Au cours des cinq dernières années, les relations économiques entre l’Azerbaïdjan et la Serbie ont connu une transformation visible. Ce qui n’était au départ qu’un échange commercial modeste, dominé par les importations, s’est progressivement mué en un partenariat économique plus stratégique, principalement porté par la coopération énergétique et les flux massifs de matières premières.
Si le volume absolu des échanges bilatéraux reste modeste comparé à celui que l’Azerbaïdjan entretient avec ses principaux partenaires européens, le tournant structurel intervenu après 2024 marque une inflexion claire dans la trajectoire des relations entre Bakou et Belgrade.
Entre 2021 et 2023, les liens économiques sont demeurés stables mais limités en ampleur. Sur cette période, le volume des échanges oscillait entre 9 et 11 millions de dollars par an. En 2021, le commerce total s’élevait à environ 9,23 millions de dollars, l’Azerbaïdjan exportant pour près de 1,19 million de dollars et important pour 8,04 millions depuis la Serbie. En 2022, les échanges ont progressé à environ 10,89 millions de dollars, avec des exportations atteignant 1,74 million et des importations 9,14 millions. En 2023, le total a légèrement augmenté à 11,37 millions de dollars, mais les exportations azerbaïdjanaises ont chuté à environ 0,5 million, tandis que les importations ont grimpé à près de 10,87 millions.
Cette configuration illustre le déséquilibre structurel de la première phase. L’Azerbaïdjan était essentiellement importateur net de produits serbes, tandis que ses exportations demeuraient sporadiques et concentrées sur un nombre restreint de biens. La Serbie fournissait des biens de consommation, des produits alimentaires transformés, des produits pharmaceutiques et des articles industriels correspondant naturellement à la demande d’importation azerbaïdjanaise. À l’inverse, le panier d’exportations non pétrolières de l’Azerbaïdjan s’alignait peu sur les besoins du marché serbe, et les routes logistiques entre les deux pays n’étaient pas optimisées pour un commerce régulier et de grande ampleur. En conséquence, les échanges restaient limités et dépendaient davantage d’opérations ponctuelles que de programmes commerciaux à long terme.
Le basculement décisif s’est produit en 2024. Cette année-là, les chiffres du commerce ont connu une expansion spectaculaire, atteignant environ 190 millions de dollars. Les exportations de l’Azerbaïdjan vers la Serbie ont été évaluées à quelque 181,25 millions de dollars, soit davantage que le cumul des années précédentes. Le principal moteur de cette envolée a été l’exportation de pétrole brut. Au cours des neuf premiers mois de 2024, l’Azerbaïdjan a exporté plus de 241 000 tonnes de brut vers la Serbie, pour une valeur totale d’environ 151,9 millions de dollars. Ces livraisons énergétiques ont profondément modifié l’échelle et la visibilité des relations économiques bilatérales.
Parallèlement, la coopération gazière est passée des déclarations politiques à la mise en œuvre concrète. Les deux pays ont appliqué des accords permettant à la Serbie d’importer jusqu’à 400 millions de mètres cubes de gaz azerbaïdjanais d’ici la fin de 2024. Ces approvisionnements ont renforcé la sécurité énergétique de la Serbie dans un contexte de volatilité accrue sur les marchés gaziers européens et ont conforté la position de l’Azerbaïdjan comme partenaire fiable dans les Balkans. Même lorsque les livraisons de gaz ne sont pas pleinement reflétées dans les statistiques classiques du commerce de marchandises, leur impact économique et politique reste considérable, impliquant des contrats à long terme, une coordination des infrastructures et une planification stratégique.
En 2025, les chiffres globaux des échanges ont partiellement reculé, le volume total étant ramené à environ 135 millions de dollars. Ce repli ne doit toutefois pas être interprété comme un retournement de tendance. Il reflète plutôt une normalisation après le pic exceptionnel de 2024, alimenté par des flux massifs de matières premières. Le calendrier des livraisons, les fluctuations des prix et les effets de base expliquent en grande partie cette volatilité. Fait notable, les importations azerbaïdjanaises en provenance de Serbie auraient progressé d’environ 55 % en glissement annuel en 2025, ce qui suggère un renforcement des échanges de biens non énergétiques.
L’investissement demeure le pilier le plus faible et le moins développé des relations économiques bilatérales. Les investissements serbes dans le secteur non pétrolier azerbaïdjanais sont estimés à environ 10 millions de dollars - un montant symboliquement significatif mais économiquement limité. Dans le même temps, les déclarations officielles mettent de plus en plus l’accent sur l’intérêt de l’Azerbaïdjan à investir en Serbie, notamment dans les infrastructures et les projets liés à l’énergie. Sans une expansion significative des investissements bilatéraux, la relation risque de rester excessivement dépendante du commerce énergétique et vulnérable aux cycles des matières premières.
Pour assurer la résilience à long terme du partenariat, une coopération fondée sur l’investissement est essentielle. Des projets d’infrastructures énergétiques - notamment dans le stockage du gaz et la distribution en aval - pourraient approfondir l’interdépendance. Des initiatives dans les transports et la logistique pourraient positionner la Serbie comme un hub balkanique pour les flux commerciaux liés à l’Azerbaïdjan. L’agroalimentaire et la transformation alimentaire offrent des opportunités de coentreprises combinant la capacité de production serbe avec le capital et l’accès au marché azerbaïdjanais. Enfin, une coopération accrue dans les technologies de l’information et les services permettrait de diversifier les liens économiques au-delà du commerce de biens physiques et des matières premières.
Plusieurs contraintes subsistent. La concentration des échanges sur le pétrole et le gaz expose les chiffres commerciaux à de fortes fluctuations annuelles. La coopération énergétique dépend de la fiabilité des infrastructures et de la stabilité des corridors de transit. La capacité institutionnelle à concevoir et à mettre en œuvre des projets de grande envergure déterminera si la bonne volonté politique peut se traduire en résultats concrets. Enfin, le faible niveau d’engagement des petites et moyennes entreprises dans les deux pays limite les effets d’entraînement plus larges sur les économies respectives.
À l’horizon 2026-2030, trois scénarios semblent plausibles. Dans le premier, les échanges se stabilisent dans une fourchette de 100 à 200 millions de dollars, principalement portés par l’énergie et avec une diversification limitée. Dans le deuxième scénario, plus favorable, la coopération énergétique agit comme catalyseur d’investissements dans les infrastructures et d’une diversification commerciale, réduisant la volatilité et approfondissant l’intégration économique. Dans le troisième, le discours politique se poursuit mais l’exécution des projets accuse un retard, entraînant un essoufflement de la dynamique.
En conclusion, les relations économiques entre l’Azerbaïdjan et la Serbie au cours des cinq dernières années illustrent comment une coopération énergétique stratégique peut transformer rapidement l’ampleur des liens bilatéraux. Le passage d’environ 10 millions de dollars d’échanges annuels avant 2024 à plus de 100 millions ensuite constitue un point d’inflexion net. La pérennité de cette transformation dépendra de la capacité des deux pays à concrétiser les investissements annoncés, à diversifier leurs échanges au-delà des matières premières et à traduire le langage du partenariat stratégique en projets économiques viables et durables.