L’occasion de la célébration historique de la Victoire dans une guerre de reconquête territoriale réunit toutes les conditions pour une explosion de triomphe .
L’immodestie, l’exultation et l’arrogance n’auraient pas été injustifiées. En 44 jours d’âpres combats, une armée est montée à l’assaut d’une zone montagneuse fortement remparée, plus facile à défendre qu’à emporter. Au terme de ces quelques semaines de bravoure et d’intrépidité, une grande partie des territoires occupés - que beaucoup croyaient ou espéraient perdus à jamais - étaient rendus à ses légitimes occupants en novembre 2020. Vingt-sept ans d’amertume, de tristesse et d’humiliation trouvaient une juste conclusion. Trois ans plus tard, en 2023, l’intégralité du territoire souverain de l’Azerbaïdjan était restauré dans ses frontières internationales.
Ces années d’occupation armée, une totale épuration ethnique, des territoires dévastés et pillés avec méthode, des terres cultivées rendues à la friche, 700.000 réfugiés et déplacés violemment expulsés, les traumatismes de l’exil forcé, la misère et le désarroi au bout du chemin, tout cela allait enfin trouver une conclusion dans des pleurs de joie et l’affliction d’avoir dû y sacrifier une partie de la fine fleur de sa jeunesse.
Les Français se souviendront avoir attendu presque 50 ans pour réintégrer en 1918 les provinces perdues. Pour l’Azerbaïdjan, cela aura été presque 30 ans de patience et de négociations infructueuses avant une opération militaire conduite en pleine conformité avec le droit international. Les organisations internationales d’intermédiation ayant échoué à faire appliquer les quatre résolutions du Conseil de Sécurité, l’Azerbaïdjan a été contraint de les faire respecter lui-même dans le cadre que permet la Charte de l’ONU. Des opérations de restauration réussie de l’ordre constitutionnel souverain n’ont pas été si fréquentes dans un passé récent. De surcroît, à la différence de son adversaire, aucune cruauté gratuite et vengeresse ne s’est abattue sur la populations civiles adverses. Aucune conquête territoriale en retour n’a été accomplie, le conflit s’est limité aux frontières internationalement reconnues des deux Etats.
Le triomphalisme exubérant n’a pas été pour autant la tonalité de cette soirée de célébration de la Victoire et de la justice historique au théâtre de Bobino, à Paris le 4 novembre. En effet, l’Azerbaïdjan n’a pas perdu son âme en défendant ses territoires. La gloire militaire n’a pas cédé à l’orgueil des armes.
La soirée était placée sous le signe de la vitalité et de trois mots-clé : « l’honneur, la mémoire et la musique ». L’ambassadrice d’Azerbaïdjan, Leyla Abdullayeva, a clairement exposé le sens de ce choix. L’honneur, c’est la dignité relevée d’un peuple bafoué, sa fidélité à ses valeurs et à ses traditions. La mémoire, c’est le souvenir du martyre d’une population civile meurtrie et le sacrifice que les hommes ont consenti pour laver l’affront et l’injustice. Enfin, la musique, c’est le dépassement des blessures, c’est l’amie qui soigne et guérit par des émotions qui surpassent les mots et les frontières pour rejoindre l’humanité profonde de chacun.
La véritable finalité de la Victoire, c’est préserver le coeur de sa culture et de transmettre un héritage collectif venu de la succession des générations antérieures. L’ambassadrice Abdullayeva concluait son propos introductif par l’espoir réaliste que « les échos de l’honneur deviennent ceux de la Paix ».
La soirée musicale a été placée sous la direction vive et bondissante du chef Ayyub Guliyev, premier chef du « théâtre académique et de ballet d’Azerbaïdjan », qui a su donner tout son relief tonique au répertoire au programme de cette soirée. Ni pompe, ni lyrisme mièvre, mais une belle verdeur qui a saisi une salle comble et aura provoqué des applaudissements nourris. Le chef était admirablement servi par deux voix d’exception, celles de la mezzo-soprano Fidan Hajieva et de la puissance vocale de Ramil Gassimov, ténor. Les performances époustouflantes du flûtiste Agharahim Gouliyev dans deux pièces (extraite l’une des « Rêves du comte », d’Arif Malikov et l’autre du « Carmen » de G.Bizet) ont littéralement électrisé le public qui a laissé fuser son bonheur.
Cette soirée musicale de célébration de la Victoire de 2020 n’aura en rien été baigné d’emphase politique ni de raideur militaire. Il y régnait plutôt, du fait du choix du répertoire et de ses interprètes une sorte d’esprit mousquetaire, d’un panache qui colle avec l’esprit et la culture de la nation de cette terre, une nation joyeuse, dansante et fière. La chanson de clôture, la célèbre « Azerbaïdjan », de Muslim Magomayev, sembla avoir remué les entrailles d’un public déjà conquis, cette chanson figurant presque comme un second hymne patriotique, comme une réponse de confirmation du peuple à l’hymne national officiel composé par Uzeyr Hadjibeyli, adopté depuis la proclamation de l’indépendance.
Ce soir-là, on aura chanté l’amour de la terre des Pères et de ceux qui la peuplent et la font revivre, pas l’aversion pour un adversaire, aucune imprécation menaçante contre un ennemi imaginaire comme cela existe dans d’autres hymnes nationaux. Certains trouveront que l’auteur de ces lignes a été trop enthousiaste, qu’il a laissé aller sa plume… Mais ceux qui étaient présents à Bobino lui reprocheront peut-être de trop la retenir !
Cyprien Raspiller