PRODUCTION DE MISSILES "SCALP"/"STORM SHADOW" EN UKRAINE : UN BALAYAGE HISTORIQUE DES INTERVENTIONS BRITANNIQUES CONTRE LA RUSSIE

Analyses
26 Août 2026 15:31
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PRODUCTION DE MISSILES "SCALP"/"STORM SHADOW" EN UKRAINE : UN BALAYAGE HISTORIQUE DES INTERVENTIONS BRITANNIQUES CONTRE LA RUSSIE

La décision du Royaume-Uni de partager avec l’Ukraine des informations classifiées sur certains composants utilisés dans les missiles de croisière Storm Shadow s’inscrit dans une tendance stratégique vieille de plusieurs siècles : Londres a régulièrement soutenu des États situés à la périphérie de la Russie afin de les aider à contenir une puissance continentale plus importante.

Cependant, les informations selon lesquelles le Royaume-Uni « transfère la technologie des Storm Shadow » nécessitent quelques précisions. Le gouvernement britannique a autorisé l’entreprise de défense MBDA à communiquer des informations classifiées sur des composants fabriqués au Royaume-Uni et utilisés dans le missile SCALP - la version française du système anglo-français Storm Shadow développé conjointement. Ces informations doivent contribuer à la mise en place de lignes d’assemblage sur le territoire ukrainien.

Il ne s’agit pas encore du transfert d’un cycle complet de production de missiles et cela ne donne pas à l’Ukraine la capacité immédiate de fabriquer de manière indépendante de grandes quantités de missiles de croisière.

Néanmoins, cette décision revêt une importance stratégique. Londres passe progressivement de la fourniture à Kyiv d’armes provenant de stocks existants à une aide visant à permettre à l’Ukraine de développer sa propre capacité de production. Cela rend le partenariat plus durable et pourrait, à terme, réduire la dépendance de l’Ukraine à l’égard de livraisons irrégulières provenant des arsenaux étrangers.

Le Royaume-Uni a régulièrement aidé des États et des mouvements combattant l’Empire russe, la Russie soviétique ou l’Union soviétique. Les résultats ont été variables. Certains des partenaires de Londres ont remporté leurs guerres, d’autres ont été vaincus, tandis que plusieurs ont obtenu des succès militaires avant de connaître ensuite un effondrement politique.

Le modèle britannique : contenir un rival continental grâce à des partenaires

Pendant une grande partie de son histoire, la politique étrangère britannique reposait sur le maintien d’un équilibre des puissances. Londres cherchait à empêcher qu’un seul État n’acquière une influence écrasante en Europe, dans la mer Noire, en Méditerranée orientale, en Asie centrale ou le long des voies d’accès aux Indes britanniques.

En tant que puissance maritime, la Grande-Bretagne cherchait généralement à éviter les guerres terrestres prolongées sur le continent eurasiatique. Elle privilégiait souvent un autre modèle : fournir des armes, des prêts, des technologies, des renseignements et une protection diplomatique à des partenaires régionaux qui supportaient l’essentiel de l’effort militaire.

La Grande-Bretagne n’intervenait directement dans les guerres que lorsque les responsables politiques estimaient que des intérêts britanniques vitaux étaient menacés. La distinction entre intervention directe et assistance limitée déterminait souvent l’issue du conflit.

La Perse : le soutien britannique suivait les intérêts de Londres

Un premier exemple est celui de la guerre russo-persane de 1804-1813. La Perse de la dynastie Kadjar tenta d’arrêter l’expansion de l’Empire russe dans le Caucase du Sud. La Grande-Bretagne fournit des subventions, des instructeurs militaires et une aide à la modernisation de l’armée du prince héritier Abbas Mirza.

La politique britannique resta toutefois dépendante de l’évolution de la situation en Europe. Lorsque Napoléon envahit la Russie et que Saint-Pétersbourg redevint le partenaire de Londres contre la France, la Grande-Bretagne réduisit son implication militaire en Perse et commença à faire pression en faveur d’un accord de paix.

La Perse finit par perdre la guerre. En vertu du traité de Golestan de 1813, elle renonça à ses revendications sur d’importants territoires du Caucase du Sud, notamment des khanats situés sur le territoire de l’actuel Azerbaïdjan. La diplomatie britannique participa aux négociations du traité, mais ne put - ou ne voulut - obtenir des conditions favorables pour son partenaire.

Cet épisode établit un schéma historique important : le soutien britannique se poursuivait généralement aussi longtemps qu’il correspondait aux intérêts stratégiques plus larges de Londres. Un partenaire pouvait compter sur une assistance, mais pas nécessairement sur le soutien britannique à l’ensemble de ses objectifs territoriaux.

