LES DEBUTS DU CHRISTIANISME DANS LE CAUCASE DU SUD

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9 Octobre 2025 17:39
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LES DEBUTS DU CHRISTIANISME DANS LE CAUCASE DU SUD

Thiridate était un Parthe de la dynastie des Arsacides de Perse. Cette dynastie sera vaincue en Perse par les Sassanides qui s’installent sur le trône tandis que des survivants de l’ancienne dynastie parthe se maintiendront sur le territoire qu’on appelle jusqu’à aujourd’hui l’Arménie. Une autre branche de la famille royale des Arsacides de Perse régnera à la même époque sur le royaume d’Albanie du Caucase.

Le territoire de l’Arménie était donc dirigé par un roi étranger, un roi parthe pratiquant un culte polythéiste, lequel a adopté la foi chrétienne du fait de la prédication et du zèle de Grégoire, d’ascendance parthe lui-aussi, mais devenu chrétien dans le pays où il avait trouvé refuge après un exil forcé, le royaume d’Edesse, un antique petit royaume indépendant (dans la région de Urfa, sur le territoire de l’actuelle Turquie). Ce roi parthe polythéiste, Thiridate IV, occupait le pouvoir et dominait une population arménienne elle-aussi polythéiste, et dotée de son propre panthéon (Anahit, Vahagn, etc.). Le roi s’étant converti au christianisme, le christianisme devenait de la sorte la religion d’État. Le roi était chrétien, le royaume était chrétien, mais le peuple sur lequel il exerçait son autorité ne l’était pas encore dans sa totalité. Le roi Thriridate IV s’attaquera par la suite brutalement à l’ancien culte arménien en détruisant ses temples, purement et simplement.

Les Parthes sont considérés comme une fraction de la nation des Scythes dont les guerriers venus de l’Asie continentale fondèrent une dynastie qui régna sur la Perse de -247 à 224 apr. J.-C. Ils affrontèrent le royaume d’Arménie puis l’empire romain et s’étendront jusqu’en Mésopotamie vers le Sud avant de sombrer en 224 sous les coups d’un de leurs vassaux perses, Ardachir, qui deviendra le fondateur d’une nouvelle dynastie perse ou iranienne, celle des Sassanides, laquelle se maintiendra jusqu’à l’invasion de la cavalerie arabo-musulmane au VIIème siècle.

Une branche cadette de la famille royale des Parthes a pris pied sur le territoire du royaume d’Arménie vers l’an 12 apr. J.- C. Thiridate accède au pouvoir en 298 et il est alors un fervent adepte du zoroastrisme et à l’occasion un persécuteur de Chrétiens. On lui attribue notamment le meurtre d’un groupe de jeunes filles chrétiennes fuyant les persécutions dans l’empire romain, après qu’une d’entre elles eût refusé le mariage qu’il lui proposait. Un certain Grégoire, revenu servir son prince après avoir passé de longues années en Cappadoce refusa de se plier à un rituel religieux polythéiste en cours au motif de sa foi chrétienne. Il s’attira alors les foudres du souverain qui apprit incidemment que cet homme issu de la noblesse parthe était un des enfants de celui avait assassiné son père, le souverain arsacide d’Arménie Khosro II. Cet enfant avait survécu à la vengeance qui s’était abattue sur sa famille au prix d’un exil à Césarée de Cappadoce. C’est là qu’il devint chrétien. Le roi Thiridate le fit alors enfermer mais, devenu à moitié fou après l’assassinat des jeunes filles chrétiennes, on lui conseilla de consulter Grégoire que ses guérisons avaient rendu célèbre avant son incarcération. Le roi retrouva la santé et adopta la foi de celui qui était à l’origine de sa guérison. Grégoire devint par la suite le très fameux Grégoire l’Illuminateur, celui grâce à qui Thiridate s’est converti au christianisme avant de le déclarer religion officielle de son royaume en 301. Devenu un haut dignitaire du régime, Grégoire s’employa à diffuser le christianisme dans le royaume auprès de la population arménienne restée largement encore attachée au panthéon de ses dieux et déesses.

