Une vision régionale par laquelle la Turquie entendrait remodeler la sécurité au Moyen-Orient.
Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a proposé une nouvelle architecture de sécurité régionale s’étendant du Pakistan au golfe Persique, qu’il a qualifiée d’« opportunité en or » pour les pays du Moyen-Orient de renforcer leur coopération sur la base du respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale.
Selon lui, ce cadre pourrait réunir le Pakistan, la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Égypte ainsi que les États du Golfe, avec la possibilité pour l’Iran de rejoindre l’initiative à une étape ultérieure.
Il a également indiqué qu’Israël pourrait, à terme, intégrer ce dispositif s’il reconnaissait un État palestinien fondé sur les frontières de 1967.
L’initiative du chef de la diplomatie turque apparaît à la fois ambitieuse et prometteuse, offrant une réelle opportunité d’impulser des changements significatifs et d’influencer positivement l’avenir de la région.
S’exprimant auprès d’AzerNEWS, l’analyste géopolitique Irina Tsukerman a estimé que le poids géographique et politique de l’Iran rend impossible la construction d’un système de sécurité régional durable en considérant Téhéran comme un simple participant optionnel.
« La position de l’Iran au Moyen-Orient rend impossible toute dissociation entre la question de la sécurité régionale et celle de sa participation. Téhéran demeure profondément impliqué dans les évolutions du Golfe, de l’Irak, de la Syrie, du Liban, du Yémen ainsi que dans l’environnement maritime reliant le golfe Persique à la mer Rouge. Toute tentative de bâtir un cadre de sécurité pérenne se heurte inévitablement aux intérêts, aux capacités et aux réseaux iraniens. Les propos de Fidan doivent donc être compris davantage comme une tentative de définir la géographie politique initiale de la coopération que comme un schéma institutionnel définitif.
Les pays mentionnés par Fidan disposent déjà de solides raisons de coopérer. L’Arabie saoudite, la Turquie, l’Égypte, le Pakistan et les États du Golfe partagent des préoccupations communes concernant la sécurité maritime, les corridors commerciaux, le développement économique, les infrastructures énergétiques, la lutte contre le terrorisme et la stabilité régionale. Leurs gouvernements reconnaissent de plus en plus que les crises régionales dépassent les frontières et que la coordination entre les principales puissances de la région devient essentielle à mesure que l’engagement des acteurs extérieurs varie. Un cadre fondé sur ces intérêts communs pourrait émerger sans attendre un consensus général sur toutes les questions stratégiques. »
Selon Tsukerman, l’Iran occupe une place particulière dans cette architecture naissante, notamment alors que l’Arabie saoudite tente de concilier ouverture diplomatique et méfiance stratégique persistante envers Téhéran.
« L’Arabie saoudite poursuit un dialogue diplomatique avec l’Iran tout en continuant de percevoir les activités régionales iraniennes à travers le prisme d’une rivalité de long terme. Des années de confrontations, de conflits par procuration et de suspicion mutuelle ont profondément marqué la réflexion stratégique des deux gouvernements. La normalisation diplomatique a réduit les tensions et ouvert des canaux de communication, mais elle n’a pas effacé les inquiétudes qui continuent de façonner les calculs sécuritaires à Riyad.
Les relations entre la Turquie et l’Iran reflètent une réalité tout aussi complexe. La géographie a contraint les deux pays à maintenir des relations fonctionnelles malgré des divergences récurrentes. Leurs interactions en Syrie, en Irak, sur les marchés énergétiques, dans la diplomatie régionale et le commerce ont produit un modèle de coexistence où coopération et concurrence coexistent fréquemment. Les décideurs turcs savent qu’exclure l’Iran des discussions régionales ne réduit pas son influence. Ils savent également qu’accorder à Téhéran un rôle déterminant dans la définition des institutions régionales susciterait des réticences chez de nombreux partenaires arabes. »
Pour Tsukerman, l’architecture envisagée par Fidan semble reposer sur la création d’un noyau initial chargé d’établir des principes communs avant une éventuelle expansion régionale.
« Cette architecture paraît fondée sur la création d’un groupe central capable d’établir des principes communs et des mécanismes de coopération avant un élargissement plus vaste. La souveraineté, l’intégrité territoriale, la connectivité économique et une coopération sécuritaire centrée sur les États constituent les piliers de cette démarche. Ces principes revêtent une importance particulière car ils répondent à nombre des préoccupations exprimées de longue date par les États du Golfe concernant les ingérences régionales et l’instabilité.
