BAKOU ET NEW DELHI : DÉPASSER LES DIVERGENCES. ETAT DES ÉCHANGES COMMERCIAUX ET BILAN POLITIQUE

Analyses
4 Novembre 2026 10:17
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BAKOU ET NEW DELHI : DÉPASSER LES DIVERGENCES. ETAT DES ÉCHANGES COMMERCIAUX ET BILAN POLITIQUE

Les diplomates ont généralement le goût de la litote. Aussi, lorsque Subrahmanyam Jaishankar a décrit sa visite à Bakou, le 23 octobre, comme l’ouverture d’une « voie » pour les relations bilatérales, ses propos méritent-ils que l’on s’y attarde. Le ministre indien des Affaires étrangères ne s’était pas rendu en Azerbaïdjan depuis huit ans. Et sa visite n’avait rien d’improvisé : il a précisé avoir été envoyé par le Premier ministre Narendra Modi, à la suite de la toute première rencontre entre ce dernier et le président Ilham Aliyev, en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), tenu à Bichkek le 1er septembre. Après une année de tensions diplomatiques, ce changement de cap est loin d’être anodin.

Sur le plan historique, les relations entre New Delhi et Bakou ont alterné, au cours des vingt dernières années, entre rapprochement et éloignement. Mais les causes de leur refroidissement sont plus profondes.

Officiellement, New Delhi avait adopté une position neutre sur la question du Garabagh, appelant à la retenue et soutenant les efforts du Groupe de Minsk de l’OSCE. Au fil des années, toutefois, ses sympathies se sont davantage orientées vers Erevan. En 2008, l’Inde avait voté contre une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies, présentée par l’Azerbaïdjan, qui exigeait le retrait des forces arméniennes. De son côté, l’Arménie soutenait la revendication indienne en faveur d'un règlement bilatéral du différend au Cachemire, ainsi que la candidature de l’Inde à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. À New Delhi, les relations étroites de l’Azerbaïdjan avec le Pakistan ont, quant à elles, toujours été perçues comme une source d’irritation.

Les relations entre l’Arménie et l’Inde ont pris une dimension militaire après la guerre de 2020. Le gouvernement arménien a acquis quatre radars de contre-batterie Swathi, pour un montant de 40 millions de dollars, avant de signer, en 2022, un accord d’environ 210 millions de dollars portant sur des lance-roquettes Pinaka, des missiles antichars et des munitions. L’Arménie est également devenue le premier acheteur étranger du système indien de défense antiaérienne Akash, avec une commande de 15 unités pour quelque 720 millions de dollars. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’Inde a représenté 43 % des importations totales d’armements de l’Arménie entre 2022 et 2024, contre 94 % pour la Russie sur la période 2011-2020. Bakou a critiqué cette coopération, tandis que les responsables indiens insistent sur son caractère strictement commercial.

Le dernier épisode de dégradation des relations entre les deux pays remonte au conflit indo-pakistanais de mai 2025. À cette occasion, Bakou a critiqué l’opération militaire indienne et s’est aligné sur la position du Pakistan concernant le Cachemire. Une prise de position qui lui a finalement coûté une partie de son capital de sympathie à New Delhi.

Aujourd’hui, les deux gouvernements ont toutefois de bonnes raisons de tourner la page. Le président Ilham Aliyev, soucieux de diversifier les partenariats de son pays sur la scène internationale, multiplie les ouvertures auprès de toutes les grandes puissances. L’Inde, forte de plus d’un milliard d’habitants, était l’un des acteurs majeurs avec lesquels il restait à renouer.

La rencontre de Jaishankar avec le président Aliyev et le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères, Jeyhun Bayramov, a mis en évidence les nombreux points de convergence entre les deux pays. Tous deux appartiennent au Sud global et partagent des positions sur plusieurs dossiers inscrits à l’agenda international. Ils ont convenu de renforcer leurs relations politiques au moyen de visites régulières et d’échanges de délégations économiques. Une semaine auparavant, le nouvel ambassadeur de l’Inde en Azerbaïdjan, Abhay Kumar, avait déjà présenté ses lettres de créance au président Aliyev.

Les enjeux économiques de la relation

Les arguments économiques sont évidents, et les chiffres particulièrement éloquents. Le PIB de l’Inde est passé de 2 080 milliards de dollars en 2015 à 3 910 milliards en 2025, soit une progression nominale de 88 % en dix ans. Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’économie indienne devrait enregistrer une croissance réelle d’environ 7 % par an en 2026 et 2027, soit plus du double des 3,1 % attendus à l’échelle mondiale. Pour un pays exportateur d’hydrocarbures, disposer d’un partenaire dont la population est nombreuse, la consommation en plein essor et les besoins énergétiques croissants constitue pratiquement une combinaison idéale.

Pourtant, les échanges commerciaux bilatéraux sont en recul. Leur volume, qui s’élevait à 50 millions de dollars en 2005, a atteint 1,435 milliard de dollars en 2023, année où l’Inde est devenue le troisième importateur de pétrole azerbaïdjanais. Mais en 2025, les échanges ont chuté de 72 %, pour retomber à 401 millions de dollars. Sur ce montant, 175 millions correspondaient aux exportations de l’Azerbaïdjan et 226 millions aux importations en provenance de l’Inde.

