QUE SE PASSE-T-IL DANS LES RELATIONS ENTRE LA TURQUIE ET L’AZERBAÏDJAN ? RIEN QUI N’AIT EMPÊCHÉ LA VISITE DE H.FIDAN À BAKOU

Analyses
20 Octobre 2026 16:43
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QUE SE PASSE-T-IL DANS LES RELATIONS ENTRE LA TURQUIE ET L’AZERBAÏDJAN ? RIEN QUI N’AIT EMPÊCHÉ LA VISITE DE H.FIDAN À BAKOU

Un débat public sur les règles relatives à l’uniforme scolaire en Azerbaïdjan a remis au premier plan des questions plus larges concernant les relations entre Bakou et Ankara, notamment les limites de la solidarité politique, le respect de la souveraineté nationale et le droit de chaque pays à mener sa propre politique étrangère.

Déclenchée par les critiques de plusieurs personnalités politiques turques à l’égard des restrictions touchant les élèves portant le hijab, la controverse a dépassé le cadre de l’éducation et des pratiques religieuses. Les responsables et les responsables politiques azerbaïdjanais ont rejeté toute tentative de remettre en cause les décisions prises en matière de politique intérieure ou d’établir un lien entre celles-ci et les relations du pays avec Israël. Ils ont souligné que des liens stratégiques étroits n’impliquaient pas nécessairement l’adoption de positions identiques sur toutes les questions.

Cet épisode intervient dans un contexte où les relations entre les deux pays demeurent parmi les plus étroites de la région, soutenues par une coopération politique, économique, militaire et culturelle.

Pourquoi l’Azerbaïdjan et la Turquie sont-ils si étroitement liés ?

L’Azerbaïdjan et la Turquie ont développé un partenariat stratégique fondé sur leurs liens historiques, linguistiques et culturels, ainsi que sur des intérêts économiques et sécuritaires communs. La Turquie a reconnu l’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1991, et la coopération entre les deux pays s’est considérablement renforcée au cours des trois dernières décennies.

L’énergie et les transports constituent des piliers essentiels de cette relation. Les deux pays coopèrent à des projets reliant les ressources énergétiques et les marchés du Caucase du Sud et des régions au-delà, tandis que les infrastructures de transport contribuent au développement des échanges commerciaux régionaux et des corridors de transit.

La coopération en matière de défense et de sécurité a également pris une importance croissante. Après la deuxième guerre du Karabakh, en 2020, cette coopération s’est intensifiée. La signature de la Déclaration de Choucha, en juin 2021, a officialisé le statut d’alliés des deux États.

Les deux pays coopèrent également au sein de l’Organisation des États turciques et entretiennent des relations politiques et humanitaires étendues.

L’expression « Une nation, deux États » est fréquemment employée pour illustrer la profondeur de leurs liens. Toutefois, les relations entre États souverains reposent aussi sur la reconnaissance du fait que chaque pays dispose de son propre cadre constitutionnel, de ses priorités nationales et de ses intérêts en matière de politique étrangère.

C’est précisément cette distinction entre partenariat étroit et indépendance décisionnelle qui prend une importance particulière dans le débat actuel.

À l’origine du désaccord public

Le différend porte directement sur les règles relatives à l’uniforme scolaire et sur le caractère laïque de l’enseignement public en Azerbaïdjan.

En juillet 2026, des amendements à la loi azerbaïdjanaise sur l’enseignement général ont été promulgués. Le 21 septembre, le Conseil des ministres a adopté la résolution n° 309, actualisant les règles relatives aux uniformes scolaires et soulignant la nécessité d’une tenue uniforme, conforme au caractère laïque de l’enseignement général. Le 6 octobre, des exigences similaires ont été étendues aux enseignants des établissements scolaires publics.

Les textes ne mentionnent pas explicitement le hijab. Toutefois, le foulard islamique ne figure pas parmi les éléments autorisés de l’uniforme scolaire réglementaire.

La Constitution azerbaïdjanaise définit le pays comme un État laïque et consacre le caractère laïque de l’enseignement public. Les autorités azerbaïdjanaises et les partisans de cette réglementation ont défendu les nouvelles exigences au regard de ce cadre constitutionnel, tandis que leurs détracteurs s’interrogent sur leurs conséquences pour les élèves portant des vêtements religieux.

Le 12 octobre, Oktay Saral, conseiller du président turc, a critiqué ces restrictions dans une publication sur X. Il a estimé qu’exclure de l’éducation les jeunes filles portant le hijab était inacceptable et que cette situation devait être corrigée. Plusieurs représentants du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir en Turquie, ont également exprimé leur désapprobation.

La réaction azerbaïdjanaise est intervenue le 13 octobre. Le parti au pouvoir, le Parti du nouvel Azerbaïdjan (YAP), a critiqué les déclarations turques, les qualifiant d’irresponsables. Il a souligné que le principe « Une nation, deux États » ne devait pas être interprété comme autorisant un pays à imposer ses positions politiques ou idéologiques à l’autre.

Le groupe de travail interparlementaire Azerbaïdjan–Turquie du Milli Medjlis, le Parlement azerbaïdjanais, a lui aussi exprimé ses préoccupations face à ces déclarations. Il a défendu le droit de l’Azerbaïdjan à définir de manière indépendante sa politique intérieure, conformément à sa Constitution et à ses intérêts nationaux, et rejeté l’idée selon laquelle les règles vestimentaires scolaires viseraient une religion particulière.

Le désaccord, initialement centré sur la politique éducative, s’est ainsi transformé en un débat plus large sur les limites de la critique publique entre partenaires stratégiques.

