La tenue de cet événement à Kaboul même revêt une importance particulière. Après une longue période durant laquelle l’Afghanistan a été tenu à l’écart d’une diplomatie multilatérale de plein exercice, les pays d’Asie centrale contribuent désormais concrètement à repositionner le pays comme un acteur à part entière des relations internationales.
Le dialogue s’inscrit dans une logique pragmatique. Les États d’Asie centrale dépendent fortement des routes de transport extérieures. Dans un contexte de recomposition des chaînes logistiques et de perturbations des axes septentrionaux passant par la Russie, l’Afghanistan est de nouveau envisagé comme un corridor de transit vers l’Inde et les ports de l’océan Indien.
Les discussions se sont ainsi concentrées sur des projets d’infrastructures concrets. Le gazoduc TAPI (Turkménistan–Afghanistan–Pakistan–Inde), le projet CASA-1000 - destiné à exporter l’excédent d’électricité produit au Kirghizistan et au Tadjikistan vers l’Afghanistan et le Pakistan - ainsi que des axes de transport comme la ligne ferroviaire « Termez–Mazar-i-Charif–Kaboul–Peshawar » (la route la plus courte reliant l’Asie centrale aux ports de la mer d’Oman) posent les bases de la connectivité régionale future.
L’objectif affiché de porter les échanges commerciaux à 10 milliards de dollars dans les prochaines années illustre les ambitions économiques extérieures de la région. Dans le même temps, leur progression actuelle, autour de 2,7 milliards de dollars, témoigne déjà d’un engagement économique réel. La structure de la coopération s’élargit également : au-delà du transit et des flux de matières premières, des secteurs plus complexes, comme l’industrie pharmaceutique, entrent désormais en discussion. L’Afghanistan commence ainsi à être perçu comme un marché prometteur.
L’agenda économique demeure étroitement lié aux enjeux de sécurité. Pour la région, des menaces telles que l’extrémisme, le trafic de drogue et les migrations illégales restent des facteurs majeurs d’instabilité. Sans garanties solides dans ce domaine, les projets économiques demeurent fragiles. Dans ce contexte, les assurances des autorités afghanes selon lesquelles le territoire du pays ne sera pas utilisé par des organisations terroristes contre ses voisins visent à atténuer l’une des principales préoccupations des États d’Asie centrale.
Le contexte géopolitique renforce encore l’importance de ces évolutions. L’Afghanistan multiplie ses contacts avec différents pôles de puissance, tout en restant soumis à des pressions liées aux sanctions.
Un autre facteur tient aux tensions persistantes entre l’Afghanistan et le Pakistan. Toute escalade dans cette direction accroît les risques pesant sur les projets de transit et sur la stabilité régionale. Les déclarations de Kaboul affichant une volonté de dialogue avec Islamabad s’adressent à la fois aux pays voisins et aux investisseurs potentiels.
Par ailleurs, l’Afghanistan promeut l’idée d’institutionnaliser ce dialogue, en transformant ces rencontres en mécanisme permanent. Si elle se concrétise, cette initiative offrirait à la région une nouvelle plateforme d’interaction, susceptible de compléter des organisations comme l’Organisation de coopération de Shanghai, mais avec une orientation plus opérationnelle et pragmatique.
Dans le même temps, les experts ont relevé un point notable : dans le cadre émergent du « format de Kaboul », les représentants talibans n’ont pas convié les partenaires stratégiques traditionnels de la région, à savoir la Russie et la Chine. Ce choix pourrait traduire la volonté de Kaboul de limiter l’influence des grandes puissances extérieures sur les décisions stratégiques liées au développement économique.
La réunion de Kaboul met en lumière une tendance claire : l’Afghanistan réintègre progressivement les dynamiques économiques et diplomatiques régionales, tandis que l’Asie centrale développe ses relations avec lui dans un contexte encore incertain. L’évolution future dépendra de l’équilibre entre opportunités économiques et risques sécuritaires.