"LA CRISE IRANIENNE DURERA, IL FAUT S'ATTENDRE A DES CYCLES DE TENSION": UN POLITOLOGUE ET UNIVERSITAIRE DE TURQUIE

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25 Avril 2026 19:58
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"LA CRISE IRANIENNE DURERA, IL FAUT S'ATTENDRE A DES CYCLES DE TENSION": UN POLITOLOGUE ET UNIVERSITAIRE DE TURQUIE

Par Zaur Nurmamedov

Le cinquième Forum diplomatique d’Antalya s’est imposé comme une plateforme de gestion des crises, de coordination régionale et de dialogue stratégique, mettant en lumière le rôle central de l’Azerbaïdjan dans l’agenda de paix du Caucase du Sud et positionnant la Turquie comme une force de rassemblement dans un contexte d’incertitude régionale. News.Az s’est entretenu avec le politologue turc, le professeur Sezai Özçelik de l’université de Çankırı Karatekin, pour une analyse approfondie.

— Comment évaluez-vous les résultats du cinquième Forum diplomatique d’Antalya ?

— Je considère ce forum non pas comme une simple vitrine diplomatique, mais comme un espace où la gestion des crises et la coordination régionale ont été concrètement mises en œuvre. Le thème du forum pour la Turquie est bien connu : « Surmonter les incertitudes pour façonner l’avenir ».

Aujourd’hui, les incertitudes sont nombreuses, en particulier dans notre région. Elles ont émergé avec la guerre entre la Russie et l’Ukraine, puis se sont prolongées avec le conflit à Gaza. Plus récemment, nous avons observé les conséquences de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, tant au niveau régional que mondial. À cela s’ajoutent une crise de sécurité européenne et une reconfiguration de la situation en mer de Chine méridionale. Tous ces sujets ont été abordés lors du forum d’Antalya.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, y a mené de nombreux entretiens et partagé des informations importantes. Parmi les participants figuraient des représentants de la Russie, de l’Ukraine, du Qatar et du Royaume-Uni. Il s’est également entretenu avec ses homologues d’Égypte, du Pakistan et d’Arabie saoudite, notamment sur les relations turco-iraniennes, les tensions entre les États-Unis et Israël avec l’Iran, ainsi que sur la situation à Gaza.

Il a en outre organisé une réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l’Organisation des États turciques. Pour l’Azerbaïdjan, le principal résultat du forum a été son positionnement au centre de l’agenda de paix du Caucase du Sud. Le président Ilham Aliyev était également présent à l’ouverture.

Lors de celle-ci, les deux dirigeants, dont le président Recep Tayyip Erdoğan, ont évoqué la normalisation des relations entre la Turquie et l’Arménie, ainsi que le corridor à établir avec l’Azerbaïdjan. Ils ont également réaffirmé leur soutien au corridor Est-Ouest - un point loin d’être symbolique.

Dans le contexte de la crise iranienne, Ankara a réaffirmé sa position : l’Azerbaïdjan n’est pas un acteur périphérique mais central dans le Caucase du Sud, et aucune architecture régionale ni normalisation n’est envisageable sans lui. Lors de la rencontre entre Erdoğan et Aliyev, les discussions ont porté sur le renforcement de la coopération dans les domaines du commerce, de l’énergie et de la défense, ainsi que sur l’impact du conflit en Iran. Ankara a souligné sa volonté d’une résolution pacifique et son soutien à une paix durable, notamment entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Ainsi, le forum articule trois enjeux majeurs pour les relations turco-azerbaïdjanaises : la crise iranienne, la paix dans le Caucase du Sud et la logistique du corridor médian. À mes yeux, il positionne la Turquie comme une puissance fédératrice et l’Azerbaïdjan comme un acteur clé du nouvel ordre régional. Le message principal est clair : le Caucase du Sud n’est plus seulement une région de conflits.

— Les récentes initiatives de la France au Moyen-Orient suscitent l’attention. Risquent-elles d’accentuer les tensions entre Ankara et Paris ?

— Ces dernières semaines, la France a renforcé sa présence au Moyen-Orient, notamment concernant le Liban et l’Iran. Le 11 avril, le président Emmanuel Macron a échangé avec Erdoğan sur un cessez-le-feu en Iran et la situation en Ukraine. De son côté, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a évoqué l’inclusion du Liban dans toute trêve entre l’Iran et les États-Unis.

L’intérêt de la France pour le Liban s’explique par plusieurs facteurs : son passé colonial, ses liens politiques persistants et la présence d’une importante population chrétienne. Surtout, Macron a annoncé une initiative navale conjointe impliquant une quinzaine de pays, probablement en coordination avec le Royaume-Uni. Paris semble chercher à réaffirmer son rôle de puissance européenne majeure dans le triangle Iran–Liban–détroit d’Ormouz.