Pourquoi les relations entre l’Azerbaïdjan et Israël se sont-elles invitées dans le débat ?

Un autre aspect de la controverse tient aux tentatives d’établir un lien entre la réglementation scolaire azerbaïdjanaise et les relations du pays avec Israël. Les représentants azerbaïdjanais ont rejeté ce rapprochement, faisant valoir que la politique intérieure en matière d’éducation et le choix des partenaires internationaux relevaient de domaines distincts.

Le contexte régional permet de comprendre pourquoi cette question suscite autant d’attention.

Les relations entre la Turquie et Israël connaissent une crise profonde depuis le début de la guerre à Gaza, en 2023. Ankara a rappelé son ambassadeur en Israël et annoncé la suspension des échanges commerciaux directs avec le pays, tandis que l’ambassade d’Israël en Turquie reste fermée.

Les canaux diplomatiques n’ont toutefois pas entièrement disparu. Le diplomate israélien Joel Lion a présenté ses lettres de créance au ministère turc des Affaires étrangères le 9 septembre 2026 et a commencé à exercer les fonctions de chargé d’affaires.

Le maintien de ce canal diplomatique montre que, même en présence de désaccords politiques majeurs, les États peuvent conserver des mécanismes de communication.

Le Kazakhstan constitue un autre exemple pertinent. Partenaire étroit de l’Azerbaïdjan comme de la Turquie, le pays poursuit parallèlement le développement de ses propres relations avec Israël.

Le 27 avril 2026, le président israélien Isaac Herzog s’est rendu à Astana, où il a rencontré son homologue kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev. Leurs entretiens ont porté notamment sur le dialogue politique et la coopération économique. Les deux dirigeants se sont de nouveau rencontrés le 15 octobre, en marge du septième sommet de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), organisé à Bakou. Selon le service de presse de la présidence kazakhe, ils ont discuté du renforcement de leur coopération, notamment dans les domaines du commerce, des relations économiques et des investissements.

Ces exemples illustrent la diversité des orientations de politique étrangère au sein du monde turcique. Des pays entretenant des liens politiques, culturels et économiques étroits peuvent avoir des relations différentes avec Israël tout en continuant à coopérer entre eux.

Les relations entre l’Azerbaïdjan et Israël doivent donc être considérées à la lumière des intérêts nationaux propres à Bakou, de ses impératifs de sécurité et de ses priorités économiques. Elles constituent un volet distinct de la politique étrangère azerbaïdjanaise et ne remettent pas, en elles-mêmes, en cause le partenariat stratégique avec la Turquie.

De même, l’approche de la Turquie à l’égard d’Israël montre que les relations avec un autre État peuvent conjuguer de profonds désaccords politiques et le maintien de canaux diplomatiques. De tels arrangements ne déterminent pas nécessairement la manière dont un pays tiers doit conduire sa propre politique étrangère.

La question centrale n’est donc pas de savoir si l’Azerbaïdjan et la Turquie doivent adopter des positions identiques à l’égard d’Israël, mais plutôt si leur partenariat stratégique peut faire place à des priorités nationales différentes tout en préservant le respect mutuel.

Comment les deux parties ont-elles réagi ?

À la suite des échanges publics, les responsables des deux pays ont souligné l’importance de préserver leur relation stratégique et de régler leurs différends par le dialogue direct.

Le 15 octobre, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a reçu à Bakou le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, en marge du sommet de la CICA. Ce dernier s’est également entretenu avec son homologue azerbaïdjanais, Jeyhun Bayramov. Les discussions ont porté sur l’évolution des relations bilatérales.

Hakan Fidan a insisté sur le caractère stratégique de la relation, affirmant que celle-ci dépassait largement les enjeux d’une question particulière. Il a également indiqué que les divergences devaient être abordées directement plutôt que par des échanges publics sur les réseaux sociaux.

Des responsables turcs ont par la suite réaffirmé que la Turquie n’avait pas l’intention de s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Azerbaïdjan.

Par ailleurs, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a adressé ses félicitations à l’Azerbaïdjan à l’occasion de la Journée du rétablissement de l’indépendance, célébrée le 18 octobre.

« Au nom de mon pays et de mon peuple, j’adresse mes sincères félicitations à notre Azerbaïdjan ami et frère à l’occasion de la Journée du rétablissement de l’indépendance. J’adresse mes salutations à mon frère, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev, ainsi qu’à mes frères azéris, avec lesquels nous avons toujours partagé les épreuves comme les joies », a-t-il écrit sur X.

Pris dans leur ensemble, les déclarations publiques, les contacts diplomatiques et les évolutions législatives distinctes témoignent de la sensibilité du débat. Ils soulignent également la nécessité de distinguer les prises de position individuelles des politiques officielles de chacun des deux États.

Que révèle ce différend sur les relations entre les deux pays ?

Les relations entre l’Azerbaïdjan et la Turquie reposent sur d’importants intérêts communs, qu’il s’agisse de la sécurité énergétique, de la connectivité des transports, de la coopération en matière de défense ou de la diplomatie régionale. Ces fondements sont bien plus larges que n’importe quel désaccord public ponctuel.

Le débat actuel montre néanmoins que les affinités culturelles et les convergences stratégiques n’effacent pas les divergences en matière de gouvernance intérieure, de laïcité ou de relations avec des pays tiers. Il rappelle également que les déclarations de certains responsables de l’AKP ne reflètent pas nécessairement la position de l’État turc dans son ensemble.

En définitive, le principe « Une nation, deux États » est d’autant plus durable qu’il est compris comme un engagement en faveur de la coopération, de la solidarité et du respect mutuel, plutôt que comme l’exigence pour les deux pays de faire des choix identiques sur chaque question politique.