Selon plusieurs analystes, la guerre pourrait détourner l’attention des États-Unis de la région, alors même que l’intérêt de Washington s’était considérablement renforcé après la signature des accords de paix à Washington en août dernier. Plus largement, l’avenir même du projet TRIPP pourrait être remis en question.
D’autres experts estiment au contraire qu’avec la montée en puissance des Gardiens de la révolution (CGRI) et la radicalisation du régime iranien, Téhéran pourrait adopter une attitude plus agressive envers le corridor commercial et de transport soutenu par les États-Unis, qui longe ses frontières septentrionales. Certains avancent également que l’Iran pourrait agir de concert avec la Russie sur ce dossier.
Joshua Kucera, analyste du Caucase du Sud au sein de l’International Crisis Group à Bruxelles, considère que la guerre risque d’avoir un impact négatif sur l’ensemble du processus de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie.
Un journaliste de l’édition anglophone grecque TO BHMA International Edition s’est entretenu avec Joshua Kucera ainsi qu’avec Alexander Cooley, professeur de science politique au Barnard College de l’université Columbia, autour de ces enjeux.
Transformation géopolitique et nouveaux risques
Selon Kucera, la guerre en Ukraine a déjà profondément transformé le Caucase. Sa principale conséquence a été l’affaiblissement notable de la Russie, longtemps puissance dominante dans la région.
Le recul de l’influence de Moscou a ouvert un espace à d’autres acteurs - avant tout la Turquie, mais aussi, dans une certaine mesure, l’Union européenne et les États-Unis.
« La situation reste toutefois extrêmement mouvante et difficile à prévoir. Le scénario catastrophe serait un effondrement de l’État iranien sur le modèle syrien. Cela provoquerait des flux massifs de réfugiés auxquels ni Bakou ni Erevan ne sont préparés. Ce serait une menace majeure, notamment pour l’Azerbaïdjan, compte tenu de l’importante population azérie vivant en Iran et des relations ambiguës qu’elle entretient avec les autorités de Bakou », souligne Kucera.
Le professeur Alexander Cooley rappelle pour sa part qu’autrefois, la géopolitique régionale était perçue comme un simple « tir à la corde » entre sphères d’influence occidentale et russe. Aujourd’hui, cette lecture ne suffit plus.
« Les conflits actuels et le changement d’administration aux États-Unis ont fait émerger un modèle de sécurité à plusieurs niveaux dans l’espace de la mer Noire. Chaque État cherche davantage d’autonomie et défend ses propres intérêts, à la fois via les institutions et sur une base bilatérale. Le paysage stratégique est devenu bien plus complexe qu’il ne l’était il y a dix ou quinze ans », constate Cooley.
Une paix fragile sous « l’ombre iranienne »
Joshua Kucera se dit préoccupé par le fait que l’instabilité en Iran assombrisse le dialogue entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Bien qu’un projet d’accord existe, le traité de paix définitif n’a toujours pas été signé. Les avancées obtenues au prix de longues négociations demeurent extrêmement fragiles.
« Le principal risque aujourd’hui n’est pas une reprise de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan - espérons que cette étape soit derrière nous - mais plutôt le détournement de l’attention de Washington. Les diplomates américains chargés du processus de paix sont désormais entièrement absorbés par les événements autour de l’Iran. Nous espérions un scénario plus optimiste, mais il existe désormais des craintes que les progrès ralentissent bien davantage que prévu », explique l’analyste.
Le rôle de l’Union européenne : ambitions et limites
Kucera se montre sceptique quant à la capacité de l’Union européenne à devenir une véritable force de stabilisation dans le Caucase du Sud. Selon lui, Bruxelles n’en est encore qu’aux débuts de sa construction en tant qu’acteur géopolitique autonome et peine à produire des résultats tangibles.
Les Européens avaient notamment cherché à participer au développement du Corridor médian - en particulier de son segment désormais désigné sous le nom de « Route Trump » - mais l’initiative a finalement été reprise en main par Washington et par Donald Trump lui-même.
« L’Europe manque à la fois de vision et de ressources pour mener un véritable jeu géopolitique dans la région. Certes, certains projets existent : l’achat de gaz azerbaïdjanais ou encore le câble électrique passant par la Géorgie et la mer Noire vers la Roumanie et la Hongrie. L’énergie reste une priorité pour l’UE, mais ces efforts apparaissent dispersés et manquent de cohérence », résume Kucera.
Le professeur Cooley ajoute que la stratégie européenne est compliquée par les divisions internes et les intérêts divergents des États membres.
« Au sein même de l’Union européenne, plusieurs lignes de fracture subsistent : la France soutient activement l’Arménie, tandis que d’autres pays, motivés par leurs intérêts énergétiques, se rapprochent davantage de l’Azerbaïdjan. Dans un contexte aussi instable, il est extrêmement difficile pour Bruxelles d’élaborer et de mettre en œuvre une stratégie cohérente », conclut le professeur américain.