soutien direct des autorités russes et du Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe, força le catholicos albanais Sargis à renoncer à ses droits au profit du catholicos arménien. Dès 1808, après la mort du catholicos albanais Israël, l’Église arménienne d’Etchmiadzine avait déjà obtenu de l’autocratie russe le droit sur tous les sites religieux et le patrimoine albanien. L’apparition du catholicos insoumis Sargis risquait de compromettre les plans arméniens d’appropriation du patrimoine spirituel albanien.
La demande d’Etchmiadzine fut satisfaite. De fait, l’Église d’Etchmiadzine (d’Ararat), par l’intermédiaire de l’autocratie tsariste, s’appropria ou détruisit entièrement l’héritage, les sites et la culture de l’antique Albanie du Caucase.