Résultat : l’Empire russe remporta la guerre, la Perse perdit des territoires et la Grande-Bretagne conserva sa liberté de manœuvre diplomatique.

La guerre de Crimée : la Russie perd après l’intervention directe de la Grande-Bretagne

La guerre de Crimée de 1853-1856 fournit un exemple contrasté. La Grande-Bretagne ne se limita pas à fournir des armes à l’Empire ottoman. Elle entra directement dans le conflit aux côtés de la France et de la Sardaigne.

Londres et Paris cherchaient à stopper l’avancée russe vers les territoires ottomans, les détroits turcs et la Méditerranée orientale. Les forces alliées débarquèrent en Crimée, assiégèrent Sébastopol et contraignirent finalement la Russie à négocier.

Le traité de Paris de 1856 limita la puissance russe en mer Noire et interdit à la Russie d’y maintenir des arsenaux navals. Il s’agissait d’une victoire claire de la coalition britannique, française et ottomane.

Cette victoire ne produisit toutefois pas un règlement durable. En 1870-1871, la Russie répudia les principales restrictions qui lui étaient imposées en mer Noire, profitant de la défaite de la France dans la guerre franco-prussienne. Londres fut finalement contraint de reconnaître la modification du régime en mer Noire.

La guerre de Crimée démontra que la Russie pouvait subir une défaite militaire lorsque la Grande-Bretagne participait directement au conflit au sein d’une coalition puissante. Elle montra également que même une campagne victorieuse ne pouvait empêcher durablement la Russie de reconstituer sa position une fois l’équilibre international des puissances modifié.

Résultat : la coalition l’emporta et la Russie perdit temporairement de son influence, mais en l’espace de quinze ans, elle avait rétabli certains éléments essentiels de sa position en mer Noire.

La guerre russo-turque de 1877-1878 : un allié vaincu, mais les gains russes limités

Lors du conflit majeur suivant entre les empires russe et ottoman, la Grande-Bretagne ne participa pas aux combats. La Russie vainquit les forces ottomanes et avança vers Constantinople. Le traité de San Stefano aurait considérablement accru l’influence russe dans les Balkans.

Londres réagit en déployant sa flotte, en menaçant d’intervenir et en exigeant une révision du règlement de paix. Au Congrès de Berlin, les gains initiaux de la Russie furent considérablement réduits. Certains territoires furent rendus à l’administration ottomane, tandis que le vaste État bulgare envisagé à San Stefano - qui aurait pu tomber sous influence russe - fut divisé. En échange de son soutien diplomatique à l’Empire ottoman, la Grande-Bretagne obtint le contrôle de Chypre.

Cet épisode est particulièrement instructif. La Grande-Bretagne ne sauva pas l’Empire ottoman de la défaite militaire. Elle empêcha cependant la Russie de transformer l’ensemble de ses gains sur le champ de bataille en domination géopolitique. Londres obtint également un avantage stratégique direct pour elle-même.

Résultat : la Russie remporta la guerre et l’Empire ottoman perdit des territoires, mais la diplomatie britannique réduisit l’ampleur de la victoire géopolitique russe.

Le Japon : l’exemple le plus réussi du soutien indirect

La guerre russo-japonaise de 1904-1905 constitue l’exemple le plus clair d’un soutien britannique ayant permis à un partenaire régional de vaincre la Russie sans que la Grande-Bretagne n’entre elle-même en guerre.

En vertu de l’alliance anglo-japonaise de 1902, la Grande-Bretagne devait rester neutre si le Japon affrontait une seule puissance et lui apporter son aide si un autre État rejoignait le conflit contre Tokyo. Cet arrangement dissuada la France d’intervenir en faveur de la Russie.

La Grande-Bretagne contribua également au développement de la marine japonaise et fournit un soutien diplomatique, financier et en matière de renseignement. Les marchés financiers londoniens devinrent une source importante de financement de l’effort de guerre. Le facteur décisif fut toutefois le Japon lui-même. En 1904, il disposait d’une armée modernisée, d’une structure de commandement efficace, d’une base industrielle en expansion et d’objectifs militaires clairement définis.

Le Japon détruisit une grande partie de la flotte russe, remporta d’importantes batailles terrestres et obtint la reconnaissance de sa position en Corée et dans le sud de la Mandchourie. Il reçut également la moitié méridionale de Sakhaline.

L’aide britannique fut efficace parce qu’elle renforçait des capacités qui existaient déjà. Londres n’avait pas créé la puissance militaire japonaise à partir de rien. Il soutenait un État capable de mener la guerre et de la soutenir largement par ses propres moyens.

