L’ARMÉNIE EST ENTRÉE DANS UNE NOUVELLE ÈRE : UNE PRÉSENTATION DES NOUVEAUX CODES GÉOPOLITIQUES DU PAYS

Analyses
4 Août 2026 14:16
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L’ARMÉNIE EST ENTRÉE DANS UNE NOUVELLE ÈRE : UNE PRÉSENTATION DES NOUVEAUX CODES GÉOPOLITIQUES DU PAYS

La démission du gouvernement arménien à la suite de la première séance du Parlement nouvellement élu a pu paraître spectaculaire, mais elle n’a jamais été le signe d’une instabilité politique. Elle constituait au contraire une simple formalité constitutionnelle, réaffirmant l’emprise de Nikol Pachinian sur le pouvoir et ouvrant un nouveau chapitre de l’évolution politique de l’Arménie.

En vertu de l’article 158 de la Constitution arménienne, le gouvernement est tenu de démissionner dès qu’une nouvelle Assemblée nationale entre en fonction. Le Parti du Contrat civil ayant conservé sa majorité parlementaire à l’issue des élections du 7 juin, le président Vahagn Khatchatourian a rapidement reconduit Nikol Pachinian au poste de Premier ministre, garantissant ainsi la continuité plutôt que la rupture.

Cette procédure constitutionnelle ne doit donc pas être interprétée comme la fin d’un cycle politique. Elle marque le début de ce qui pourrait devenir le mandat le plus déterminant de Pachinian, au cours duquel les réformes internes, la diplomatie régionale et le réalignement géopolitique devraient définir son héritage politique.

Les dernières élections législatives ont été bien plus qu’une simple compétition entre partis politiques : elles ont, de fait, constitué un référendum sur la future orientation géopolitique de l’Arménie.

Pachinian a mené campagne sur un programme axé sur la normalisation régionale, prônant la paix avec l’Azerbaïdjan, l’amélioration des relations avec la Turquie et un engagement renforcé avec les partenaires occidentaux. Ses adversaires représentaient principalement l’establishment politique traditionnel arménien, favorable au maintien de liens étroits avec la Russie et à une posture régionale plus conflictuelle.

Le résultat du scrutin laisse entendre qu’une part importante de l’électorat arménien a privilégié la stabilité économique, la coopération régionale et la paix plutôt qu’un retour à la confrontation. Toutefois, une victoire électorale ne garantit pas à elle seule des résultats politiques.

Négocier la paix est bien plus difficile que faire campagne en sa faveur.

L’obstacle le plus redoutable auquel Pachinian reste confronté demeure le processus de paix avec l’Azerbaïdjan.

Bien que les négociations aient considérablement progressé, plusieurs questions fondamentales restent sans solution. La délimitation des frontières, les réformes constitutionnelles et le futur cadre juridique des voies de transport régionales continuent d’opposer les deux parties.

Parmi ces questions, la réforme constitutionnelle est peut-être devenue la plus sensible sur le plan politique.

Bakou estime que les références figurant dans le préambule de la Constitution arménienne constituent des revendications territoriales indirectes à l’encontre de l’Azerbaïdjan et soutient que des amendements constitutionnels sont indispensables pour garantir un accord de paix durable.

Pour l’Azerbaïdjan, cette question dépasse largement la simple formulation juridique : elle est considérée comme une condition préalable à l’élimination de futurs différends territoriaux et à la prévention d’un nouveau conflit.

Pachinian a reconnu la nécessité d’une réforme constitutionnelle et a évoqué aussi bien la rédaction d’une toute nouvelle Constitution que la modification du texte existant. Toutefois, aucune de ces options n’est politiquement simple.

Son parti ne dispose pas de la majorité qualifiée requise au Parlement pour adopter des amendements constitutionnels, ce qui pourrait l’obliger soit à négocier avec les forces d’opposition, soit à soumettre la question à un référendum national.

Un tel référendum deviendrait probablement l’un des affrontements politiques les plus déterminants de l’histoire contemporaine de l’Arménie, en décidant non seulement de l’ordre constitutionnel du pays, mais aussi de l’avenir de la normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Un autre important sujet de désaccord concerne la liaison de transport entre le territoire continental de l’Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan.

L’Azerbaïdjan continue de défendre un mécanisme de transit ininterrompu et sécurisé, tandis que l’Arménie insiste pour que toute voie de transport demeure entièrement placée sous sa souveraineté, sa juridiction douanière et son contrôle sécuritaire.

Erevan rattache cette question à son initiative des « Carrefours de la paix », soutenant que la connectivité régionale doit fonctionner dans le cadre de la législation arménienne, et non selon un régime juridique spécial.

Tant que les deux gouvernements conserveront ces interprétations divergentes, la question des transports restera probablement l’un des derniers volets - et l’un des plus difficiles à résoudre - d’un accord de paix global.

Des négociations fructueuses avec l’Azerbaïdjan pourraient profondément remodeler les relations entre l’Arménie et la Turquie.

La première étape de la normalisation devrait consister à ouvrir la frontière aux ressortissants de pays tiers ainsi qu’aux détenteurs de passeports diplomatiques, avant une extension progressive aux échanges commerciaux.

