Comme chacun le sait, une lutte d’influence se déroule actuellement en Asie centrale entre les États-Unis, la Chine et la Russie, chacun cherchant à s’assurer le contrôle des ressources de cette région du monde. Récemment, le secrétaire d’État américain Marco Rubio s’est rendu en Ouzbékistan. Il y a rencontré les ministres des Affaires étrangères des cinq États d’Asie centrale dans le cadre du format « 5+1 ». L’intérêt croissant de Washington pour cette région particulièrement riche en ressources naturelles ne passe pas inaperçu.
Que recherchent exactement ces grandes puissances en Asie centrale : des ressources, des marchés, des voies de transport ou autre chose ? Il convient de souligner que le Kazakhstan et l’Ouzbékistan savent tirer profit de cette rivalité. Dans ces conditions, les pays d’Asie centrale seront-ils en mesure de préserver une politique étrangère indépendante ?
Le principal objectif des États-Unis dans la région demeure l’éviction de l’influence chinoise et russe. Washington a déjà obtenu certains résultats en ce sens. Il est notamment parvenu à affaiblir considérablement la position de la Russie. En effet, le principal dossier qui continue de relier Moscou aux pays d’Asie centrale -- avant tout l’Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan - reste celui des travailleurs migrants. Nous y reviendrons plus loin. Sur la plupart des autres questions, en revanche, la Russie ne fait plus véritablement partie du cercle des puissances capables d’influer sur l’évolution de la situation en Asie centrale.
Dans cette perspective, les États-Unis ont mis en place dès 2015 la plateforme diplomatique régionale C5+1. Ses groupes de travail couvrent les domaines de l’économie, de l’énergie, de l’environnement et de la sécurité. En substance, Washington a déployé des efforts considérables pour rapprocher les objectifs et les priorités des cinq États d’Asie centrale : le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et le Turkménistan. Le principal organe de coordination demeure le secrétariat du C5+1, créé en 2023. En septembre de la même année, lors d’un nouveau sommet du C5+1, la plateforme B5+1 a également été lancée, avec pour objectif de rapprocher les intérêts économiques des pays d’Asie centrale de ceux de leurs entreprises privées.
Sous la présidence de Trump, Sergio Gor, originaire de Tachkent, est devenu envoyé spécial des États-Unis pour l’Asie centrale. En septembre 2025, Washington a réuni les dirigeants des cinq pays de la région afin qu’ils puissent présenter directement leurs objectifs et leurs attentes aux autorités américaines.
Les dirigeants centrasiatiques ont particulièrement apprécié le coup sévère porté par les républicains à l’USAID, à la NED et à Radio Liberty, des organisations qui critiquaient fréquemment leurs politiques et soutenaient les oppositions locales. En retour, lors de leur rencontre avec le président américain, ils ont multiplié les éloges à l’égard de Donald Trump et de sa politique. Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a notamment déclaré que Trump était « un grand dirigeant et homme d’État envoyé par le ciel pour rétablir le bon sens et les traditions que nous partageons tous dans la politique intérieure et étrangère des États-Unis ».
Washington a également réussi à conclure des accords avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, susceptibles de générer, à terme, des milliards de dollars de revenus pour les États-Unis.
À l’issue de cette rencontre, le Kazakhstan a annoncé son intention de rejoindre les accords d’Abraham, ce qui rapprocherait sensiblement le pays du principal allié des États-Unis sur la scène internationale : Israël.
Les États-Unis s’intéressent aux approvisionnements en pétrole et en gaz provenant de cette région, ainsi qu’à l’accès à plusieurs minerais stratégiques, notamment l’uranium et le lithium. On observe également un élargissement de la conception américaine de cet espace géographique. Les analystes américains tendent désormais à y inclure de plus en plus l’Azerbaïdjan, situé sur l’autre rive de la mer Caspienne, mais qui développe progressivement ses relations avec les pays de la région.
Un autre volet important de la politique américaine consiste à surveiller le respect des sanctions imposées à la Russie. Certains pays de la région, le Kirghizistan en particulier, ont en effet souvent permis à Moscou de contourner ces restrictions.
Bien que les États-Unis investissent dans les secteurs pétrolier et gazier, les technologies de l’information et d’autres domaines en développement, l’Asie centrale devient également un marché de plus en plus attractif pour les produits industriels et de consommation américains. Les grandes entreprises américaines demeurent toutefois prudentes à l’égard de cette région. Elles n’ont pas oublié que des confiscations d’actifs y ont déjà eu lieu à plusieurs reprises, même si, jusqu’à présent, elles ont principalement concerné des investisseurs russes et chinois.
Les États-Unis encouragent activement la mise en place de nouvelles voies logistiques permettant de contourner le territoire russe. Leur principal projet dans ce domaine est le corridor transcaspien, également appelé corridor médian, destiné à relier l’Asie centrale aux marchés européens en passant par la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie.
Sa mise en œuvre a commencé en 2014, avec l’ouverture de la ligne ferroviaire transkazakhe, suivie du lancement des travaux de construction de la ligne Bakou-Tbilissi-Kars. Washington soutient également les projets CASA-1000 et du corridor Lapis-Lazuli, qui prévoient respectivement la création d’un réseau de transport d’électricité et de nouvelles routes commerciales permettant de contourner non seulement la Russie, mais aussi la Chine.
Les États-Unis s’opposent par ailleurs, avec un certain succès, aux tentatives russes de lancer leurs propres grands projets énergétiques dans la région. C’est notamment le cas du projet d’union gazière avec l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, qui donnerait à Moscou la possibilité de contrôler les flux de gaz en provenance de ces pays.
Une autre priorité américaine consiste à préserver la stabilité régionale, à sécuriser les frontières et à lutter efficacement contre les menaces extérieures, notamment celles provenant d’Afghanistan.
Washington combat l’extrémisme islamiste dans la région et aide les pays d’Asie centrale à intégrer les militants islamistes dans la vie publique de leurs États. Les États-Unis ont déjà investi environ 100 millions de dollars dans ce domaine : mise en place de postes-frontières mobiles, formation professionnelle des agents des services frontaliers et des douanes, entre autres initiatives.
Washington soutient également différents programmes visant à améliorer la gouvernance publique, à renforcer les relations avec les entreprises locales et à développer les initiatives éducatives. Ces dernières encouragent notamment la recherche historique nationale dans chacun des pays d’Asie centrale, ainsi que la publication d’ouvrages consacrés aux politiques coloniales et assimilationnistes de la Russie tsariste et de l’URSS dans la région. Elles mettent également en lumière la répression exercée par les autorités de l’Empire russe, puis par le pouvoir soviétique communiste, contre toute manifestation de mouvements nationaux et patriotiques.
Contrairement aux États-Unis, les objectifs de la Chine en Asie centrale sont beaucoup plus circonscrits et concernent avant tout la protection de ses propres intérêts au Xinjiang. À cette fin, les autorités chinoises s’opposent résolument au terrorisme islamiste, à l’extrémisme et au séparatisme, et prennent des mesures actives pour les combattre. Elles cherchent parallèlement à renforcer leur présence dans la région en consolidant leurs relations avec les autorités locales.
Cette question revêt une importance particulière pour Pékin, dans la mesure où le renforcement de l’influence chinoise a provoqué à plusieurs reprises des manifestations de grande ampleur dans des pays de la région, notamment au Kazakhstan.
La Chine met principalement en œuvre ses projets économiques en Asie centrale dans le cadre de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai). Toutefois, contrairement aux États-Unis, elle entretient beaucoup moins de contacts avec les populations locales et ne se préoccupe guère de leur opinion concernant la réalisation de ces projets.
La Chine déploie activement dans la région sa stratégie des Nouvelles Routes de la soie, ou « Belt and Road Initiative », dont l’objectif est de faire du pays une puissance mondiale dominante et de transformer l’Asie centrale en une zone relevant de sa sphère d’influence économique et politique exclusive.
Pékin mobilise d’importantes ressources financières pour investir en Asie centrale et développer les infrastructures. Il construit notamment des routes et des réseaux électriques, modernise l’agriculture et introduit des méthodes de gestion plus écologiques des ressources du sous-sol, contribuant ainsi au développement des États de la région.
La Chine accroît constamment ses échanges commerciaux avec ces pays, investit dans leurs secteurs industriels et leurs hautes technologies et cherche, en contrepartie, à prendre le contrôle des ressources minérales et autres richesses de l’Asie centrale.
Cette stratégie entre directement en contradiction avec les intérêts des États-Unis, mais aussi avec ceux des élites politiques centrasiatiques, qui tentent précisément de préserver une marge de manœuvre entre Washington et Pékin.
Soucieuse de réduire sa dépendance aux approvisionnements en pétrole et en gaz en provenance d’Iran, la Chine cherche à diversifier ses sources d’énergie en important ces ressources du Turkménistan, du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan.
Par ailleurs, désireuse de mettre fin à sa dépendance à l’égard des voies maritimes pour l’acheminement des matières premières - l’une des principales vulnérabilités de son économie, puisque ces routes peuvent être relativement facilement bloquées par les États-Unis et leurs alliés - la Chine a commencé à utiliser activement l’Asie centrale à cette fin.
Dans le cadre du format Chine-Asie centrale, Pékin a décidé de créer plusieurs structures : un centre de lutte contre la pauvreté, un centre d’échanges et de coopération dans le domaine de l’éducation, un centre de lutte contre la désertification, ainsi qu’une plateforme destinée à favoriser les conditions d’un commerce mutuellement avantageux. L’objectif affiché est d’améliorer le niveau de vie des populations de la région.
La Chine entend également multiplier les centres culturels chinois dans les pays d’Asie centrale. Ceux-ci auront pour mission de présenter différents aspects de la vie intérieure chinoise et les réalisations socio-économiques du pays. Pékin prévoit parallèlement d'ouvrir des antennes de ses universités dans la région.
Cette politique favorisera l’intégration des habitants d’Asie centrale dans le système éducatif chinois. Ils deviendront ainsi non seulement une source de recrutement pour les universités chinoises, mais aussi, une fois diplômés, des relais de la puissance d’influence - le « soft power » - de la Chine, aussi bien dans leur région que dans le reste du monde.
Dans le même temps, cependant, la Chine exporte vers ces pays des technologies de surveillance et de contrôle des populations. Cette politique a déjà provoqué des manifestations antichinoises au Kazakhstan et au Kirghizistan. Des habitants, des syndicats et des médias indépendants se sont alors mobilisés conjointement pour dénoncer les pratiques des entreprises chinoises, notamment celles opérant dans le secteur minier.
Certes, lors de leurs rencontres avec les dirigeants chinois, les responsables politiques d’Asie centrale affichent leur soutien sans réserve aux projets de Pékin et le remercient publiquement pour l’ampleur de son aide. Ils n'en cherchent pas moins à préserver un équilibre et à empêcher leurs pays de devenir de simples vassaux dociles de la Chine. Ils s'efforcent ainsi de maintenir une politique étrangère multivectorielle, c'est-à-dire fondée sur la diversification des partenariats et des alliances.
La Russie, quant à elle, construit son influence en Asie centrale en s'appuyant sur les domaines d'intérêt commun qui ont survécu à la période soviétique.
La menace du terrorisme islamiste étant tout aussi inacceptable pour Moscou que pour les pays de la région, la Russie propose d'en contenir la propagation en maintenant ses propres bases militaires au Tadjikistan et au Kirghizistan, ainsi qu'en s'appuyant sur les organisations régionales auxquelles elle participe, notamment l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
Sur le plan économique, Moscou tente de proposer des projets susceptibles de concurrencer ceux des États-Unis et de la Chine. Il s'agit notamment de la construction de centrales nucléaires au Kazakhstan et en Ouzbékistan, du développement de l'hydroélectricité et de la mise en place de ses propres gazoducs et oléoducs pour acheminer les ressources énergétiques de la région.
Jusqu'au déclenchement de la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine, la politique visant à intégrer ces pays dans sa sphère d'influence par l'intermédiaire de l'Union économique eurasiatique (UEE) jouait également un certain rôle.
Toutefois, à la suite des vastes sanctions économiques occidentales imposées à la Russie, tous les avantages, réels ou supposés, de l'UEE ont pratiquement disparu. Les pays d'Asie centrale manifestent désormais très peu d'intérêt pour ce projet d'intégration, qui semble en voie d'essoufflement.
Dans le domaine des transports et des infrastructures routières, la Russie cherche à exploiter le réseau de communication hérité de l'époque soviétique pour en faire des corridors logistiques permettant d'accéder aux marchés asiatiques. Mais, ces dernières années, ces projets ont eux aussi suscité peu d'intérêt parmi les pays de la région, compte tenu des phénomènes de stagnation et de déclin économique qui ont commencé à toucher la Russie elle-même.
Il ne fait aucun doute que la langue russe et, dans une moindre mesure, le maintien des liens culturels et historiques à travers elle demeurent des instruments importants de l'influence russe dans la région.
Toutefois, contrairement à Moscou, qui considère la langue russe comme un moyen de maintenir les pays d'Asie centrale dans son orbite, les États de la région lui attribuent une fonction tout autre, essentiellement pragmatique.
L'Asie centrale continue en effet d'afficher un taux de natalité relativement élevé par rapport à la Russie, tandis que les emplois et les salaires décents font cruellement défaut à une partie importante de sa population. C'est notamment pour cette raison que les pays de la région ont préservé leurs liens avec la Russie : l'émigration professionnelle leur permet d'alléger les tensions sociales intérieures en envoyant travailler sur le territoire russe une partie de leur population active, et notamment les personnes susceptibles de nourrir un mécontentement croissant dans leur propre pays.
Cette situation a entraîné la formation d'importantes communautés de travailleurs migrants dans différentes régions de Russie. Celles-ci exercent une influence de plus en plus significative sur la vie socio-politique et économique de ces territoires.
Dans le même temps, cette main-d'œuvre centrasiatique rend la Russie elle-même dépendante de ces travailleurs, généralement disposés à occuper des emplois moins bien rémunérés. Cependant, la guerre russo-ukrainienne, qui mobilise d'immenses ressources financières et humaines et aggrave la situation économique intérieure de la Russie, commence également à réduire l'attrait de ce pays aux yeux des travailleurs migrants.
Ainsi, dans un contexte de confrontation active entre trois « centres de pouvoir » en Asie centrale — les États-Unis, la Chine et la Russie, cette dernière étant progressivement en retrait, mais conservant néanmoins une influence considérable - la principale condition pour préserver une politique étrangère indépendante réside dans la capacité des États de la région à manœuvrer avec habileté et discernement entre ces puissances.
Il leur faudra, pour y parvenir, construire des relations stratégiques, durables et mutuellement bénéfiques, susceptibles de contribuer au développement socio-économique de l'ensemble des États d'Asie centrale.
Par Ruslan Shevchenko