Le professeur de journalisme international Mikhail Gusman a publié un article dans la rubrique « Analyse » de l’agence Anadolu consacré à l’importance croissante du Caucase du Sud dans la politique mondiale et au rôle de l’Azerbaïdjan dans la nouvelle architecture de la région.
L’article examine l’architecture géopolitique et économique émergente du Caucase du Sud et montre que la région s’éloigne progressivement d’un cadre centré sur les conflits pour accorder davantage d’importance au commerce, aux transports, à l’énergie et à la coopération régionale. Il souligne que le renforcement de la position de l’Azerbaïdjan constitue l’un des principaux éléments de cette transformation, en mettant en avant son rôle de fournisseur d’énergie à l’Europe, de plaque tournante des transports et d’acteur diplomatique entretenant des relations avec plusieurs puissances mondiales et régionales.
AzerNEWS présente l’article :
Le Caucase du Sud traverse actuellement une période historique
Non seulement la configuration politique de la région est en train de changer, mais son importance dans la politique mondiale évolue également. Jusqu’à une période très récente, le Caucase du Sud était principalement perçu sous l’angle des conflits et des antagonismes. Aujourd’hui, cependant, des questions telles que le développement économique, les corridors de transport, l’énergie, le commerce et la coopération régionale occupent une place de plus en plus importante.
En particulier, après le rétablissement de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, il est devenu possible d’aborder la région selon une logique complètement différente : non plus comme une zone de conflit permanent, mais comme un espace potentiel de coopération.
Cependant, l’intérêt des grands acteurs mondiaux pour le Caucase du Sud s’accroît également. Les intérêts de la Russie, de la Turquie, de l’Iran, de l’Union européenne (UE), des États-Unis et des pays d’Asie centrale s’y croisent. L’équilibre devient donc plus complexe et multidimensionnel. Plutôt que la domination absolue d’un seul camp, un nouveau système est en train d’émerger, dans lequel le rôle des pays de la région se trouve considérablement renforcé. L’Azerbaïdjan occupe une place très particulière dans ce système.
Le changement de la position de l’Azerbaïdjan dans la région
Dans ce nouvel équilibre des puissances, la position de l’Azerbaïdjan s’est considérablement renforcée. Cela ne tient pas uniquement à sa situation géographique ou à ses ressources énergétiques. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan apparaît de plus en plus comme un acteur géopolitique indépendant, capable de mener sa propre politique étrangère tout en entretenant simultanément des relations avec différents centres de pouvoir.
Ces dernières années, la perception internationale de l’Azerbaïdjan a connu une évolution très importante. Jusqu’à récemment, en dehors de la région, le pays était principalement évoqué dans le contexte du conflit du Karabagh. Aujourd’hui, cette description est totalement insuffisante pour caractériser l’Azerbaïdjan. Le pays est devenu un partenaire énergétique majeur de l’Europe, une importante plaque tournante des transports et un participant actif à la diplomatie internationale.
L’Azerbaïdjan a également renforcé ses relations avec la Turquie, l’Asie centrale, la Russie, l’Europe, les États-Unis et d’autres États. Cela montre que Bakou ne considère pas sa politique étrangère comme un champ de bataille entre différents centres de pouvoir, mais comme une possibilité de travailler simultanément dans plusieurs directions.
Par conséquent, le poids international de l’Azerbaïdjan est aujourd’hui nettement supérieur à ce que l’on pourrait estimer en se fondant uniquement sur la taille ou la population du pays.
Un intérêt accru pour la région
La guerre en Ukraine en cours a profondément influencé le système géopolitique de l’Eurasie. À mesure que les routes commerciales, les flux énergétiques et la logistique se réorganisent, l’importance des itinéraires permettant de transporter des marchandises et de l’énergie en dehors des zones de conflit s’est accrue. Cela a considérablement renforcé l’intérêt porté au Caucase du Sud et à la région de la mer Caspienne.
À la suite des évolutions récentes, nous constatons que Washington cherche à jouer un rôle plus visible dans les processus de règlement régionaux. Cependant, cela ne devrait pas être considéré uniquement comme une lutte d’influence. Idéalement, le Caucase du Sud pourrait devenir un espace où les intérêts de différents États se croisent sans que cette convergence ne conduise nécessairement au conflit.