La christianisation aura donc été le fait du souverain de la branche cadette arsacide d’un royaume parthe régnant sur une population et un territoire qui furent une colonie caucasienne de la branche aînée de cette dynastie arsacide, laquelle aura dominé la Perse pendant presque 500 ans. Et ce royaume fut gagné au christianisme par la foi de Grégoire, un descendant de la noblesse parthe. La proclamation de la nouvelle religion d’État doit donc bien peu aux Arméniens.

Le royaume parthe de la dynastie des Arsacides d’Arménie est-il pour autant le premier royaume chrétien ? Il semble qu’il ne le soit pas et certains éléments permettent d’en douter légitimement.

Nous savons en effet que la présence chrétienne est très anciennement implantée dans un autre petit royaume antique, plus au sud, dans la région d’Edesse (aujourd’hui Urfa, dans le sud de la Turquie). Edesse était la ville principale du vieux royaume d’Osroène où se sont succédé des souverains d’origine arabe ou syriaque. Un de ses souverains, Abgar V, est le sujet d’un récit que certains historiens considèrent légendaire. Se sachant gravement malade, il aurait adressé une missive à des Hébreux car il aurait eu connaissance des miracles nombreux qu’un homme prénommé Jésus avait accomplis dans la région de Jérusalem. Jésus lui aurait répondu qu’il lui enverrait bientôt un de ses disciples. On ne sait avec certitude si cet épisode a réellement eu lieu. Aurait-on néanmoins inventé une telle histoire si l’on n’avait pas eu la certitude déjà d’un relatif écho du message christique dans ce royaume ?

En outre il est fait mention dans les traditions orales de la même époque d’une image du visage du Christ, « le Mandylion » ou « Image d’Edesse », qui aurait été remise au roi Abgar V et que son exposition publique au moment où une armée perse était menaçante aurait suffi à repousser l’ennemi. Nous sommes là au 1er siècle apr. J.-C. Certains y voient déjà une première mention du fameux linceul connu sous le nom contemporain de « Linceul de Turin ». Qu’on soit convaincu ou non de l’authenticité de ces récits, ils démontrent une précoce notoriété de la personnalité du Christ, bien au-delà du monde judaïque d’où il est originaire. Rien ne nous dit que l’ensemble de la population de son royaume était chrétienne et encore moins que la religion officielle en fût le christianisme, mais on peut assurer que la révélation du Christ y était connu et diffusée.

Cette présence christique (et chrétienne peut-être déjà), se trouve encore renforcée par la présence de l’Apôtre Thaddée (qui apparaît aussi sous le nom de Addaï), un contemporain du Christ et un de ses proches, qui aurait évangélisé la région d’Edesse. Il n’est dès lors pas invraisemblable qu’Abgar VIII ait fait le choix d’une conversion au christianisme vers l’an 200 et proclamé le christianisme religion officielle de son royaume. C’est ce que croit pouvoir avancer l’universitaire français Henri-Irénée Marrou. En 213, son fils Abgar IX est convoqué à Rome, régime encore fidèle à ses croyances polythéistes, et assassiné. Dans la foulée, son royaume est annexé par l’empire romain. Abgar VIII et Abgar IX seront alors inscrits dans l’Histoire pour avoir fondé les premiers un Etat chrétien, entre 200 et 212 apr. J.-C., quoique sa durée fût très courte. Le premier Etat chrétien dans le monde aura donc été très vraisemblablement le Royaume d’Edesse, entre 200 et 212.

La proclamation du christianisme comme religion d’État advient en général au terme d’une période plus ou moins longue d’évangélisation. Dans les tout premiers temps de la diffusion du christianisme, ce sont les Apôtres, les proches du Christ qu’il a choisis de son vivant qui ont creusé les premières fondations. Deux d’entre eux sont restés de manière persistante dans la mémoire des nations du Caucase et de l’Histoire du christianisme. : Thaddée et Barthélémy.

Thaddée est réputé s’être dirigé vers le royaume de Perse et le royaume d’Arménie en passant par Edesse. Les traditions du christianisme oriental accordent une place particulièrement importante à Bathélémy l’Apôtre qui aurait été envoyé en Inde, serait passé en Mésopotamie et dans le royaume parthe, avant de venir vers un territoire que les textes désignent sous le nom de Grande Arménie.

