LE NECESSAIRE GAZODUC TRANSCASPIEN EST-IL PENSABLE DANS LE CONTEXTE ACTUEL?

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30 Mars 2026 13:56
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LE NECESSAIRE GAZODUC TRANSCASPIEN EST-IL PENSABLE DANS LE CONTEXTE ACTUEL?

Les opérations militaires menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le blocage du détroit d’Ormuz, la frappe contre une usine de GNL au Qatar et la réduction contrainte de la production pétrolière dans les pays du Golfe continuent de déstabiliser les marchés énergétiques mondiaux.

La situation est particulièrement critique pour les approvisionnements en « or bleu » : la limitation des exportations qataries a entraîné un doublement des prix. Dans ce contexte, les cercles de lobbying occidentaux tentent à nouveau de relancer le projet de gazoduc transcaspien. Cette initiative, avancée il y a déjà plusieurs décennies, prévoit le transport annuel de dizaines de milliards de mètres cubes de gaz turkmène, via le fond de la mer Caspienne jusqu’à l’Azerbaïdjan, puis vers les marchés européens.

Jusqu’à récemment, la mise en œuvre du projet était jugée impossible pour des raisons géopolitiques. Mais aujourd’hui, des lobbys dans les médias occidentaux affirment que l’affaiblissement de la Russie, lié à la guerre en Ukraine, ainsi que l’érosion du potentiel militaire iranien - notamment après les frappes israéliennes visant sa flottille en mer Caspienne - ouvrent une « fenêtre d’opportunité ». Ils appellent l’administration américaine à soutenir résolument cette initiative.

Ainsi, Erik Rudenhiold, chercheur principal au Centre d’études politiques de la Caspienne et ancien directeur pour l’Asie centrale au Conseil de sécurité nationale sous Trump et Biden, estime dans une tribune publiée par The Daily Signal que le conflit autour de l’Iran est déjà en train de redessiner la carte énergétique mondiale.

L’analyste reconnaît que les dégâts sur les infrastructures et la volatilité des marchés accentuent l’instabilité, mais il y voit également des « effets positifs ».

« Avant tout, il s’agit d’une réactualisation de la logique stratégique pour la région caspienne, et en particulier pour le gazoduc transcaspien, jusqu’ici jugé commercialement non viable », écrit-il.

Selon Rudenhiold, la combinaison de la guerre et des turbulences de marché pourrait débloquer une impasse vieille de plusieurs années. Le Turkménistan, qui dispose d’immenses réserves de gaz, pourrait devenir un fournisseur clé capable de compenser les déficits en provenance du Moyen-Orient. Les chocs de prix obligent désormais à revoir les stratégies énergétiques, où la fiabilité et la géographie prennent le pas sur le coût.

« Une route occidentale via la Caspienne, connectée au corridor gazier méridional, pourrait transformer l’économie de la région et renforcer la sécurité énergétique de l’Europe », souligne l’expert. Il rappelle qu’aujourd’hui, la quasi-totalité des exportations turkmènes est dirigée vers la Chine, et qu’une diversification est vitale pour Achgabat.

Jusqu’à présent, le projet se heurtait à l’opposition ferme de Moscou et de Téhéran. Le Kremlin y voyait une menace pour son influence, tandis que l’Iran s’opposait à un tracé contournant son territoire. Leur pression conjointe, appuyée par une présence militaire en mer Caspienne, bloquait de facto toute avancée - un facteur de dissuasion qui semble aujourd’hui s’atténuer.

L’auteur souligne que les frappes israéliennes contre le port de Bandar-e Anzali ont affaibli les capacités iraniennes en mer Caspienne, perturbant notamment des exercices conjoints avec la Russie. De même, la capacité de projection de Moscou aurait reculé : les attaques de drones ukrainiens contre des navires de la flottille caspienne en 2024–2025 ont significativement réduit ses effectifs.

« Deux guerres ont contribué à la démilitarisation de la mer Caspienne », conclut Rudenhiold.

Compte tenu des investissements colossaux requis, il propose de commencer modestement par la création d’un interconnecteur entre les plateformes offshore turkmènes et azerbaïdjanaises :

  • Longueur : environ 70 à 75 km

  • Coût : 400 à 600 millions de dollars

  • Capacité : environ 5 milliards de m³ par an dans un premier temps, avec un potentiel d’extension à 30 milliards

Une telle approche permettrait de tester le tracé tout en limitant les coûts grâce aux infrastructures existantes. La situation rappelle la diplomatie énergétique des années 1990 - notamment le projet Bakou–Tbilissi–Ceyhan - où la volonté politique américaine avait joué un rôle décisif dans l’attraction des investissements.

Malgré l’optimisme des analystes américains, conclure à la disparition des obstacles serait prématuré.

D’une part, malgré ses pertes, la flotte russe en mer Caspienne reste opérationnelle, tandis que les capacités de sabotage iraniennes - mini-sous-marins, drones navals - ne doivent pas être sous-estimées. Les risques économiques persistent également : le lancement du projet nécessite des contrats à long terme solides avec l’Union européenne ainsi que des garanties bancaires européennes, difficiles à obtenir dans le contexte actuel d’instabilité.

D’autre part, dans un climat d’incertitude mondiale, la mise en œuvre d’un tel projet demeure risquée, en raison de conflits toujours en cours au Moyen-Orient et en Ukraine.

Affirmer que les barrières géopolitiques au gazoduc transcaspien ont définitivement disparu serait donc, à ce stade, pour le moins prématuré.

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