La situation géopolitique actuelle offre une occasion unique de favoriser la coopération. Si les pays de la région accueillent les flux commerciaux traversant leurs territoires, développent leurs infrastructures et attirent les investissements, cela créerait en soi une incitation supplémentaire à la stabilité.
En outre, si tous les acteurs ont intérêt à la stabilité des routes de transport, à la sécurité énergétique et au développement des échanges commerciaux, une incitation objective à soutenir la paix apparaît. L’Azerbaïdjan occupe ici une position particulièrement forte. Bakou peut dialoguer avec différents centres de pouvoir et faire avancer ses intérêts nationaux sans renoncer à la coopération avec ses différents partenaires.
Le rôle clé du Zanguezour dans le commerce international
Cette nouvelle situation politique dans le Caucase du Sud est également susceptible d’accroître objectivement le rôle du Corridor médian dans les échanges entre l’Europe et l’Asie.
Le commerce international moderne a besoin de routes qui ne soient pas seulement peu coûteuses, mais également fiables, prévisibles et diversifiées. Les dernières années ont montré de manière particulièrement convaincante à quel point la logistique mondiale peut devenir fragile lorsque les principales voies de transport sont confrontées à des crises politiques.
Le Corridor médian revêt une importance particulière dans ce contexte. Il relie la Chine et l’Asie centrale à la mer Caspienne, à l’Azerbaïdjan, à la Géorgie et à la Turquie, puis aux marchés européens. Toutefois, les infrastructures ne suffisent pas à elles seules pour permettre au commerce de se développer pleinement dans la région. La stabilité politique doit être assurée dans tous les pays traversés par cet itinéraire.
C’est pourquoi les processus qui se déroulent aujourd’hui dans le Caucase du Sud revêtent une importance qui dépasse largement les frontières de la région. Si le développement durable des liaisons de transport est assuré, le Corridor médian pourrait devenir l’un des éléments les plus importants de la nouvelle logistique eurasiatique.
S’agissant de l’augmentation de la capacité du Corridor médian, le corridor de Zanguezour constitue potentiellement l’un des éléments les plus importants de l’ensemble du système de transport Est-Ouest. Son importance réside principalement dans sa capacité à relier plus directement l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, puis à la Turquie.
Pour la Turquie, cela ouvre des possibilités supplémentaires de renforcer son rôle de plaque tournante du transit entre l’Asie et l’Europe. Pour l’Azerbaïdjan, cela constitue un élément supplémentaire de la transformation de la région en un important centre de transport.
Dans ce sens, le corridor de Zanguezour est un projet qui viendra compléter le Corridor médian. Plus les réseaux ferroviaires et routiers seront interconnectés, plus l’efficacité globale de l’ensemble du système de transport sera élevée. À cet égard, l’ouverture de la liaison de Zanguezour pourrait donner un nouvel élan à l’ensemble du Corridor médian.
Le renforcement du corridor de Zanguezour et, par conséquent, du Corridor médian offre à la Turquie la possibilité de renforcer considérablement sa présence économique et politique dans l’espace géographique s’étendant de l’Anatolie à l’Asie centrale.
Aujourd’hui, les sphères d’influence se construisent de plus en plus à travers les infrastructures plutôt qu’au moyen de déclarations politiques. Lorsque des pays partagent des voies ferrées, des autoroutes, des systèmes énergétiques, des réseaux commerciaux et des investissements, un niveau d’interdépendance totalement différent apparaît.
À cet égard, l’Azerbaïdjan devient un partenaire extrêmement important pour la Turquie. Par l’intermédiaire de l’Azerbaïdjan, la Turquie a la possibilité d’établir une interaction beaucoup plus profonde avec les États d’Asie centrale.
Le partenariat Azerbaïdjan-Turquie
Si l’expression « une nation, deux États » est une formule bien connue pour décrire les relations entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, celles-ci ne reposent pas uniquement sur la proximité émotionnelle et historique des deux peuples.
Ces dernières années, cette relation a acquis une dimension politique, économique et stratégique très concrète. La Turquie est devenue le partenaire stratégique le plus important de l’Azerbaïdjan. L’Azerbaïdjan, à son tour, revêt une grande importance pour la Turquie en tant qu’État reliant l’Anatolie à la mer Caspienne et à l’Asie centrale.