L’avenir d’un tel cadre dépendra finalement de la valeur que l’Iran y verra. L’intégration économique, le développement des infrastructures, l’expansion des échanges et la stabilité régionale peuvent constituer des incitations à participer. À l’inverse, la méfiance stratégique, les ambitions régionales concurrentes et les conflits non résolus peuvent limiter l’enthousiasme de Téhéran. Toute architecture régionale durable nécessitera tôt ou tard un certain niveau de participation iranienne, mais sa construction commencera probablement entre des pays dont les intérêts convergent davantage que leurs divergences ne les séparent. »
Concernant la question palestinienne, Tsukerman estime que la proposition de Fidan s’inscrit dans la logique diplomatique qui guide la politique arabe à l’égard d’Israël depuis l’Initiative de paix arabe de 2002.
« La formulation de Fidan s’inscrit directement dans une tradition diplomatique qui façonne la politique arabe vis-à-vis d’Israël depuis plus de deux décennies. L’Initiative de paix arabe, lancée en 2002 par le prince héritier Abdallah, prévoyait une normalisation avec Israël en échange de la création d’un État palestinien sur la base des frontières de 1967 et d’un règlement négocié du conflit. Malgré les bouleversements régionaux, les changements de dirigeants et l’évolution des alliances, l’Arabie saoudite a maintenu ce cadre comme fondement de sa position officielle.
Les développements récents lui ont redonné une importance stratégique. Riyad présente désormais cette initiative comme la preuve qu’une voie vers une acceptation régionale existe depuis longtemps. À travers cette approche, le royaume cherche à démontrer que les obstacles à une intégration régionale complète découlent avant tout de l’absence de règlement de la question palestinienne plutôt que d’un manque de volonté arabe de dialoguer. »
Elle estime également que le rapprochement croissant entre Ankara et Riyad reflète des mutations géopolitiques plus larges au Moyen-Orient.
« L’alignement de la Turquie sur cette position traduit des évolutions profondes de la politique régionale. Des décennies de relations diplomatiques, d’échanges commerciaux et de coopération sécuritaire ont créé des bases solides entre Ankara et Jérusalem. Parallèlement, les responsables turcs accordent une importance croissante au renforcement des liens avec l’Arabie saoudite et les États du Golfe dans les domaines de la défense, de l’économie et de la stratégie. Des préoccupations communes liées à l’influence régionale, aux nouvelles architectures de sécurité et aux équilibres géopolitiques de long terme favorisent une convergence accrue entre Ankara et Riyad.
La participation à un bloc régional plus large dirigé par des États influents à majorité musulmane renforce la position diplomatique de la Turquie et élargit les possibilités de coopération militaire, de coordination économique et de concertation politique. La question palestinienne constitue un terrain fédérateur permettant à des acteurs régionaux divers de se retrouver malgré leurs divergences sur d’autres dossiers. »
Tsukerman souligne également que l’élargissement des relations d’Israël avec les pays du Golfe et d’autres régions a modifié les calculs stratégiques d’Ankara.
Selon elle, les réalités politiques actuelles en Israël rendent peu probable, à court terme, l’acceptation d’un cadre fondé sur les frontières de 1967. Néanmoins, la proposition de Fidan permettrait à l’architecture régionale de progresser sans participation israélienne tout en maintenant une voie clairement définie pour une future intégration.
Abordant la question du Pakistan, Tsukerman estime que son inclusion soulève un délicat exercice d’équilibrisme pour les États du Golfe, qui ont considérablement renforcé leurs liens avec l’Inde ces dernières années.
Elle rappelle que, si le Pakistan a longtemps occupé une place privilégiée dans les calculs sécuritaires de plusieurs monarchies du Golfe, notamment de l’Arabie saoudite, l’essor spectaculaire des relations entre le Golfe et l’Inde a profondément transformé le paysage diplomatique.
Pour Riyad, le Pakistan conserve une importance stratégique dépassant largement les considérations économiques grâce à des décennies de coopération militaire et de coordination sécuritaire. À Abou Dhabi, en revanche, la politique étrangère est de plus en plus guidée par des objectifs économiques, faisant de l’Inde un partenaire central dans les domaines du commerce, de la technologie, de la finance et de l’innovation.
Tsukerman conclut que le succès de l’initiative dépendra de la capacité à dissocier les objectifs de sécurité du Moyen-Orient des rivalités indo-pakistanaises.