La notion de Grande Arménie renvoie au très vaste royaume fondé par la dynastie arménienne des Artaxiades, dont Tigrane le Grand fut le plus grand conquérant et qui demeure à ce jour une figure tutélaire dans l’imaginaire historique de l’Arménie contemporaine. Ce règne de Tigrane se caractérisa par une très ambitieuse expansion territoriale, qui le conduisit, pour ce qui concerne la région caucasienne, à dominer l’Ibérie (Géorgie contemporaine) et l’Albanie du Caucase (une portion du territoire actuel de l’Azerbaïdjan). Cet empire vite assemblé ne dura qu’un quinzaine d’années entre 86 et 69 av. J.-C, le fils de Tigrane s’étant rebellé contre son père. Le résultat pratique et contemporain est que l’historiographie a longtemps qualifié comme « arméniens » des territoires qui n’avaient été l’objet que d’une conquête fugitive et sans lendemain. Longtemps encore sera conservé et entretenu le souvenir d’une Grande Arménie de Tigrane sur des espaces qui n’avaient été en réalité dominés qu’un instant.

C’est ainsi que certaines sources évoquent la Grande Arménie pour localiser la ville d’Albanopolis où Barthélémy aurait trouvé la mort et connu le martyr. Toutefois, lorsque Barthélémy a perdu la vie à Albanopolis, la région n’était plus depuis longtemps sous la suzeraineté d’un quelconque souverain arménien mais sous le contrôle de l’empire parthe (- 250/ 224 apr. J. -C. qui avait conquis à son tour le royaume d’Albanie du Caucase. Puis, lorsque que l’empire arsacide de Perse s’effondra sous les coups des Sassanides, une branche cadette survivante de la dynastie parthe se maintiendra, tant sur le territoire du royaume d’Arménie que sur le territoire du royaume de l’Albanie du Caucase.

Rapporté au domaine religieux, la diffusion du christianisme engagée par Barthélémy jettera les semences qui donnèrent naissance à l’Église d’Albanie du Caucase dont la longue histoire se poursuivra virtuellement jusqu’en 1836, date à laquelle les tsars, nouveaux maîtres du Caucase, la plaça arbitrairement sous l’autorité du clergé arménien afin de la fondre dans l’Église apostolique d’Arménie.

La ville d’Albanopolis (« Ville d’Albanie » ou « ville des Albaniens ») citée dans les chroniques est souvent identifiée à la ville contemporaine de Bakou. Comme indiqué plus haut, certaines chroniques placent Albanopolis en Grande Arménie, où Barthélémy aurait été exécuté sous le règne d’un roi nommé Polumi ou Paloumios, qu’il avait converti au christianisme à la grande fureur de certains de ses sujets. Or aucun roi de la dynastie des Arsacides d’Arménie n’a régné sous ce nom dans la liste des souverains de cette lignée. Le souvenir du martyr de Barthélémy vers l’an 71 est néanmoins suffisamment vif dans l’Église orthodoxe pour qu’une chapelle soit bâtie en son honneur par les Russes en 1892 à Bakou, aux pieds de la fameuse Tour de la Vierge, lieu présumé de sa mort. Cette chapelle sera détruite en 1936 dans le cadre de la politique anti-religieuse menée par le pouvoir soviétique.

Longue et riche est cette histoire de l’Église de l’Albanie du Caucase, mais malheureusement assez lacunaire. Sa participation au Concile des Trois Eglises (Ibère géorgienne, celle d’Albanie du Caucase et celle d’Arménie) à Dvin en Arménie, à celui de 607 à Dvin également témoigne de son importance. Des églises, des monastères, dont certains existent encore à ce jour dans le Karabagh et ailleurs et des établissements religieux à Jérusalem sont le signe de sa vitalité, de sa prospérité et du nombre des croyants qui l’animait. On a retrouvé des manuscrits écrits en langue et en graphie albanienne jusque dans le monastère sainte Catherine du Sinaï.

De ces quelques éléments, on peut constater que le processus de diffusion et d’expansion du christianisme dans la région du Caucase fut à peu près simultané dans les trois aires ethniques et linguistiques de la Géorgie (Ibérie du Caucase), de l’Albanie du Caucase (dans l’Azerbaïdjan contemporain) et sur le territoire actuel de l’Arménie.