Résultat : le Japon l’emporta, la Russie recula en Asie orientale et la Grande-Bretagne atteignit son objectif stratégique sans devenir elle-même belligérante.

Le mouvement blanc : les armes ne pouvaient pas remplacer un État fonctionnel

Après la révolution de 1917, la Grande-Bretagne soutint les forces antibolcheviques pendant la guerre civile russe. Des troupes britanniques furent déployées dans le nord de la Russie et ailleurs, tandis que les armées blanches reçurent des armes, des munitions et d’autres fournitures.

L’intervention poursuivait toutefois des objectifs limités et en constante évolution. Dans un premier temps, les Alliés cherchèrent à empêcher que les stocks militaires ne tombent entre les mains des Allemands et espérèrent rétablir le front de l’Est. Après la fin de la Première Guerre mondiale, l’attention se porta davantage sur le soutien aux forces antibolcheviques.

Le mouvement blanc demeurait politiquement et géographiquement fragmenté. Ses commandants ne disposaient ni d’un programme commun, ni d’un système de gouvernement stable, ni d’une vision partagée de l’avenir de la Russie. La société britannique, quant à elle, n’était pas disposée à accepter une nouvelle guerre prolongée après les pertes considérables de 1914-1918.

Londres mit progressivement fin à son intervention. L’Armée rouge l’emporta, tandis que les forces antibolcheviques furent vaincues ou évacuées.

Résultat : les bolcheviks l’emportèrent. Les armes britanniques ne purent compenser l’absence d’un commandement unifié, de légitimité politique et d’une stratégie cohérente.

Finlande : l’État survécut, mais perdit des territoires

Pendant la guerre d’Hiver soviéto-finlandaise de 1939-1940, la Grande-Bretagne et la France envisagèrent d’envoyer des troupes et du matériel militaire pour soutenir la Finlande. Les projets furent à plusieurs reprises retardés, tandis que la Norvège et la Suède refusèrent d’autoriser le passage des forces alliées sur leur territoire.

L’aide n’arriva pas à temps pour modifier la situation militaire. La Finlande conserva son indépendance, mais fut contrainte de céder environ 9 % de son territoire à l’Union soviétique aux termes du traité de paix de Moscou.

Déterminer le vainqueur est plus complexe. L’Union soviétique obtint des concessions territoriales, mais échoua à occuper la Finlande ou à y installer un gouvernement contrôlé par les Soviétiques. La Finlande perdit la guerre selon les termes de l’accord de paix, mais préserva sa souveraineté.

Résultat : l’Union soviétique remporta une victoire tactique, mais la Finlande assura sa survie stratégique. L’aide britannique limitée ne permit pas d’obtenir la victoire, même si l’attention internationale accrut le coût politique de la campagne soviétique.

Afghanistan : l’Union soviétique se retira, mais le vainqueur échoua à instaurer la paix

À la suite de l’intervention soviétique en Afghanistan en 1979, la Grande-Bretagne se joignit aux États-Unis, au Pakistan, à l’Arabie saoudite et à d’autres États pour soutenir les moudjahidines afghans.

Des documents britanniques déclassifiés montrent que, quelques semaines après le début de l’opération soviétique, Londres discutait déjà de livraisons clandestines d’armes, de formation militaire et de moyens de prolonger la résistance. L’objectif était clairement défini : entraver les efforts soviétiques visant à pacifier l’Afghanistan et accroître les coûts politiques et militaires supportés par Moscou.

Les forces soviétiques se retirèrent d’Afghanistan en 1989. Du point de vue britannique et américain, cela représentait une défaite stratégique majeure pour l’Union soviétique. Pour l’Afghanistan lui-même, cependant, le résultat fut beaucoup plus complexe. Une nouvelle guerre civile suivit le retrait soviétique, les institutions étatiques s’effondrèrent et les talibans finirent par prendre le pouvoir.

Le succès militaire de la résistance ne déboucha pas sur un ordre politique stable.

Résultat : l’Union soviétique échoua à atteindre ses objectifs et se retira, mais l’Afghanistan ne parvint pas à obtenir une victoire stable. Le succès géopolitique des puissances étrangères qui soutenaient la résistance fut suivi d’une longue période d’instabilité pour leur partenaire local.

En quoi le cas ukrainien est différent

La Grande-Bretagne a progressivement renforcé sa coopération en matière de défense avec l’Ukraine depuis 2015. Avant l’invasion russe à grande échelle, des instructeurs britanniques avaient formé plus de 22 000 militaires ukrainiens. Londres fut l’un des premiers gouvernements à fournir des armes antichars NLAW, puis des chars Challenger 2 et des missiles de croisière Storm Shadow.

