La participation de Bahreïn, du Koweït, du Qatar et des Émirats arabes unis au 36ᵉ sommet de l’OTAN, organisé à Ankara, ne doit pas être considérée comme un simple geste protocolaire. Elle constitue un nouveau signe de l’émergence d’un système inédit de relations politiques, militaires et économiques au Moyen-Orient, appelé à remodeler progressivement les équilibres traditionnels de la région.
Les États du Golfe coopèrent avec l’Alliance atlantique dans le cadre de l’Initiative de coopération d’Istanbul (ICI), qui fournit un cadre institutionnel aux relations entre l’OTAN et les monarchies arabes. Toutefois, les déclarations faites à Ankara laissent entendre que les parties souhaitent désormais dépasser les limites initiales de cette initiative.
Le Qatar et le Koweït ont plaidé pour un approfondissement de leur coopération avec l’OTAN. Doha a notamment annoncé un programme de partenariat et exprimé son soutien à la création, au Qatar, d’un centre régional d’opérations de maintien de la paix placé sous l’égide de l’Alliance. Cela ne signifie pas pour autant qu’une véritable antenne de l’OTAN s’apprête à voir le jour au Moyen-Orient. En revanche, cette évolution traduit la volonté croissante des États de la région de se doter de nouveaux mécanismes de sécurité et de coordination.
Il serait néanmoins erroné d’analyser ces développements sous le seul angle politico-militaire. La transformation en cours touche également les transports, l’énergie, les technologies numériques et les infrastructures. À terme, les projets de transport et de logistique pourraient même constituer le socle d’un nouvel ordre régional.
Les pays du Moyen-Orient prennent de plus en plus conscience qu’aucune sécurité durable ne peut être assurée sans routes commerciales fiables, ports modernes, réseaux ferroviaires performants, infrastructures énergétiques et numériques robustes. Dans ce contexte, les logiques rigides de blocs cèdent progressivement la place à un système de partenariats croisés, où les États peuvent coopérer dans certains domaines tout en restant concurrents dans d’autres.
L’un des signaux les plus significatifs a été la signature, fin 2025, d’un mémorandum entre la Turquie et Oman portant sur les transports, les corridors de transport, les communications et les technologies de l’information. Cet accord illustre la détermination d’Ankara à inscrire le développement du transport multimodal dans une stratégie plus large visant à consolider sa position au carrefour de l’Asie, de l’Europe et du Moyen-Orient.
Les questions de transport et de logistique se sont ensuite imposées au cœur des discussions entre la Turquie et l’Arabie saoudite. Le Pakistan et l’Égypte ont progressivement rejoint ces échanges, conduisant certains analystes à évoquer l’émergence d’un nouveau cadre quadripartite au Moyen-Orient.
Il est encore prématuré de qualifier ce mécanisme d’alliance politico-militaire classique. Il s’apparente davantage à une plateforme régionale destinée à coordonner les politiques de sécurité, d’économie et d’infrastructures. Dans certaines circonstances, elle pourrait servir de structure de concertation rapide, permettant à ses membres d’harmoniser leurs positions face aux principales crises régionales.
Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. D’une part, la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Égypte et le Pakistan partagent un intérêt commun pour empêcher une nouvelle déstabilisation du Moyen-Orient. D’autre part, les puissances régionales doutent de plus en plus que Washington demeure indéfiniment le garant de l’ordre existant.
La politique « America First » du président américain Donald Trump incite les États de la région à diversifier leurs partenariats extérieurs. Il ne s’agit pas nécessairement de tourner le dos aux États-Unis, mais plutôt de se doter de leviers supplémentaires leur permettant d’agir de manière autonome si les priorités américaines venaient à évoluer.
Certains experts voient dans le rapprochement entre la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Égypte et le Pakistan une tentative d’équilibrer les projets israéliens de recomposition de l’ordre régional. Réduire ce processus à une simple opposition à Israël serait toutefois excessif. Chacun des acteurs poursuit ses propres intérêts, tout en partageant un objectif commun : empêcher qu’une seule puissance ne domine unilatéralement la région.
En juin, Ankara et Riyad ont signé un mémorandum d’entente sur la coopération dans les services logistiques. Cet accord a relancé l’intérêt pour le projet de ligne ferroviaire reliant la Turquie, la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite, avec une éventuelle extension vers Oman.
Un tel projet nécessiterait des investissements considérables, une stabilisation politique durable et d’importants travaux de reconstruction, notamment sur le territoire syrien. Le simple fait qu’il fasse aujourd’hui l’objet de discussions sérieuses souligne cependant l’importance accordée à la création d’un axe terrestre reliant l’Anatolie à la péninsule Arabique.
Parallèlement, Téhéran a affiché sa disponibilité à coopérer avec les États du Golfe sur les questions de sécurité régionale. L’Iran propose un dialogue avec les pays riverains du golfe Persique afin de mettre en place un mécanisme collectif de sécurité indépendant, fondé sur le consensus et exempt de toute intervention militaire étrangère.
À première vue, cette approche semble incompatible avec le renforcement des liens entre les monarchies du Golfe et l’OTAN. En réalité, ces deux dynamiques peuvent parfaitement évoluer de manière parallèle. Les États du Golfe ne cherchent pas à choisir définitivement entre l’Occident et l’Iran ; ils entendent avant tout élargir au maximum leur marge de manœuvre diplomatique.
Dans cette perspective, la nouvelle architecture moyen-orientale ne devrait pas s’articuler autour d’un centre de pouvoir unique. Elle prendra plus vraisemblablement la forme d’un réseau complexe d’accords, de coalitions temporaires et de partenariats fonctionnels.