Cependant, je ne pense pas que ces démarches entraîneront automatiquement des tensions avec Ankara. À court terme, elles pourraient même favoriser un rapprochement tactique limité. Les positions française et turque ne sont pas totalement opposées sur l’Iran ou la sécurité maritime.

Les véritables divergences se situent ailleurs : dans la compétition géopolitique au Caucase du Sud et en Méditerranée orientale. La France adopte une ligne ferme en faveur de l’Arménie et a soutenu ses positions au sein du Groupe de Minsk de l’OSCE. Elle manque toutefois de capacité à influencer les dynamiques de connectivité régionale.

La diaspora arménienne joue également un rôle notable dans la politique française, pouvant devenir un levier de pression sur la Turquie et l’Azerbaïdjan. Les tensions entre Ankara et Paris pourraient donc s’intensifier non pas à cause du Moyen-Orient, mais du Caucase du Sud. Si la France privilégie la reconstruction, les corridors de transport et un ordre régional inclusif, elle pourrait jouer un rôle constructif. À l’inverse, une approche plus partisane accentuerait les divergences.

— Comment analysez-vous la situation actuelle en Iran ? Quelles sont vos prévisions ?

— La situation en Iran constitue une crise multidimensionnelle, marquée par un cessez-le-feu fragile et une instabilité persistante. Téhéran subit des pressions militaires, économiques et diplomatiques, mais conserve une capacité d’influence importante grâce à sa position géographique et à son contrôle des routes énergétiques.

Le détroit d’Ormouz apparaît comme un levier stratégique central, l’Iran liant les négociations aux enjeux de sécurité et d’investissement.

Le scénario le plus probable est celui d’un cycle prolongé de gestion de crise : ni paix durable, ni changement de régime à court terme. On peut s’attendre à des périodes de désescalade suivies de nouvelles tensions, à des blocages partiels puis à des réouvertures.

Ce conflit dépasse désormais le cadre militaire classique : il englobe l’énergie, le transport maritime, les infrastructures, le cyberespace et les acteurs indirects.

Dans le Caucase du Sud, l’Iran perçoit la coopération entre l’Azerbaïdjan et la Turquie - notamment les projets de corridors - comme une menace stratégique. Malgré ses contraintes actuelles, Téhéran reste préoccupé par les recompositions régionales et continue de soutenir l’Arménie tout en s’opposant à certaines initiatives.

Dans ce contexte, la Turquie et l’Azerbaïdjan pourraient être amenés à réviser leurs stratégies de sécurité, en particulier dans les domaines énergétique et militaire.

— La situation en Iran comporte-t-elle des risques pour la Turquie ?

— Oui, à court terme. Les régions frontalières turques deviennent plus vulnérables, et la crise affecte directement l’environnement sécuritaire. La hausse des prix du pétrole pèse sur une économie dépendante des importations énergétiques, et les perturbations des flux mondiaux compliquent les ambitions de transit d’Ankara.

Cependant, à moyen terme, cette crise pourrait créer des opportunités stratégiques. Si la Turquie parvient à privilégier la diplomatie, la logistique et l’équilibre régional plutôt que l’escalade militaire, elle pourrait en tirer avantage.

L’Azerbaïdjan, de son côté, renforce son rôle de stabilisateur régional. Si la crise iranienne reste contenue, le Caucase du Sud pourrait devenir un axe majeur de commerce, d’énergie et de transport.

Tout dépendra toutefois de la capacité de Bakou à gérer la pression iranienne tout en poursuivant la normalisation avec l’Arménie. Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan apparaît de plus en plus comme un pivot structurant du développement régional.

En conclusion, si la crise iranienne se prolonge, la Turquie et l’Azerbaïdjan pourraient devenir les architectes d’une nouvelle réalité géopolitique - à condition de renforcer les mécanismes diplomatiques et institutionnels de leur partenariat.

— Comment évaluez-vous les efforts de l’Arménie pour normaliser ses relations avec la Turquie ?

— À mon sens, cette volonté repose sur trois facteurs principaux. D’abord, l’accès économique : les frontières fermées limitent fortement les perspectives de développement de l’Arménie, et la dégradation de ses relations avec la Russie renforce ce besoin.

Ensuite, Erevan cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de Moscou et à approfondir son intégration avec l’Union européenne.

Enfin, la dynamique politique interne : le Premier ministre Nikol Pachinian a reconnu à plusieurs reprises la lassitude de la société arménienne face aux conflits et son aspiration à la paix avec l’Azerbaïdjan et à la normalisation avec la Turquie.

Cependant, cette normalisation reste étroitement liée au processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Un accord durable entre Bakou et Erevan est indispensable.

Ainsi, les efforts de l’Arménie sont positifs mais incomplets. Le fondement d’une normalisation durable dans le Caucase du Sud ne réside pas seulement dans les relations entre Ankara et Erevan, mais avant tout dans un accord de paix solide entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie.