Au début juin, Achgabat a accueilli la 9e réunion de la Commission intergouvernementale turkméno-turque pour la coopération économique, coprésidée par le vice-président du Cabinet des ministres du Turkménistan, Nokerguly Atagulyyev, et le vice-président de la République de Turquie, Cevdet Yılmaz. À l’issue des discussions, les deux parties ont signé, le 4 juin, un plan d’action comprenant 71 mesures destinées à approfondir la coopération bilatérale.
Ce document couvre un large éventail de domaines, allant du commerce et de l’investissement à l’énergie, aux transports, à l’industrie et au développement des relations entre les milieux d’affaires. La tenue même de cette commission témoigne de l’intensité du dialogue turkméno-turc, lequel s’accompagne depuis plusieurs années d’un renforcement des liens économiques et d’un intérêt croissant des entreprises turques pour le marché turkmène.
L’un des principaux messages délivrés lors de la visite de la délégation turque à Achgabat a été la confirmation, par le vice-président Cevdet Yılmaz, de l’objectif d’augmenter les échanges commerciaux bilatéraux à 5 milliards de dollars. S’adressant aux représentants du monde des affaires turc, il a rappelé que le volume actuel des échanges entre les deux pays s’élève à environ 2,2 milliards de dollars, tandis que l’objectif fixé par les dirigeants des deux États représente plus du double de ce montant. Selon lui, Ankara entend atteindre ce seuil dans les meilleurs délais avant de poursuivre l’élargissement de la coopération économique.
Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas d’une initiative nouvelle, mais d’une orientation politique constamment réaffirmée par les autorités turques. En décembre 2025, le président turc Recep Tayyip Erdoğan avait déjà exprimé sa volonté de porter le commerce bilatéral à 5 milliards de dollars. En moins de six mois, cet objectif a donc été confirmé au plus haut niveau politique, ce qui souligne son caractère stratégique pour Ankara.
La confiance de la Turquie dans les perspectives de croissance des échanges repose en grande partie sur la présence déjà bien établie des entreprises turques au Turkménistan. Selon Cevdet Yılmaz, les entrepreneurs turcs ont réalisé près de 1 100 projets dans le pays au fil des années, pour une valeur totale dépassant 56 milliards de dollars. Le Turkménistan s’impose ainsi comme l’un des principaux terrains d’activité des entreprises turques en Asie centrale, où l’expérience accumulée constitue désormais une base solide pour développer davantage le commerce, l’investissement et la coopération industrielle.
Parmi les sociétés turques les plus emblématiques présentes dans le pays figure Polimeks, impliquée depuis plus de vingt ans dans plusieurs projets d’infrastructures majeurs. L’entreprise a notamment participé à la construction de l’aéroport international d’Achgabat, dont les travaux ont débuté en 2013, ainsi qu’au complexe olympique d’Achgabat édifié à l’occasion des 5es Jeux asiatiques en salle et d’arts martiaux de 2017. S’étendant sur environ 750 000 mètres carrés, ce complexe comprend un stade de 45 000 places, un vélodrome, un centre de tennis, des salles couvertes, des hôtels et diverses infrastructures connexes.
Un autre acteur de premier plan est Rönesans Holding, qui a construit et mis en service de nombreux établissements de santé, bâtiments administratifs et installations industrielles au Turkménistan. De son côté, Çalık Holding, autre investisseur turc majeur, est actif dans les secteurs de l’énergie, du textile et des télécommunications. Ses filiales ont participé à la construction de centrales électriques ainsi qu’au développement des capacités de production textile, aujourd’hui parmi les secteurs les plus tournés vers l’exportation de l’économie turkmène.
Parmi les autres grands groupes présents sur le marché figurent Gap İnşaat, Nata Holding et plusieurs autres entreprises turques engagées dans la construction d’autoroutes, de complexes résidentiels, d’installations industrielles, d’hôtels et d’infrastructures sociales. Selon les estimations officielles turques, la valeur cumulée des contrats réalisés au Turkménistan dépasse déjà celle enregistrée dans la plupart des autres pays d’Asie centrale où les entreprises turques sont implantées.
L’intérêt du secteur privé turc pour le Turkménistan est également alimenté par les perspectives de croissance économique du pays. À cet égard, le lancement de la quatrième phase de développement du plus grand gisement gazier turkmène, Galkynysh, constitue un facteur déterminant. En avril, le Turkménistan et la société chinoise CNPC ont signé un accord portant sur la création de nouvelles installations dans le cadre de cette phase, laquelle prévoit une capacité supplémentaire de production de 10 milliards de mètres cubes de gaz par an. Le coût du projet est estimé à 5,1 milliards de dollars.
Pour les entreprises étrangères, l’enjeu ne réside pas uniquement dans le projet gazier lui-même, mais également dans son effet multiplicateur sur l’ensemble de l’économie. De tels investissements énergétiques génèrent une demande accrue de services de construction, d’infrastructures de transport et d’énergie, stimulent les dépenses publiques et entretiennent un niveau élevé d’activité économique pendant plusieurs années. Ces conditions favorisent traditionnellement le recours aux entrepreneurs internationaux, aux sociétés d’ingénierie, aux fournisseurs d’équipements et aux investisseurs.
La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) partage cette analyse. Dans son rapport sur les perspectives économiques régionales publié le 3 juin, l’institution souligne que l’économie turkmène a progressé de 6,3 % au premier trimestre 2026, tandis que le secteur pétrolier et gazier a dépassé les objectifs prévus en matière de production et de transformation. Le rapport indique également que la mise en œuvre de la quatrième phase du gisement de Galkynysh soutiendra davantage l’activité économique à moyen terme. La BERD prévoit une croissance du PIB de 6,3 % en 2026 comme en 2027, avec un potentiel haussier lié à l’augmentation des investissements et à l’expansion du projet Galkynysh.
Dans ce contexte, le Turkménistan demeure un marché où les grands projets publics d’infrastructures et d’industrialisation continuent de générer une demande soutenue de travaux de construction. Pour les entreprises turques, fortes de leur expérience et de dizaines de milliards de dollars de contrats réalisés dans le pays, les conditions semblent réunies pour une nouvelle phase d’expansion. Concrètement, la croissance attendue du secteur gazier pourrait soutenir un cycle complet d’investissements dans la construction, l’industrie, l’énergie et les secteurs connexes.
Les perspectives du marché turkmène ne suscitent d’ailleurs plus seulement l’intérêt de la Turquie. Au cours des dix-huit derniers mois, le Turkménistan a considérablement renforcé ses relations avec les milieux d’affaires de plusieurs grandes économies mondiales.
L’un des événements les plus marquants a été le forum économique et l’exposition turkméno-chinois organisés à Achgabat en avril 2026. Plus de 200 entreprises chinoises y ont participé, avec des discussions portant sur l’énergie, l’agriculture, la construction, les transports, les télécommunications et l’industrie.
En mars 2026, Achgabat a également accueilli le premier Forum économique Turkménistan–Union européenne, organisé conjointement par le gouvernement turkmène, l’Union européenne et le Centre du commerce international (ITC), autour des thèmes du transport, de la logistique, de l’énergie et de l’investissement.
Une dynamique comparable est observable dans les relations avec les États-Unis. Fin 2025, un Forum économique turkméno-américain s’est tenu, tandis qu’en 2026, l’Association pour la coopération économique turkméno-américaine (TABCA) a élargi ses programmes visant à renforcer les liens entre les entreprises américaines et le secteur privé turkmène.
La dimension britannique mérite également une attention particulière. En 2026, la coopération a dépassé le cadre traditionnel des échanges énergétiques. En mai, Londres a accueilli la plus importante mission commerciale Royaume-Uni–Turkménistan jamais organisée, réunissant 28 entreprises turkmènes et plus de 40 organisations britanniques. Les deux parties ont signé dix accords et protocoles d’entente dans les domaines de l’énergie, de la construction, de la logistique, des services financiers, de l’éducation et du commerce.
Peu auparavant, une délégation turkmène avait rencontré à Londres les responsables du London Stock Exchange Group. Les discussions ont porté sur la coopération financière, l’attraction d’investisseurs internationaux et l’élargissement de l’accès aux capitaux pour les projets turkmènes.
Pris dans leur ensemble, ces développements dessinent une trajectoire relativement claire pour les relations économiques turkméno-turques à moyen terme. D’une part, Ankara poursuit de manière constante son objectif politique de porter les échanges commerciaux à 5 milliards de dollars. D’autre part, les entreprises turques disposent déjà de l’un des plus importants portefeuilles de projets réalisés au Turkménistan parmi les investisseurs étrangers, ce qui constitue une base solide pour poursuivre leur expansion.
Dans ce contexte, le Turkménistan entre dans une phase où les principaux moteurs de croissance génèrent une demande d’investissement plus stable et plus prévisible. Cette évolution renforce l’importance des partenariats économiques extérieurs et accroît le rôle des grands entrepreneurs et investisseurs internationaux.
À l’horizon 2026-2027, cette période pourrait ainsi marquer une intensification des relations économiques entre le Turkménistan et ses principaux partenaires extérieurs, dont la Turquie, avec un approfondissement des échanges de savoir-faire, de technologies et de pratiques d’investissement.
Pour Ankara, il ne s’agit pas seulement d’augmenter le volume des échanges commerciaux, mais également de consolider sa position stratégique au sein de l’économie turkmène dans un contexte de concurrence internationale croissante pour l’accès aux grands projets.
Avec le lancement prévu d’ici la fin de l’année 2026 de la production gazière issue de la quatrième phase du gisement de Galkynysh, le Turkménistan entre dans une période d’intensification de l’activité énergétique et infrastructurelle qui influencera directement la structure de ses relations économiques extérieures. Dans ce cadre, la coopération avec ses principaux partenaires devrait progressivement entrer dans une phase plus dynamique, marquée par une hausse des investissements, des contrats de construction et des échanges technologiques ainsi que des pratiques de gestion.
Pour la Turquie, cette évolution ouvre une fenêtre d’opportunité permettant de transformer sa présence déjà significative au Turkménistan en positions stratégiques renforcées dans les nouveaux projets du prochain cycle d’investissement. Dans cette logique, l’objectif affiché de 5 milliards de dollars d’échanges commerciaux apparaît comme une étape supplémentaire vers la consolidation d’une empreinte économique déjà solidement établie, dans un contexte d’accélération des investissements au Turkménistan.