L'UKRAINE ET L'AZERBAIDJAN CONSTRUISENT UNE NOUVELLE ARCHITECTURE DE SECURITE

Analyses
27 Avril 2026 13:39
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L'UKRAINE ET L'AZERBAIDJAN CONSTRUISENT UNE NOUVELLE ARCHITECTURE DE SECURITE

Par Ivan Us

Ivan Us est consultant principal au Centre de recherche en politique étrangère de l’Institut national d’études stratégiques (Ukraine), docteur en économie. L’article reflète l’opinion personnelle de l’auteur .

Dans le contexte de la récente rencontre entre les présidents de l’Ukraine et de l’Azerbaïdjan, un fait mérite une attention particulière. Des militaires ukrainiens et des experts spécialisés sont déjà physiquement présents en Azerbaïdjan, où ils transmettent un savoir-faire concret en matière de protection des infrastructures critiques et civiles face aux menaces aériennes. Il ne s’agit ni d’une visite symbolique ni d’un séminaire ponctuel : c’est une présence opérationnelle durable sur le terrain. Fait notable, Volodymyr Zelensky a personnellement reçu un briefing de cette équipe lors de sa visite à Bakou.

La portée stratégique de cette évolution est difficile à surestimer. Elle remet directement en cause l’un des arguments les plus persistants dans certaines capitales européennes, selon lequel l’expertise ukrainienne resterait largement théorique et nécessiterait une validation en conditions réelles. Kyiv peut désormais répondre avec clarté : ses spécialistes sont déjà à l’œuvre en Azerbaïdjan. Il suffirait d’inviter ces mêmes équipes à Varsovie, Helsinki ou Bucarest pour observer des résultats tangibles en l’espace de 60 jours.

La dimension diplomatique de cette visite est tout aussi révélatrice. La rencontre entre Volodymyr Zelensky et Ilham Aliyev à Gabala constitue la première visite du président ukrainien en Azerbaïdjan depuis le début de la guerre à grande échelle. Dans le même temps, il s’agissait de leur septième entretien en seulement quatre ans. Cela illustre que les relations entre Kyiv et Bakou ont dépassé le stade exploratoire pour s’inscrire dans un cadre diplomatique mature et institutionnalisé.

Tout au long de l’année 2025, les ministres des Affaires étrangères ont multiplié les consultations, tandis que la commission intergouvernementale a tenu plusieurs sessions. La rencontre de Gabala s’inscrit dans cette dynamique, les deux parties ayant déjà convenu d’organiser la prochaine série de négociations en Ukraine. Le résultat de cette visite - six accords bilatéraux signés, incluant un volet sécuritaire et des dispositions sur la production conjointe dans le secteur de l’industrie de défense - témoigne d’un dialogue actif et de l’institutionnalisation formelle d’un partenariat stratégique.

Le premier pilier, et le plus important, de ce partenariat est la coproduction dans le domaine de la défense. Volodymyr Zelensky lui-même l’a qualifiée de « priorité numéro un ». Cela marque un tournant dans l’approche ukrainienne : passer de l’exportation d’expertise à l’intégration des capacités industrielles azerbaïdjanaises dans son propre écosystème de défense. En parallèle, Ilham Aliyev a confirmé ouvertement l’existence de « larges perspectives » de coopération militaro-technique et de production conjointe.

Le deuxième pilier est énergétique. Les onze programmes d’assistance azerbaïdjanaise au système énergétique ukrainien, combinés aux investissements de SOCAR et à la perspective de nouveaux projets communs, contribuent à bâtir un cadre de coopération solide. Dans un environnement mondial marqué par l’instabilité autour du détroit d’Ormouz et les perturbations des chaînes d’approvisionnement énergétique, un partenaire fiable dans la région de la mer Caspienne devient stratégiquement indispensable pour l’Ukraine.

La troisième dimension est économique. Les échanges bilatéraux ont déjà dépassé les 500 millions de dollars et devraient encore croître, selon les deux présidents. Il ne s’agit pas d’un simple indicateur chiffré, mais de la formation d’un tissu économique dense, de plus en plus résistant aux chocs extérieurs.

Le quatrième élément est humanitaire. L’Azerbaïdjan a déjà accueilli plus de 500 enfants ukrainiens issus des zones de front dans le cadre de programmes de réhabilitation. Des étudiants azerbaïdjanais poursuivent leurs études en Ukraine, et les deux pays ont convenu d’élargir leur coopération éducative. Ces liens, construits dans la durée, nourrissent une confiance au niveau des sociétés et façonnent les relations bilatérales pour les décennies à venir.

Le cinquième aspect, sans doute le plus déterminant sur le plan politique, concerne la diplomatie. L’Ukraine a confirmé sa disposition à organiser un nouveau cycle de négociations avec la Russie sur le sol azerbaïdjanais. Volodymyr Zelensky a formulé cette position de manière structurée : après des discussions en Turquie et avec des partenaires américains en Suisse, l’Azerbaïdjan s’impose logiquement comme une troisième plateforme légitime - « si la Russie est prête pour la diplomatie ». Cette condition est essentielle : elle permet à Kyiv d’afficher son ouverture au dialogue tout en faisant porter la responsabilité à Moscou.

Dans le même temps, cette évolution renforce considérablement le poids diplomatique d’Ilham Aliyev, positionnant l’Azerbaïdjan comme un médiateur potentiel aux côtés d’Ankara et de Berne.

Il convient également d’inscrire cette rencontre dans le contexte d’une dégradation rapide des relations entre la Russie et l’Azerbaïdjan. Moscou a à plusieurs reprises visé des installations liées à l’Azerbaïdjan à Kyiv, y compris des actifs diplomatiques, des actions que Bakou a publiquement qualifiées de « gestes inamicaux ». Autre signal révélateur : l’indemnisation tardive de l’avion d’AZAL abattu en 2024, que la Russie n’a accepté d’aborder qu’en avril 2026, illustrant l’érosion de son influence sur l’Azerbaïdjan.

Depuis la guerre du Karabagh, l’Azerbaïdjan s’est imposé comme une puissance régionale, dotée d’une armée efficace, de ressources énergétiques importantes et d’un rôle central dans le Corridor médian - la route transcaspienne contournant la Russie.

Dans ce contexte, un partenariat avec un tel État ne relève pas de la recherche d’un nouveau donateur. Il s’agit de construire une architecture de sécurité alternative à travers les régions de la mer Noire et de la mer Caspienne .