Après un mois marqué par une intense activité diplomatique, les dirigeants de quatre pays stratégiquement essentiels en Europe ont pris la mesure d’une réalité nouvelle : l’importance géographique et énergétique de l’Azerbaïdjan a atteint un niveau inédit, entre la guerre en Ukraine d’un côté et les bouleversements du Moyen-Orient de l’autre. Comme nous l’avons déjà souligné, Bakou s’est imposée comme la capitale du « nouveau pragmatisme » du Vieux Continent. Dans ce contexte, la visite de Giorgia Meloni était particulièrement attendue.
Treize ans sans visite d’un chef de gouvernement peuvent sembler longs entre partenaires stratégiques. « Il fallait combler ce manque », a reconnu la dirigeante italienne lors de sa rencontre avec le président Ilham Aliyev mardi après-midi à Bakou. Un manque en réalité surtout symbolique : la coopération bilatérale n’a cessé de se développer - présence d’entreprises italiennes, hausse des flux énergétiques, investissements souverains, création d’une université. Mais l’absence de visite au niveau des Premiers ministres restait notable, d’autant plus dans un contexte où les échanges commerciaux atteignent 12 milliards de dollars par an et où 16 % du gaz italien provient d’Azerbaïdjan.
La visite de mardi visait précisément à corriger cela. Entre discussions multilatérales dans le format européen incluant Erevan et Bakou, puis entretiens bilatéraux italo-azerbaïdjanais, la stratégie italienne dans le Caucase s’est déployée sur deux axes distincts. Deux déplacements, deux objectifs - accomplis en moins de 24 heures. Une rapidité saluée par le président Aliyev comme « une manifestation claire de respect et de bonne volonté ».
En 2025, l’Italie était le premier partenaire commercial de l’Azerbaïdjan, avec 12 milliards de dollars d’échanges. Cette même année, 9,5 milliards de mètres cubes de gaz azerbaïdjanais ont été exportés vers l’Italie, couvrant environ 16 % de sa demande. En parallèle, 130 entreprises italiennes sont actives dans le pays, dont 23 projets dans les territoires reconquis, tandis que le fonds souverain SOFAZ a investi 3 milliards de dollars dans l’économie italienne.
Le volet énergétique demeure central. Selon Giorgia Meloni, le pétrole et le gaz azerbaïdjanais représentent respectivement 17 % et 16 % des importations italiennes, jouant un rôle crucial depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022. Mais depuis janvier 2026, une évolution majeure est intervenue : pour la première fois, le gaz azerbaïdjanais transite vers le nord, de l’Italie vers l’Autriche et l’Allemagne, transformant la péninsule en plateforme de redistribution pour l’Europe centrale.
Le gazoduc Trans Adriatic Pipeline (TAP), déjà opérationnel entre la mer Caspienne et le sud de l’Italie via la Grèce et l’Albanie, joue désormais le rôle de porte d’entrée méridionale du réseau gazier européen. Toutefois, il fonctionne actuellement à pleine capacité. Une première extension, achevée début 2026, a ajouté 1,2 milliard de m³ annuels. Mais atteindre sa capacité maximale de 20 milliards nécessitera de nouveaux investissements : stations de compression, développement du gisement de Shah Deniz, et engagements commerciaux solides.
« Nous avons discuté d’une augmentation des volumes », a déclaré Ilham Aliyev, soulignant la nécessité de poursuivre l’expansion du TAP. Giorgia Meloni a répondu sans ambiguïté : « Nous devons travailler non seulement sur les volumes, mais aussi sur la qualité du partenariat industriel dans tous les secteurs. »
Si le TAP atteint sa pleine capacité, la part de l’Azerbaïdjan dans l’approvisionnement gazier italien pourrait passer d’environ 16 % à près de 28 %, dépassant l’Algérie, aujourd’hui principal fournisseur.
Si l’énergie a longtemps constitué le socle de la relation, une diversification est désormais clairement engagée. Le secteur de la défense et de l’aérospatiale prend de l’ampleur. En 2023, le groupe Leonardo a signé un contrat pour des avions de transport C-27J, ouvrant la voie à une coopération plus large dans les technologies avancées.
Giorgia Meloni a précisé les ambitions italiennes : renforcer la coopération dans l’aérospatiale, la sécurité maritime, la protection des infrastructures critiques et les technologies de pointe. L’objectif n’est plus seulement l’exportation, mais le codéveloppement et le partage de savoir-faire. Une logique confirmée par Ilham Aliyev, évoquant des projets de production conjointe associant technologies italiennes et capitaux azerbaïdjanais.
Parmi les initiatives marquantes figure l’Université Italie-Azerbaïdjan, inaugurée à Bakou en 2025 en présence du président Sergio Mattarella. Regroupant cinq universités italiennes, elle accueille déjà plus de 500 étudiants. Pour Ilham Aliyev, ses diplômés seront des « ambassadeurs » entre les deux pays.
Autre dimension plus inattendue : le rôle du Vatican. La Fondation Heydar Aliyev finance plusieurs projets emblématiques, dont la restauration de la basilique Saint-Pierre et la construction d’une église catholique dédiée à Jean-Paul II à Bakou, prévue pour 2027. Une diplomatie symbolique forte pour un pays à majorité musulmane, illustrant son engagement en faveur de la liberté religieuse.
Peut-être la conséquence la plus stratégique de cette visite tient-elle dans une formule simple de Giorgia Meloni : « L’Italie est prête à être une porte d’entrée privilégiée vers le marché européen. » Cette notion redéfinit le rôle italien - de consommateur à intermédiaire.
Depuis janvier 2026, le gaz azerbaïdjanais ne s’arrête plus en Italie : il poursuit sa route vers l’Europe centrale, créant un nouveau corridor énergétique vers le cœur du continent.
Les deux dirigeants ont toutefois veillé à inscrire ce rapprochement dans le cadre plus large des relations entre l’Union européenne et l’Azerbaïdjan. Ilham Aliyev a souligné que son pays exporte désormais du gaz jusqu’aux pays voisins de la République tchèque, tandis que Giorgia Meloni a appelé à un rôle accru de l’Europe dans les domaines de l’énergie et des transports.
L’intégration évoquée n’est pas institutionnelle - l’Azerbaïdjan ne vise ni l’UE ni l’OTAN - mais fonctionnelle : infrastructures, réseaux énergétiques, routes commerciales. Une stratégie que Bakou construit patiemment depuis deux décennies.
Par Akbar Novruz