De son côté, Göktuğ Çalışkan, spécialiste des relations internationales à l’ANKASAM, estime que l’intégration différée de l’Iran ne doit pas être considérée comme irréaliste ou comme un prétexte à l’exclure, mais comme une stratégie graduelle d’intégration régionale.
« Considérer l’Iran comme un participant potentiel à une étape ultérieure ne me paraît pas irréaliste. Au contraire, la plupart des architectures de sécurité régionales commencent par un noyau restreint avant de s’élargir grâce à des mécanismes de confiance mutuelle.
La position de l’Iran est délicate. Il est impossible d’assurer durablement la sécurité du Golfe en l’excluant. Mais son intégration dès le premier jour comme membre fondateur pourrait susciter d’importantes préoccupations sécuritaires, notamment en Arabie saoudite.
Je n’interprète donc pas l’approche de Fidan comme une démarche d’exclusion, mais comme une logique d’intégration progressive. La Turquie, qui entretient des relations avec l’Iran tout en approfondissant ses liens avec les pays du Golfe, le Pakistan et l’Égypte, adopte ici une posture d’équilibre. »
Çalışkan souligne que les tensions persistantes entre Téhéran et Riyad, ainsi que les divergences turco-iraniennes en Syrie et sur d’autres dossiers, rendent difficile l’intégration de l’Iran au cœur du dispositif dès son lancement.
Selon lui, le modèle le plus rationnel consisterait à bâtir dans un premier temps un noyau réunissant la Turquie, le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les États du Golfe autour de la gestion des crises, du respect de la souveraineté, de la sécurité des frontières, de la protection des infrastructures énergétiques et de la coordination diplomatique. Des mécanismes de confiance pourraient ensuite être développés avec l’Iran avant son intégration progressive.
Concernant Israël, Çalışkan estime que la condition posée par Fidan - la reconnaissance d’un État palestinien dans les frontières de 1967 - ne doit pas être perçue comme un simple obstacle diplomatique, mais comme une tentative de placer la question palestinienne au cœur du futur ordre régional.
« La sécurité d’Israël ne peut être durable dans un système où les Palestiniens restent privés d’un État. Si les pays arabes et musulmans doivent contribuer à la sécurité à long terme d’Israël, cela doit reposer sur l’existence d’un État palestinien juste et reconnu. »
Selon lui, cette approche ne ferme pas la porte à Israël mais en conditionne l’accès au respect de principes reconnus par le droit international.
Il rejette également l’idée selon laquelle cette initiative constituerait un bloc anti-israélien.
« Je vois plutôt cette proposition comme une prise en main de la sécurité régionale par les pays arabes et musulmans eux-mêmes, tout en laissant ouverte une voie de participation à Israël fondée sur le droit international. C’est une position particulièrement équilibrée pour la Turquie. »
Enfin, à propos du Pakistan, Çalışkan estime que son intégration ne doit pas être automatiquement interprétée à travers le prisme de la rivalité avec l’Inde.
Selon lui, les États du Golfe ont considérablement approfondi leurs relations avec New Delhi dans les domaines de l’énergie, des technologies, de la défense, de la logistique et des investissements. Ils n’ont donc aucun intérêt à présenter leur coopération sécuritaire avec Islamabad comme une démarche hostile à l’Inde.
Il souligne que la diplomatie du Golfe se caractérise aujourd’hui par sa capacité à mener simultanément plusieurs partenariats stratégiques.
« Si le rôle du Pakistan est correctement défini autour de la dissuasion régionale, de la gestion des crises, de la sécurité maritime, de la lutte contre le terrorisme et de la protection des routes énergétiques, il sera possible de préserver l’équilibre. »
Çalışkan considère également que la Turquie peut jouer un rôle de médiateur grâce à ses relations à la fois avec le Pakistan, les pays du Golfe et l’Inde.
En conclusion, il estime que la proposition de Hakan Fidan doit être comprise comme une tentative de transférer progressivement la responsabilité de la sécurité du Moyen-Orient des puissances extérieures vers les pays de la région eux-mêmes.
« Cette idée ne se transformera peut-être pas immédiatement en structure institutionnelle pleinement opérationnelle. Mais compte tenu des conditions actuelles, elle constitue une initiative particulièrement opportune, stratégique et tournée vers l’avenir.
La Turquie ne cherche pas à aggraver les crises. Au contraire, elle se présente comme un acteur central appelant à la raison régionale, fondée sur la souveraineté, l’intégrité territoriale, la coordination diplomatique et une recherche réaliste de la paix. »
Par Akbar Novruz