LE CONFLIT DANS LE GOLFE ARABO-PERSIQUE, SES RISQUES POUR LE CAUCASE DU SUD

Analyses
27 Mars 2026 17:29
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LE CONFLIT DANS LE GOLFE ARABO-PERSIQUE, SES RISQUES POUR LE CAUCASE DU SUD

Par Elnur Enveroglu

L’intensification de la confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis ne se limite plus au Moyen-Orient. Ses répercussions se font désormais sentir dans l’ensemble du Caucase du Sud, une région qui a discrètement endossé le rôle de zone tampon stratégique entre des centres de pouvoir concurrents. Pour des pays comme l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie, les risques ne sont plus théoriques ; ils sont structurels, immédiats et de plus en plus difficiles à contenir.

Au cœur de cette dynamique, le Caucase du Sud se situe à l’intersection d’axes géopolitiques rivaux. Au sud, l’Iran subit une pression croissante de la part d’Israël et de ses alliés occidentaux. Au nord, la Russie demeure un autre adversaire de l’Occident, avec des ambitions régionales persistantes malgré des capacités réduites à la suite de la guerre en Ukraine. Par ailleurs, l’Arménie, à la croisée d’une paix fragile et d’un avenir incertain en raison de la complexité de son système politique interne, peine à garantir une stabilité durable dans la région. Cette géographie, longtemps perçue comme un handicap, s’est transformée ces dernières années en atout - au risque aujourd’hui de devenir une ligne de fracture.

Le danger le plus immédiat tient toutefois à une possible escalade. Si la confrontation entre l’Iran et Israël devait se transformer en conflit direct et prolongé, le Caucase du Sud pourrait être exposé à des effets de débordement allant des trajectoires de missiles aux cyberattaques, en passant par des opérations clandestines. Comme l’a confié un analyste régional à Reuters, une confrontation durable entre l’Iran et Israël pourrait « s’étendre au-delà de son théâtre immédiat via des réseaux de supplétifs et des perturbations logistiques », un scénario qui placerait des États de transit comme l’Azerbaïdjan sous forte pression.

Les scénarios les plus pessimistes ne sont pas difficiles à envisager. Une fermeture ou une perturbation des principales routes maritimes dans le golfe Persique pourrait rediriger les flux énergétiques et accroître la dépendance à l’égard des corridors terrestres traversant le Caucase. Si cela pourrait, dans un premier temps, stimuler les recettes de transit, cela exposerait également les infrastructures à des menaces sécuritaires accrues. Des pipelines tels que le Corridor gazier méridional, qui achemine le gaz azerbaïdjanais vers l’Europe, pourraient devenir des cibles stratégiques dans un contexte de confrontation élargie.

Un deuxième scénario concerne le risque d’une extension des forces supplétives iraniennes dans la région, sous l’effet de la pression accrue exercée sur Téhéran. Bien que le Caucase du Sud ne soit pas une cible directe, une telle évolution pourrait représenter une menace sérieuse pour les alliés de l’Occident et d’Israël dans la région. Par ailleurs, la montée des tensions pourrait accentuer les déséquilibres dans certaines zones sensibles sur le plan ethnique et religieux. La coopération israélo-azerbaïdjanaise, notamment dans le domaine de la défense, revêt à cet égard une importance particulière et pourrait attirer l’attention de l’Iran en tant que facteur de risque.

Un troisième scénario, plus grave encore et d’ordre géostratégique, verrait la fragmentation des routes commerciales régionales. Le « Middle Corridor », qui relie l’Asie centrale à l’Europe via la mer Caspienne et le Caucase du Sud, a gagné en importance depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Toutefois, un conflit élargi au Moyen-Orient pourrait perturber ses connexions méridionales, entamer la confiance des investisseurs et ralentir le développement des infrastructures. Le résultat serait un recul de l’une des transformations économiques les plus prometteuses de la région.

Les conséquences économiques d’une instabilité prolongée seraient profondes. Les marchés de l’énergie deviendraient plus volatils, avec des hausses de prix affectant à la fois les importateurs et les exportateurs. Les pressions inflationnistes pourraient s’intensifier dans l’ensemble du Caucase, en particulier dans des économies plus modestes comme la Géorgie et l’Arménie, fortement dépendantes du commerce extérieur. Les investissements directs étrangers, déjà sensibles au risque géopolitique, risqueraient de reculer. Les coûts d’assurance pour le transport et la logistique augmenteraient, érodant la compétitivité des corridors régionaux.

À plus long terme, la région pourrait se retrouver enfermée dans un cycle d’incertitude stratégique. Les projets d’infrastructures pourraient être retardés ou revus à la baisse, tandis que les efforts de diversification commerciale risqueraient de marquer le pas. Surtout, la perception du Caucase du Sud comme un pont stable entre l’Europe et l’Asie serait fragilisée, avec des conséquences durables sur la croissance et l’intégration.

Dans ce contexte, les rôles de l’Azerbaïdjan et de la Turquie revêtent une importance particulière. Les deux pays disposent à la fois de la portée diplomatique et du positionnement stratégique nécessaires pour contribuer aux efforts de désescalade. L’Azerbaïdjan, qui entretient des relations de travail avec Israël, l’Iran et ses partenaires occidentaux, est idéalement placé pour jouer un rôle d’intermédiaire discret. Sa politique étrangère a longtemps privilégié l’équilibre, évitant les alignements trop marqués tout en développant la coopération économique sur plusieurs fronts.

La Turquie, pour sa part, a démontré sa capacité à dialoguer simultanément avec ses alliés de l’OTAN et des acteurs régionaux adverses. Ses efforts de médiation passés, notamment au début de la guerre en Ukraine, illustrent son aptitude à jouer un rôle de facilitateur. Dans le contexte des tensions entre l’Iran et l’Occident, les canaux dont dispose Ankara avec Téhéran, Washington et d’autres acteurs régionaux pourraient s’avérer déterminants pour prévenir toute erreur de calcul.

Il existe également une dimension pratique à leur rôle. L’Azerbaïdjan et la Turquie occupent une place centrale dans les réseaux émergents d’énergie et de transport sur lesquels l’Occident s’appuie de plus en plus. Cela crée un intérêt commun pour la stabilité et leur confère un levier dans les négociations diplomatiques. En présentant la désescalade comme essentielle à la sécurité des chaînes d’approvisionnement mondiales, ils peuvent aligner les priorités régionales sur des enjeux internationaux plus larges.

Toutefois, la médiation n’est pas sans risque. Toute perception d’un alignement en faveur d’un camp pourrait entraîner des représailles politiques ou économiques. Le défi pour ces deux pays consiste à préserver leur crédibilité en tant que facilitateurs neutres tout en protégeant leurs propres intérêts nationaux.

Le Caucase du Sud n’a pas choisi de devenir une zone tampon. Pourtant, à l’ère des alliances mouvantes et des conflits en expansion, c’est bien le rôle qu’il assume désormais. Son avenir dépendra non seulement de l’évolution de la confrontation entre l’Iran et l’Occident, mais aussi de la capacité des acteurs régionaux à naviguer dans un environnement de plus en plus complexe. La stabilité, autrefois considérée comme acquise, est aujourd’hui l’atout le plus précieux - et le plus fragile - de la région.