Les relations entre la Turquie et le Qatar occupent une place centrale dans ce dispositif. Au cours de l’année écoulée, leur coopération s’est considérablement élargie, dépassant largement le cadre traditionnel des relations politiques et de défense. L’un des exemples les plus emblématiques est leur partenariat stratégique pour le développement d’un satellite de communication de nouvelle génération reposant sur une architecture logicielle programmable.
Cette coopération illustre le déplacement progressif de la compétition régionale vers les domaines des hautes technologies, des communications numériques et des infrastructures spatiales. Un État disposant de ses propres systèmes satellitaires et de capacités autonomes de transmission de données acquiert non seulement un avantage économique, mais également un outil supplémentaire au service de sa sécurité nationale.
Autre évolution majeure : la signature, début juillet, d’un protocole d’intention entre la Turquie et l’Égypte portant sur la coopération dans l’utilisation des corridors internationaux de transport. Dans ce contexte, une importance particulière est accordée au Corridor médian (Middle Corridor) et à l’initiative « Development Road », vaste projet logistique associant la Turquie, l’Irak, le Qatar et les Émirats arabes unis.
L’objectif principal de « Development Road » est de créer un itinéraire permettant aux marchandises en provenance du golfe Persique d’atteindre plus rapidement l’Europe via l’Irak et la Turquie. Associé au Corridor médian, ce projet pourrait profondément modifier la répartition des flux commerciaux entre l’Asie, le Moyen-Orient et les marchés européens.
Pour Ankara, l’enjeu dépasse largement les recettes générées par le transit. La Turquie ambitionne de passer du statut de simple pays de passage à celui de plateforme multimodale de logistique et d’énergie, capable d’influencer durablement la configuration des grands axes commerciaux régionaux.
La coopération avec l’Union européenne constitue également un volet essentiel de cette stratégie. L’achèvement du projet conjoint UE–Turquie intitulé « Strengthening Intermodal Transport Services in the Turkish Railway Sector (U-IMT) » devrait améliorer la compétitivité du fret ferroviaire, accroître la capacité du Corridor médian et renforcer la coopération en matière d’infrastructures de transport.
Le ministre turc des Transports et des Infrastructures, Abdulkadir Uraloğlu, a d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises qu’Ankara poursuivrait la mise en œuvre de projets destinés à développer les capacités logistiques du pays et à renforcer les corridors commerciaux reliant le Golfe à l’Europe.
La politique de la Turquie devient ainsi de plus en plus globale. Coopération avec l’OTAN, rapprochement avec les monarchies du Golfe, participation aux grands projets de transport, partenariat technologique avec le Qatar et coopération avec l’Union européenne constituent autant de composantes d’une même stratégie d’ensemble.
Dans ce contexte, les discussions sur un éventuel retour de la Turquie au programme d’avions de combat F-35 prennent une dimension supplémentaire. Les médias israéliens ont largement commenté l’hypothèse d’une reprise des ventes américaines à Ankara, estimant qu’une telle décision renforcerait la position de la Turquie au détriment des intérêts d’Israël, de la Grèce et de l’Égypte.
La possession de F-35 revêtirait une portée militaire, mais aussi politique et psychologique. Ces appareils de dernière génération exercent un effet dissuasif, même lorsqu’ils ne sont pas engagés dans des opérations. Un retour de la Turquie dans ce programme aurait donc inévitablement un impact sur les équilibres régionaux.
Les déclarations de Donald Trump en marge du sommet de l’OTAN à Ankara ont également retenu l’attention. Le président américain a estimé que la Turquie avait, à bien des égards, fait preuve d’une plus grande loyauté envers les États-Unis que certains autres partenaires, tout en évoquant une nouvelle fois la « relation particulière » qu’il entretient avec Recep Tayyip Erdoğan.
Ces propos nourrissent les inquiétudes en Israël, d’autant que les relations entre Washington et l’État hébreu semblent connaître un certain refroidissement. Il serait toutefois prématuré d’y voir une rupture fondamentale entre les deux alliés.
Les États-Unis paraissent plutôt chercher à retrouver une plus grande liberté d’action en renforçant leurs liens avec la Turquie, sans remettre en cause leur partenariat stratégique avec Israël. Le principal enseignement est que le Moyen-Orient cesse progressivement d’être une région dont l’organisation politique dépend exclusivement des puissances extérieures. Les États de la région mettent désormais en place leurs propres mécanismes de coopération, associant sécurité, transports, commerce, technologie et énergie.
Cette nouvelle architecture régionale n’a pas encore atteint sa forme définitive. Elle repose sur plusieurs dynamiques parallèles : coopération entre les monarchies du Golfe et l’OTAN, rapprochement entre la Turquie et l’Arabie saoudite, dialogue prudent entre les États du Golfe et l’Iran, approfondissement du partenariat turco-qatari et développement de nouveaux corridors de transport.
À terme, la logistique pourrait bien devenir le facteur assurant la stabilité de ces transformations. Les alliances militaires restent tributaires des évolutions politiques, tandis que les chemins de fer, les ports, les réseaux énergétiques et les corridors commerciaux créent des interdépendances durables.
La formation de cette nouvelle configuration régionale ne sera probablement pas sans tensions. Les intérêts de la Turquie, d’Israël, de l’Iran, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et des autres acteurs se recoupent souvent, sans pour autant coïncider pleinement. La compétition pour le contrôle des routes commerciales, des technologies et des plateformes d’influence pourrait donc engendrer de nouvelles rivalités.
Le processus est néanmoins déjà engagé. Le Moyen-Orient s’affirme désormais non seulement comme un théâtre de rivalités militaires, mais aussi comme l’un des principaux carrefours du système mondial des transports et de l’économie. Le futur équilibre régional dépendra largement de la capacité des États à articuler sécurité, logistique, innovation technologique et intégration économique.
Par Teymur Atayev