En juillet 2026, le Royaume-Uni avait engagé 16 milliards de livres sterling d’aide militaire et formé plus de 63 000 militaires ukrainiens dans le cadre de l’opération Interflex. Londres s’est également engagé à fournir au moins 3 milliards de livres sterling d’aide militaire par an jusqu’à l’exercice financier 2030-2031.

La divulgation d’informations concernant les composants des missiles SCALP/Storm Shadow marque une nouvelle étape de cette coopération. L’Ukraine devrait non seulement utiliser des missiles occidentaux, mais également participer à leur assemblage, à leur maintenance et à leur développement technologique futur.

Une telle transition nécessitera du temps, des financements, des installations industrielles sécurisées, un approvisionnement fiable en composants ainsi que des accords portant sur la propriété intellectuelle française et britannique. Une chaîne d’assemblage ne permettra pas immédiatement de résoudre la pénurie de missiles à longue portée et ne pourra pas remplacer les systèmes de défense aérienne, le personnel, l’artillerie et un financement stable de la défense.

La Russie a déjà déclaré qu’elle chercherait à identifier et à détruire les installations associées au programme de missiles. La capacité industrielle de l’Ukraine devra donc non seulement être créée, mais également protégée contre les frappes de missiles.

L’Ukraine se distingue également fortement de la Perse du début du XIXe siècle, du mouvement blanc russe et de l’insurrection afghane. Elle dispose d’un appareil d’État fonctionnel, d’une armée régulière, d’une industrie de défense nationale, d’un gouvernement internationalement reconnu et d’une vaste coalition de partenaires étrangers.

À cet égard, le cas ukrainien présente certaines similitudes avec celui du Japon au début du XXe siècle : l’aide étrangère renforce les capacités militaires et technologiques propres du pays. Mais une différence fondamentale subsiste. Le Japon affrontait l’Empire russe dans le cadre d’une guerre régionale limitée. L’Ukraine combat une puissance nucléaire, tandis que ses partenaires occidentaux évitent délibérément de participer directement au conflit.

Qui l’a généralement emporté ?

L’histoire ne permet pas de conclure que l’aide britannique garantit automatiquement la victoire contre la Russie.

Lorsque la Grande-Bretagne entra directement en guerre et opéra au sein d’une coalition puissante, comme pendant la guerre de Crimée, la Russie subit une défaite militaire locale. Lorsque Londres soutint un État doté d’une armée moderne, d’une capacité industrielle et d’un commandement unifié, comme dans le cas du Japon, son partenaire fut également en mesure de remporter la victoire.

Lorsque l’aide fut limitée, irrégulière ou dépendante de l’évolution des intérêts britanniques, les partenaires de Londres furent souvent vaincus. Ce fut notamment le cas de la Perse et du mouvement blanc. La Finlande préserva son indépendance, mais céda des territoires. En Afghanistan, les forces soviétiques se retirèrent, mais le succès militaire de la résistance ne déboucha pas sur la création d’un État stable.

Plusieurs conclusions peuvent être tirées pour l’Ukraine. L’aide britannique peut accroître le coût de la guerre pour la Russie, renforcer l’industrie de défense ukrainienne et contribuer à empêcher Moscou d’obtenir une victoire militaire complète. La Grande-Bretagne, à elle seule, ne peut toutefois garantir la restauration de l’ensemble du territoire ukrainien ni imposer à la Russie les conditions définitives de la paix.

L’issue dépendra de la durée du soutien apporté par l’ensemble de la coalition occidentale, de l’ampleur de la production ukrainienne de défense, de la capacité à protéger les infrastructures industrielles, de l’état des forces armées ukrainiennes et de l’existence d’une stratégie politique réaliste permettant de mettre fin à la guerre.

Historiquement, la Grande-Bretagne a plus souvent aidé ses partenaires à empêcher une victoire russe complète qu’elle ne leur a permis de vaincre la Russie de manière décisive. L’objectif habituel de Londres a été d’empêcher toute nouvelle expansion, de réduire la valeur géopolitique des gains russes sur le champ de bataille et de préserver l’équilibre général des puissances.

La même logique semble sous-tendre la politique actuelle de la Grande-Bretagne à l’égard de l’Ukraine. Le partage de technologies liées aux missiles renforcera la capacité de Kyiv à poursuivre sa résistance, mais l’issue finale ne sera pas déterminée par les seuls Storm Shadow. Elle dépendra des ressources militaires, industrielles, économiques et politiques combinées dont disposeront les deux camps.

Par Zaur Nurmamedov