Toutefois, une normalisation plus large demeure étroitement liée aux progrès réalisés entre Bakou et Erevan.

Pour l’Arménie, la réouverture de la frontière turque représenterait bien davantage qu’une percée diplomatique : elle permettrait de diversifier les routes commerciales, de réduire les coûts de transport et de diminuer progressivement la dépendance à l’égard des infrastructures économiques russes.

Du point de vue de Pachinian, la normalisation répond donc à la fois à des impératifs de sécurité et à des intérêts économiques de long terme.

Le nouveau mandat de Pachinian soulève également d’importantes questions géopolitiques concernant les relations entre l’Arménie et la Russie.

Ces dernières années, Erevan a gelé sa participation à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), renforcé sa coopération avec l’Union européenne et consolidé ses liens politiques avec les États-Unis.

Ces évolutions ont suscité une inquiétude croissante à Moscou.

Néanmoins, il est peu probable que la Russie réagisse par une pression militaire directe. Le Kremlin dispose en effet de nombreux leviers d’influence, notamment les approvisionnements énergétiques, les restrictions commerciales, les campagnes médiatiques et ses relations étroites avec des personnalités politiques pro-russes en Arménie.

L’économie arménienne demeure fortement dépendante des marchés russes et des ressources énergétiques russes, ce qui confère au Kremlin un pouvoir de pression considérable en cas de nouvelle dégradation des relations bilatérales.

Nikol Pachinian ne cherche pas à rompre brutalement avec Moscou sur le plan géopolitique. Il entend plutôt diversifier les partenariats sécuritaires et économiques de l’Arménie après des décennies de dépendance à l’égard d’un unique partenaire stratégique.

Toutefois, le rythme de cette diversification pourrait déterminer l’intensité de la réaction russe.

Les pressions extérieures ne représentent qu’un aspect des défis politiques auxquels Pachinian est confronté ; une résistance s’organise également à l’intérieur même de l’Arménie.

L’Église apostolique arménienne, les groupes politiques liés à l’ex-Haut-Karabagh, les anciennes élites dirigeantes et les mouvements d’opposition pro-russes conservent une capacité de mobilisation susceptible d’alimenter des manifestations contre toute concession consentie dans le cadre du processus de paix.

Tout référendum constitutionnel, toute reconnaissance officielle de l’ex-Haut-Karabagh comme territoire azerbaïdjanais, ou tout compromis perçu concernant le corridor de transport de Zanguezour pourrait provoquer d’importants troubles politiques.

Malgré ces risques, l’opposition arménienne demeure fragmentée, tandis que Pachinian conserve une majorité parlementaire. Par conséquent, un effondrement immédiat du gouvernement paraît peu probable.

Le risque principal réside plutôt dans une confrontation politique interne prolongée, susceptible de retarder la mise en œuvre de tout accord de paix.

L’Arménie se trouve aujourd’hui à la croisée de deux trajectoires stratégiques fondamentalement différentes.

Dans le scénario le plus optimiste, Pachinian parvient à conclure un accord de paix avec l’Azerbaïdjan, les questions constitutionnelles sont réglées, la frontière avec la Turquie est progressivement rouverte et l’Arménie s’intègre davantage aux corridors régionaux de transport et de commerce.

Une telle évolution pourrait transformer profondément l’économie du Caucase du Sud tout en réduisant l’influence traditionnelle de la Russie dans l’ensemble de la région.

Le scénario alternatif est nettement moins encourageant.

L’incapacité à résoudre les différends constitutionnels et les désaccords relatifs aux axes régionaux de transport pourrait prolonger les tensions avec l’Azerbaïdjan, freiner la normalisation avec la Turquie et exposer l’Arménie à une pression économique russe accrue, ainsi qu’à un regain d’instabilité politique intérieure.

La démission du gouvernement arménien n’a jamais constitué un recul politique. Elle a représenté une remise à zéro constitutionnelle confirmant la continuité plutôt que le changement, en dotant Pachinian d’un mandat renouvelé pour poursuivre sa vision de la normalisation régionale.

La capacité de ce mandat à remodeler durablement l’avenir de l’Arménie dépendra non pas de l’aptitude de Pachinian à se maintenir au pouvoir, mais de sa capacité à surmonter les résistances internes profondément enracinées, à finaliser les négociations de paix avec l’Azerbaïdjan, à normaliser les relations avec la Turquie et à gérer un équilibre de plus en plus délicat entre le rapprochement avec l’Occident et l’influence russe.

Si l’Arménie souhaite saisir des opportunités économiques durables et acquérir une plus grande marge de manœuvre stratégique dans le Caucase du Sud, le défi décisif consistera à traduire les mandats politiques en accords juridiquement solides et politiquement viables. Dans cette perspective, l’une des questions non résolues les plus déterminantes demeure la position constitutionnelle d’Erevan ainsi que sa reconnaissance officielle de la souveraineté de l’Azerbaïdjan sur l’ex-Haut-Karabagh - une étape que Bakou continue de considérer comme indispensable à l’établissement d’une paix globale et durable.

Par Emre Diner