Une structure particulièrement intéressante se dessine ici : tandis que la Turquie bénéficie, par l’intermédiaire de l’Azerbaïdjan, de possibilités supplémentaires d’accès à la mer Caspienne puis à l’Asie centrale, les États d’Asie centrale bénéficient également d’un accès plus pratique à la Turquie et aux marchés européens.
Ainsi, plutôt qu’un nouveau bloc militaro-politique, c’est un nouveau réseau de connexions économiques, de transport et politiques qui est en train de se former.
Lorsqu’il s’agit d’États ayant des liens historiques et stratégiques étroits, les relations entre les dirigeants prennent également de l’importance. Dans le cas du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et du président turc Recep Tayyip Erdoğan, nous observons une combinaison de confiance personnelle, de compréhension politique mutuelle et de convergence des intérêts stratégiques.
Lorsqu’une relation de confiance existe entre les dirigeants, cela facilite considérablement la prise et la mise en œuvre de décisions complexes. Aliyev et Erdoğan comprennent très bien la logique politique de l’autre, ce qui revêt une importance particulière pendant les périodes de profond changement régional.
Cependant, les relations entre les deux pays reposent également sur un fort soutien des sociétés et sur un lien historique très solide. Ainsi, même si la proximité personnelle des dirigeants constitue un facteur supplémentaire important, les relations entre l’Azerbaïdjan et la Turquie reposent avant tout sur la convergence d’intérêts à long terme.
La Déclaration de Choucha a notamment constitué une étape cruciale dans le développement des relations entre les deux États. Avec son contenu global, allant de la politique et de la sécurité à l’économie, à l’énergie, aux transports et à la coopération humanitaire, le document a effectivement renforcé le caractère d’alliance des relations entre l’Azerbaïdjan et la Turquie.
Autrement dit, il a établi une base politique pour une interaction stratégique à long terme.
L’importance de la Déclaration de Choucha dépasse les relations bilatérales, car cette interaction étroite entre l’Azerbaïdjan et la Turquie a nécessairement des répercussions sur l’ensemble de l’architecture du Caucase du Sud et sur les relations de la région avec l’Asie centrale.
Cela contribue au développement des relations commerciales, des liaisons de transport ainsi que des contacts culturels et humanitaires, notamment au sein de l’Organisation des États turciques.
Les échanges commerciaux, les liaisons de transport et les contacts culturels et humanitaires se développent entre les pays du monde turcique, et la géographie joue ici un rôle très important. L’Azerbaïdjan occupe une position unique entre la Turquie et l’Asie centrale, entre la mer Caspienne et le Caucase. Son rôle est donc naturellement appelé à s’accroître.
L’étape la plus importante de ce processus est le développement des relations économiques. Plus les échanges commerciaux, les liaisons de transport, les investissements et les projets communs seront nombreux, plus les relations entre les États se renforceront.
Cependant, il est encore trop tôt pour dire qu’un axe géopolitique fermé s’est déjà constitué dans cette région. On peut néanmoins affirmer qu’un processus objectif de rapprochement est en cours.
Le rôle de l’Azerbaïdjan dans la nouvelle architecture du Caucase du Sud
Au regard de toutes ces évolutions, il ne serait pas erroné de dire que le rôle de l’Azerbaïdjan dans le Caucase du Sud continuera de croître au cours des prochaines années.
De plus, l’Azerbaïdjan pourrait devenir l’un des principaux points de connexion, non seulement dans le Caucase du Sud, mais également entre l’Europe, le Caucase, la région de la mer Caspienne, la Turquie et les pays d’Asie centrale.
Il ne s’agit plus ici uniquement de l’importance de la situation géographique du pays. L’Azerbaïdjan a créé de nouvelles infrastructures autour de sa position géographique, développé des projets énergétiques, construit des voies de transport et établi un réseau de partenariats politiques et économiques.
Il est donc possible de dire qu’aujourd’hui, la géographie offre une opportunité à l’Azerbaïdjan et que les politiques de l’État permettent de transformer cette opportunité en une véritable ressource politique et économique.
Par Mikhail Gusman - professeur de journalisme international