Dans l’histoire politique contemporaine de l’Azerbaïdjan, le 15 juin 1993 est célébré comme la Journée du Salut national. Toutefois, réduire cette date à une simple fête nationale ou à un symbole politique ne permet pas d’en saisir toute la portée. Elle marque en réalité le passage de l’État azerbaïdjanais du seuil de la désintégration à un modèle de gouvernance stable, jetant les bases de sa transformation en puissance régionale au cours des décennies suivantes.
Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan possède la plus grande économie du Caucase du Sud, les capacités militaires les plus importantes de la région et une influence géopolitique considérable. Pourtant, au début des années 1990, la situation était radicalement différente. Le pays faisait face à des revers militaires, à des turbulences politiques, à un effondrement économique et à une menace bien réelle de fragmentation.
C’est pourquoi comprendre la portée politique du 15 juin exige de revenir sur les circonstances auxquelles l’Azerbaïdjan était confronté à cette période critique.
Après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, l’Azerbaïdjan a officiellement accédé à l’indépendance. Toutefois, proclamer son indépendance et bâtir un État fonctionnel sont deux processus bien distincts.
La jeune république indépendante tentait alors de fonctionner sur les vestiges d’un système administratif soviétique en pleine désagrégation. Les liens économiques avaient été rompus, la production industrielle était quasiment à l’arrêt, l’inflation progressait rapidement et le niveau de vie se dégradait.
Dans le même temps, l’offensive militaire arménienne contre l’Azerbaïdjan prenait de l’ampleur. La prise de Choucha en 1992, suivie de la perte de Latchine, constitua des tournants majeurs de la première guerre du Karabagh. En 1993, l’occupation de Kelbadjar aggrava encore la crise et poussa le Conseil de sécurité des Nations unies à adopter sa première résolution sur le conflit.
L’Azerbaïdjan ne perdait pas seulement des territoires : ses institutions étatiques traversaient également une profonde crise de gouvernance.
Le gouvernement Front populaire–Moussavat, arrivé au pouvoir en 1992, bénéficiait initialement d’un important soutien populaire et suscitait de grands espoirs. Il apparut cependant rapidement que l’idéalisme politique ne suffisait pas à gouverner un pays en guerre.
Les rivalités internes au sein du pouvoir s’intensifièrent. Les institutions de l’État s’affaiblirent, les structures de sécurité manquaient de coordination et l’armée fonctionnait sans chaîne de commandement unifiée.
De nombreuses formations armées agissaient de manière autonome, hors de tout contrôle effectif de l’État. Le gouvernement central peinait à exercer son autorité sur l’ensemble du territoire.
Les événements survenus à Gandja durant l’été 1993 illustrèrent à quel point la situation était devenue critique. Il ne s’agissait plus simplement d’une compétition politique : l’Azerbaïdjan faisait face au risque d’une guerre civile.
Des tendances séparatistes devenaient de plus en plus visibles dans différentes régions du pays. Au sud, la prétendue « République du Talysh-Mougan » fut proclamée, tandis que divers mouvements autonomistes apparurent dans le nord, contestant directement l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.
De nombreux historiens et analystes politiques azerbaïdjanais considèrent cette période comme l’une des épreuves les plus graves de l’histoire moderne de l’État.
Le retour au pouvoir d’Heydar Aliyev en juin 1993 est présenté comme un simple événement politique. En réalité, l’enjeu central était alors de rétablir la gouvernabilité du pays et d’empêcher l’effondrement de l’État.
Dès sa prise de fonctions, Aliyev fixa trois priorités immédiates :
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rétablir la stabilité politique ;
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reconstruire les institutions étatiques ;
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mettre en place une politique étrangère équilibrée.
L’échec des tentatives de coup d’État d’octobre 1994 et de mars 1995 constitua une étape essentielle dans le renforcement de l’autorité centrale.
Ces développements montrèrent que l’Azerbaïdjan se transformait progressivement : d’un pays soumis à l’influence de groupes armés concurrents et de centres de pouvoir régionaux, il devenait un État doté d’un système de gouvernance fonctionnel.
Le cessez-le-feu : non pas une défaite, mais une stratégie pour gagner du temps
Le cessez-le-feu conclu avec l’Arménie en 1994 a fait l’objet de débats politiques pendant des années.
Cependant, replacé dans le contexte de l’époque, son fondement stratégique apparaît plus clairement. L’Azerbaïdjan était alors militairement faible, économiquement épuisé et politiquement instable.
Le cessez-le-feu offrait deux opportunités cruciales.
Premièrement, il permettait au gouvernement de disposer du temps nécessaire pour bâtir des institutions étatiques fonctionnelles.
Deuxièmement, il créait les conditions favorables à la mise en œuvre d’une stratégie de développement économique à long terme.
Les événements ultérieurs démontrèrent qu’il ne s’agissait pas simplement d’une décision tactique, mais bien d’un choix stratégique.
