CONGRES DE TURCOLOGIE A BAKOU: LE MONDE TURCIQUE HIER, AUJOURD'HUI ET DEMAIN

Analyses
6 Juillet 2026 17:53
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CONGRES DE TURCOLOGIE A BAKOU: LE MONDE TURCIQUE HIER, AUJOURD'HUI ET DEMAIN

Il y a un siècle, Bakou accueillait un rassemblement intellectuel appelé à devenir l'un des jalons majeurs de l'histoire moderne du monde turcique. Le premier Congrès de turcologie, organisé en 1926, avait réuni des chercheurs venus débattre de la réforme linguistique, de l'éducation, de l'histoire et de la culture, à une époque où l'avenir des sociétés turciques était profondément remodelé par les bouleversements politiques.

Cent ans plus tard, la capitale de l'Azerbaïdjan s'est de nouveau imposée comme un lieu de rencontre du monde turcique. Réunissant des chercheurs, des responsables d'institutions scientifiques, des personnalités culturelles et des spécialistes de la turcologie venus de toute l'Eurasie, cette semaine de manifestations a dépassé le simple cadre commémoratif. Elle a constitué une plateforme de réflexion sur l'avenir de la coopération entre les États turciques, dans un contexte marqué par de profondes mutations géopolitiques.

La cérémonie a réuni 80 éminents turcologues et chercheurs issus d'institutions scientifiques de vingt pays, parmi lesquels les républiques turciques, ainsi que des représentants d'organisations internationales du monde turcique.

Pour comprendre la dynamique actuelle du monde turcique, il convient de revenir au premier Congrès pan-soviétique de turcologie, tenu à Bakou du 26 février au 5 mars 1926. Cette rencontre demeure l'un des événements intellectuels les plus marquants de l'histoire des peuples turciques. Pour la première fois, les questions relatives à la langue, à la réforme de l'alphabet, à la littérature, à l'histoire, à l'ethnographie, à l'éducation et à la mémoire culturelle des peuples turciques y furent abordées de manière systématique, internationale et selon une démarche scientifique.

Aujourd'hui, alors que les États turciques approfondissent leur coopération dans le cadre de l'Organisation des États turciques (OET), de TURKSOY, de l'Académie internationale turcique, de la Fondation pour la culture et le patrimoine turciques et d'autres institutions, l'héritage du congrès de 1926 retrouve toute son actualité. Cette coopération repose avant tout sur une histoire commune, des racines linguistiques partagées et un riche patrimoine culturel.

Le rôle de l'Azerbaïdjan dans cette union en pleine consolidation est multiple. Au-delà de l'organisation d'événements commémoratifs, Bakou s'affirme comme un centre diplomatique et logistique majeur. Grâce à sa participation active à l'OET, le pays a renforcé sa coopération avec la Turquie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Turkménistan. Si cette collaboration couvre traditionnellement les domaines de la science et de la culture, elle s'étend désormais à des secteurs stratégiques tels que les transports, l'énergie et le développement numérique.

La désignation symbolique de Choucha comme « Capitale culturelle du monde turcique » en 2023 a constitué une étape décisive. Elle a illustré la volonté de l'Azerbaïdjan d'inscrire son patrimoine national dans un ensemble culturel turcique plus vaste.

Dans le domaine scientifique, le pays encourage l'organisation de conférences internationales, de forums et de projets de recherche consacrés à la turcologie, à l'histoire, à la littérature et au patrimoine culturel.

Ces dernières années, le système international a connu de profondes transformations. La rivalité entre les grandes puissances s'est intensifiée, les routes commerciales se sont redessinées, tandis que les enjeux liés à la sécurité énergétique, aux technologies numériques, à l'intelligence artificielle et aux alliances régionales ont pris une importance croissante. Dans ce contexte, la coopération entre les États turciques revêt désormais une dimension non seulement culturelle, mais également stratégique.

L'un des principaux moteurs de cette évolution est le développement du Corridor médian (Route internationale de transport transcaspienne), qui relie la Chine, l'Asie centrale, la région de la mer Caspienne, le Caucase du Sud, la Turquie et l'Europe. Alors que les itinéraires de transport traditionnels sont confrontés à une incertitude croissante, l'importance stratégique de ce corridor s'est considérablement renforcée. L'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Turquie et les autres États turciques occupent désormais une place centrale dans le réseau logistique eurasiatique en pleine émergence.

L'énergie constitue un autre pilier essentiel. Les États turciques disposent d'importantes ressources énergétiques et d'infrastructures de transport développées. Plus tôt cette semaine, le ministère kirghiz de l'Énergie a annoncé avoir officiellement sollicité l'Azerbaïdjan afin de garantir un approvisionnement stable en carburants, dans un contexte de forte volatilité des marchés énergétiques mondiaux.

Il convient également de rappeler qu'au début du mois, l'Azerbaïdjan a transféré au Turkménistan le pétrolier Dostlug, à l'occasion de la visite à Bakou de Serdar Berdimuhamedov. Offert par l'Azerbaïdjan au Turkménistan, ce navire a été construit aux chantiers navals de Bakou.

Lors des derniers sommets de l'Organisation des États turciques, une attention croissante a été accordée à l'intelligence artificielle, aux plateformes numériques, à la cybersécurité, aux échanges de données et à la création de pôles technologiques. Cette évolution montre que la coopération turcique dépasse progressivement le cadre culturel traditionnel pour se tourner vers des projets concrets orientés vers l'avenir.

Le 15 mai dernier, le sommet informel du Conseil des chefs d'État de l'Organisation des États turciques s'est tenu dans la ville kazakhe de Turkistan sous le thème « Intelligence artificielle et développement numérique ».

Cette rencontre s'inscrivait dans la continuité du sommet de Gabala, au cours duquel l'Azerbaïdjan avait assumé la présidence de l'organisation et défini comme priorités la sécurité régionale ainsi que le renforcement de la coopération pratique entre les États du monde turcique.

Le monde turcique dispose de plusieurs atouts majeurs. D'abord, sa position géographique est particulièrement favorable : les États turciques se situent au carrefour de l'Europe et de l'Asie et contrôlent d'importants corridors de transport et d'énergie. Ensuite, ils bénéficient d'un potentiel démographique considérable, la population cumulée des États et communautés turciques représentant une part significative de l'espace eurasiatique. Leur proximité linguistique et culturelle facilite également la coopération dans le domaine éducatif. Enfin, la région suscite un intérêt croissant de la part d'acteurs extérieurs tels que la Chine, l'Union européenne, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Japon, les pays du Moyen-Orient ainsi que d'autres partenaires internationaux.

Il importe toutefois de souligner que l'identité historique ne doit pas devenir un instrument d'isolement ou de confrontation, mais constituer au contraire une ressource au service d'une coopération ouverte. Le succès dépendra de la capacité des États turciques à transformer leur proximité culturelle et leurs déclarations politiques en institutions durables et en stratégies de long terme.

Par Ulviyya Poladova