Le pétrole représente l’écrasante majorité des exportations azerbaïdjanaises vers l’Inde. Il reste difficile de déterminer si cette baisse résulte des tensions politiques ou de l’évolution des cours du pétrole et des coûts de transport maritime. Une chose ressort néanmoins de cette tendance : les relations commerciales entre les deux pays présentent un potentiel prometteur, mais demeurent encore limitées dans leur portée.

D’autres atouts méritent également d’être soulignés. Les investissements de la société indienne ONGC Videsh dans le gisement Azeri-Chirag-Gunashli et dans l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan dépassent 1,2 milliard de dollars. L’Inde a donc un intérêt direct dans la réussite du secteur pétrolier amont de l’Azerbaïdjan.

Le tourisme constitue un autre domaine dans lequel l’Inde pourrait s’engager plus activement aux côtés de l’Azerbaïdjan. Selon les données de 2025, 166 944 touristes indiens se sont rendus en Azerbaïdjan, faisant de l’Inde le quatrième marché émetteur de visiteurs pour le pays. Chaque touriste représente des revenus supplémentaires pour les compagnies aériennes, les hôtels, les restaurants et les commerces. Certains visiteurs vont même jusqu’à développer des activités entrepreneuriales en Azerbaïdjan.

La question des hydrocarbures comporte, elle aussi, une dimension géopolitique. L’Inde dépend considérablement des importations de pétrole en provenance du Golfe. Dans le contexte des perturbations actuelles du trafic dans le détroit d’Ormuz, les approvisionnements auprès de sources extérieures à la région deviennent particulièrement attrayants. Toutefois, le pétrole azerbaïdjanais doit être chargé au port de Ceyhan, sur la Méditerranée, avant d’être acheminé soit par le canal de Suez, soit en contournant l’Afrique par la mer Rouge, où les attaques des Houthis continuent de menacer la navigation.

La question des corridors de transport

Reste le projet auquel les responsables des deux pays font systématiquement référence : le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC). L’Azerbaïdjan y a adhéré dès 2005. Cet itinéraire relie l’Inde au Golfe, puis à l’Iran, à l’Azerbaïdjan et à la Russie. Il offre ainsi une solution de rechange aux marchandises indiennes qui transitent habituellement par le canal de Suez.

L’Azerbaïdjan partage des frontières terrestres avec l’Iran et la Russie et dispose d’un réseau ferroviaire et routier, ce qui en fait un pays de transit particulièrement bien placé et, potentiellement, une importante source de revenus logistiques.

Les perspectives économiques du projet semblent considérables. Selon les estimations avancées, ce corridor permettrait de réduire les délais de transport de 45 à 60 jours actuellement à seulement 20 à 25 jours. L’Inde soutient cette initiative notamment à travers le port iranien de Chabahar. Elle a signé un accord de dix ans prévoyant 120 millions de dollars d’investissements et 250 millions de dollars de lignes de crédit, dans le but de faciliter son accès aux marchés d’Asie centrale, du Caucase et de Russie.

Sur le terrain, cependant, le fonctionnement du corridor reste tributaire de la construction d’une ligne ferroviaire de 167 kilomètres entre Rasht et Astara, en Iran, qui n’a toujours pas été réalisée. Le projet traverse en outre une région où les tensions entre l’Iran et Israël, la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales compliquent considérablement chaque transaction.

L’Azerbaïdjan peut mettre à disposition le port de Bakou, la ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Kars et la zone économique franche d’Alat. Mais il ne peut, à lui seul, rétablir la paix entre ses voisins.

Ce qu'exige véritablement la relance des relations

L’élément le plus important du communiqué publié à l’issue de la rencontre est sans doute le dernier : les deux parties souhaitent organiser des échanges de délégations économiques. Cette déclaration traduit une réalité fondamentale : les gouvernements peuvent ouvrir les portes, mais ce sont les entreprises qui doivent les franchir.

Un programme d’action réaliste pourrait commencer modestement, en privilégiant les liaisons aériennes et le tourisme, puis en développant les échanges dans les secteurs pharmaceutique et technologique, ainsi que dans le commerce pétrolier. Les investissements liés aux corridors de transport pourraient ensuite prendre de l’ampleur à mesure que la situation régionale se stabilisera.

Une discussion honnête impose toutefois de reconnaître certaines limites. Les relations de l’Inde avec l’Arménie et son différend avec le Pakistan coexistent avec les liens amicaux de l’Azerbaïdjan avec le Pakistan et la Türkiye. Aucun de ces rapports n’est appelé à changer dans un avenir proche. Et aucun des deux pays ne peut raisonnablement exiger de l’autre qu’il renonce à ses partenaires.

Mais deux grandes économies en pleine croissance du Sud global, dont l’une exporte du pétrole et du gaz naturel tandis que l’autre en importe, n’ont pas besoin d'être des alliées sur tous les plans pour commercer. Elles ont avant tout besoin d’un environnement politique stable et de quelques liaisons aériennes.

Pour la première fois depuis un an, Bakou et New Delhi se parlent comme deux capitales qui semblent vouloir parvenir à ces deux objectifs.

Par Akbar Novruz