La signature du « Contrat du siècle », le 20 septembre 1994, est souvent présentée avant tout comme un projet énergétique.
En réalité, elle constitua un tournant majeur dans l’orientation géopolitique de l’Azerbaïdjan.
L’accord, conclu avec la participation de onze compagnies énergétiques internationales, accéléra l’intégration du pays dans le système économique mondial.
Il attira plusieurs milliards de dollars d’investissements étrangers et créa des intérêts économiques internationaux durables en Azerbaïdjan.
Dès lors, la sécurité du pays reposa de plus en plus non seulement sur ses capacités militaires, mais aussi sur un réseau de partenariats économiques et d’intérêts stratégiques.
De nombreux analystes estiment que sans cet accord, des projets ultérieurs tels que l’oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan ou le Corridor gazier méridional n’auraient pas vu le jour.
Mis en service en 2006, l’oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan demeure l’un des projets géoéconomiques les plus importants de l’histoire de l’Azerbaïdjan.
Pour la première fois, le pays disposait d’une voie d’exportation directe vers les marchés mondiaux contournant la Russie.
Ce projet fit bien davantage qu’accroître les exportations d’hydrocarbures, il transforma l’Azerbaïdjan en partenaire clé de la sécurité énergétique occidentale.
Les projets ultérieurs, notamment Bakou–Tbilissi–Erzurum, TANAP et TAP, s’inscrivirent dans la même logique stratégique.
À la suite des perturbations énergétiques observées ces dernières années, le rôle de l’Azerbaïdjan dans l’architecture de la sécurité énergétique européenne est devenu encore plus important, soulignant le succès à long terme de cette stratégie.
Des revenus de l’État à la puissance militaire
À partir du milieu des années 2000, les ressources financières de l’Azerbaïdjan augmentèrent considérablement.
Les fonds accumulés dans le Fonds pétrolier d’État furent investis dans les infrastructures, les programmes de développement social et la modernisation de la défense.
L’une des priorités majeures fut la réforme de l’armée.
L’Azerbaïdjan développa sa coopération militaire avec la Turquie, Israël, le Pakistan et d’autres pays.
Des systèmes d’armement modernes furent acquis, les forces spéciales renforcées et les programmes d’entraînement intensifiés.
En 2020, une armée considérée parmi les plus faibles de la région au début des années 1990 était devenue la force militaire la plus puissante du Caucase du Sud.
La guerre patriotique de 44 jours est analysée principalement sous l’angle militaire.
Pourtant, ses dimensions politiques et géopolitiques sont tout aussi importantes.
Le résultat obtenu en 2020 ne fut pas uniquement le produit des succès sur le champ de bataille.
Il reflétait l’effet cumulé du modèle économique, de la stratégie diplomatique, de la diplomatie énergétique et de la modernisation militaire poursuivis depuis 1994.
Pour la première fois, l’Azerbaïdjan modifia profondément la dynamique du conflit et rétablit son contrôle sur une part importante de ses territoires reconnus internationalement.
Les mesures antiterroristes locales menées en septembre 2023 entraînèrent la dissolution des structures séparatistes au Karabagh.
L’Azerbaïdjan rétablit ainsi l’ordre constitutionnel et son autorité souveraine sur l’ensemble de son territoire.
Cette évolution doit être considérée comme un succès militaire, mais également comme l’ultime étape d’un long processus de construction de l’État engagé plusieurs décennies auparavant.
Comment l’Azerbaïdjan est-il devenu une puissance régionale ?
Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan possède la plus grande économie du Caucase du Sud.
Le pays constitue l’un des piliers essentiels du Corridor médian reliant l’Europe à l’Asie.
Il joue un rôle croissant dans la sécurité énergétique européenne.
Parallèlement, l’Azerbaïdjan entretient des partenariats stratégiques avec la Turquie, les États d’Asie centrale, l’Union européenne, la Chine ainsi que plusieurs pays du Moyen-Orient.
Ce statut n’est pas le fruit du hasard.
Il repose sur la stabilité politique, la stratégie énergétique, le modèle de développement économique et le renforcement institutionnel poursuivis depuis 1993.
Lorsqu’on l’examine sous un angle politique plutôt qu’émotionnel, l’enseignement principal du 15 juin apparaît clairement.
La plus grande menace à laquelle l’Azerbaïdjan était confronté en 1993 n’était pas seulement l’agression extérieure. Elle résidait également dans l’affaiblissement des institutions étatiques, l’effondrement de la gouvernance et le risque de fragmentation nationale.
Les trois décennies suivantes ont démontré que la pérennité de l’État, le développement économique, la puissance militaire et l’influence géopolitique sont profondément interdépendants.
Les fondements de l’émergence de l’Azerbaïdjan comme puissance régionale furent précisément posés à ce moment-là, lorsque le pays réussit à préserver puis à reconstruire son État en 1993.
Par Faig Mahmudov