Les nouvelles déclarations du philosophe et politologue russe Alexandre Douguine, qui se présente comme le penseur de référence du prétendu "Mouvement eurasien international", ont une fois de plus mis en pleine lumière l’essence même de l’idéologie impériale qu’il promeut.
Cette fois, il s’est exprimé ouvertement contre la souveraineté de plusieurs États postsoviétiques, parmi lesquels l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan. Selon lui, Moscou ne devrait pas « se résigner » à l’existence d’États indépendants dans cet espace, faute de quoi ceux-ci se transformeraient prétendument en « têtes de pont pour d’autres pôles de puissance », au premier rang desquels les États-Unis.
Une telle rhétorique n’est pas seulement provocatrice : elle contredit les normes du droit international et revient, de facto, à justifier le droit du plus fort à anéantir la souveraineté d’autres pays. Et Douguine est loin d’être un cas isolé : il ne fait qu’énoncer sans détour ce qu’une partie significative de la classe politique et experte russe préfère formuler de manière plus voilée.
L’Azerbaïdjan, en particulier, suscite chez lui — comme chez nombre d’idéologues russes — une irritation manifeste. Ce n’est en rien un hasard. Depuis son indépendance, l’État azerbaïdjanais mène de façon constante une politique étrangère autonome et pragmatique, fondée sur ses intérêts nationaux. Bakou n’a jamais adhéré, n’adhère pas et n’envisage pas d’adhérer ni à l’Union européenne ni à l’OTAN ; pas plus qu’il ne projette de rejoindre l’Union économique eurasiatique ou l’OTSC. L’Azerbaïdjan est en revanche un membre influent et actif du Mouvement des non-alignés, défendant avec constance les principes de souveraineté, de non-ingérence et d’égalité entre les États.
C’est précisément cette indépendance qui irrite les impérialistes russes : la République d’Azerbaïdjan refuse d’être « la zone d’influence de quelqu’un », n’accepte pas le rôle de partenaire subalterne et rejette la logique imposée de la subordination géopolitique. Leur rejet est encore plus marqué face au processus de règlement pacifique entre Erevan et Bakou, notamment le texte de l’accord de paix, paraphé le 8 août de l’année dernière à Washington en présence du président azerbaïdjanais Ilham Aliev, du Premier ministre arménien Nikol Pachinian et du président américain Donald Trump. On se souvient que Douguine avait alors qualifié de « honte pour la Russie » la signature de cet accord à Washington — autrement dit, il avait ainsi stigmatisé l’avènement de la paix fondée sur les principes du droit international.
C’est là une nouvelle confirmation du fait que certaines forces en Russie n’ont jamais été réellement intéressées par une paix authentique entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Plus encore, le rétablissement par notre pays de sa souveraineté et de son intégrité territoriale — d’abord lors de la guerre de 44 jours à l’automne 2020, puis à l’issue de l’opération antiterroriste d’une journée en septembre 2023 — a été perçu à Moscou comme une défaite géopolitique.
Un autre élément mérite également une attention particulière : l’accord sur la mise en œuvre du projet de construction de la « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales », lui aussi conclu à Washington. Il est devenu une nouvelle source d’irritation pour la partie russe, dans la mesure où aucun rôle n’y est prévu pour Moscou. C’est là que réside la racine du problème : la Fédération de Russie n’est pas tant choquée par le principe même de l’intégration que par le fait qu’elle puisse se faire sans sa participation ni son contrôle.
Dans son rapport de janvier Perspectives de l’économie mondiale, la Banque mondiale souligne pourtant que l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan contribuera au renforcement de la stabilité et à l’approfondissement de l’intégration régionale dans le Caucase du Sud. Selon ses experts, les progrès du processus de paix peuvent devenir un moteur de croissance économique et de développement durable pour la région. Mais ni Douguine ni ceux qui lui ressemblent ne s’intéressent aux dividendes économiques ni à la sécurité régionale : leur rêve obsessionnel, c’est le contrôle.
L’objectif des impérialistes russes n’est pas le dialogue, mais la soumission. Et le monde entier observe depuis près de quatre ans, à travers l’exemple de l’Ukraine — autrefois qualifiée de « pays frère » en Russie — jusqu’où Moscou est prête à aller pour atteindre cet objectif. Aujourd’hui, cette « fraternité » se manifeste par des frappes incessantes contre des villes paisibles, par la destruction des infrastructures énergétiques et par des quartiers de Kiev, Kharkiv, Odessa ou Lviv réduits en ruines. Face à cette réalité, on en vient inévitablement à la conclusion que vivre d’illusions est dangereux. Il faut reconnaître honnêtement que la Russie n’a jamais accepté l’indépendance des anciennes républiques de l’URSS et que, si elle en avait les moyens, un scénario similaire à celui de l’Ukraine serait appliqué à d’autres États de l’espace postsoviétique.
Dans ces conditions, il ne reste à ces pays qu’une seule voie : renforcer leur souveraineté, leur armée et leur système de sécurité. À cet égard, l’Azerbaïdjan peut servir d’exemple : il a déjà démontré comment procéder — de manière cohérente, souveraine et efficace. C’est précisément cela qui constituera une réponse forte à tous les Douguine et autres apologistes du revanche impérial.
Pour commencer, il conviendrait sans doute de reconnaître Alexandre Douguine — déjà inscrit sur les listes de sanctions des États-Unis, de l’Union européenne, de l’Ukraine, de la Suisse, du Japon, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande — comme persona non grata dans d’autres pays de l’ex-URSS. Ce serait une confirmation à la hauteur de ses « mérites ».