LES MASSACRES DE BAKOU EN MARS-AVRIL 1918: PREMIERE ETAPE DU "GENOCIDE DES AZERBAIDJANAIS" COMMEMORE LE 31 MARS

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1 Avril 2026 18:36
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LES MASSACRES DE BAKOU EN MARS-AVRIL 1918: PREMIERE ETAPE DU "GENOCIDE DES AZERBAIDJANAIS" COMMEMORE LE 31 MARS

Après la Révolution de février 1917 en Russie et l’effondrement des institutions tsaristes, le Caucase du Sud (ou Transcaucasie comprenant aujourd’hui l‘Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie) s’organisa en Comité Spécial Transcaucasien, un organe chargé d’assurer la continuité des administrations publiques dans la région en une forme d’intérim.

Au terme de nombreux débats internes contradictoires, la voie de la fédéralisation dans cette région fut adoptée : une politique intérieure indépendante mais concédant les droits régaliens au nouveau régime russe (politique extérieure, défense et douanes). Advint alors la Révolution bolchevique d’Octobre, refusée par les Transcaucasiens qui se déclarèrent indépendants de la Russie. En février 1918, une Assemblée (la « Seïm ») se constitua pour formaliser cette décision. Le mouvement bolchevique existant dans la région refusa de s’y joindre et donna corps à une autre entité politique qui maintenait ses liens avec Moscou et la nouvelle Russie bolchevique. Quelques mois plus tôt, en novembre 1917, juste après la Révolution, le mouvement bolchevique à Bakou avait imposé un Soviet de Bakou, un organe de gouvernement autoproclamé qui s’est attribué l’administration de l’ancien gouvernorat de Bakou ( une circonscription administrative datant de la Russie tsariste - une préfecture). La direction en échut à Stepan Chaoumian, basé à Bakou, à la fois bolchevique et arménien, natif de Tiflis (Tbilissi, en Géorgie).

Les partis nationalistes et identitaires à la direction de la Seïm, le Moussavat » azerbaïdjanais et le « Dachnak » arménien refusèrent de reconnaître l’autorité bochevique apparue à Bakou. Quoique bolchevique radical, Chaoumian n’avait pas pour autant coupé tous les contacts avec le parti arménien Dachnak.

En janvier 1918, un train de soldats russes démobilisés remonte de Turquie en direction de la Russie et traversant le Caucase du sud, se voit enjoint par l’Assemblée de Transcaucasiens de la Seïm de lui remettre son armement. Devant le refus de cette colonne russe, le train sera attaqué à Shamkhor (en Azerbaïdjan aujourd’hui) et ses armes obtenues de vive force. Chaoumian y verra une menace.

Quelques semaines plus tôt, en décembre 1917, l’armistice d’Erzincan était signé entre le nouveau pouvoir russe et la Turquie du Comité Union et Progrès, confirmé peu après par un traité d’amitié russo-ottoman (1er janvier 1918). Mais le pouvoir bolchevique de Moscou prend un décret le 11 janvier 1918, signé par Lénine et Staline, qui prévoyait d’armer et de réunir plus de 10.000 Arméniens de l’ancienne ramée tsariste afin de les envoyer dans le Caucase pour des opérations contre les Ottomans, une opération coordonnée par le général d’origine arménienne Bagradouni. La confiance ne régnait donc pas et on avait l’intention à Moscou d’instrumentaliser les communautés arméniennes dans le Caucase dans la grande tradition impériale russe depuis Pierre le Grand jusque dans les années 1828 (Traité de Turkmentchaï), qui déclencha une migration de peuplement dans le Caucase par transfert d’Arméniens de Perse et de l’empire Ottoman.

Entre le 14 mars et le 13 avril 1918 s’est tenu la Conférence de la Paix de Trabzon (Trébizonde) entre les Ottomans et la Seïm. Le Traité de Brest-Litovsk (3 mars 1918), marquait la fin de l’engagement russe dans la guerre mondiale et ainsi dégageait la Russie du front ottoman, lui laissant le loisir de s’attarder sur les questions caucasiennes.

Mais l’instrumentalisation des communautés arméniennes à leur bénéfice était poursuivie également par les Britanniques. Ainsi le major Dunsterville avait-il été chargé d’organiser et d’entraîner à Baghdad un groupe d’Arméniens du Caucase, dont l’objectif initial était de prévenir l’extension de la propagande allemande, qui avait de vues sur les pétroles de Bakou et déjà des accointances avec la Géorgie. Dunsterville se fera connaître à Bakou quelques mois plus tard…

Ainsi, au début de mars 1918, de nombreux Arméniens de Russie s’étaient rassemblés à Bakou, se plaçant sous l’autorité de 200 officiers arméno-russes accompagnés par le général Bagradouni et par un des co-fondateurs du parti Dachnak Stepan Zorian.

Cette activisme communautaire n’échappait pas au regard des dirigeants azerbaïdjanais qui comprenaient que Chaoumian pouvait actionner deux vecteurs, celui de l’idéologie bolchevique et celui de l’appartenance communautaire arménienne. Ce qui maintenait ouvert un canal de communication avec les dirigeants du parti nationaliste Dachnak. De son côté, Chaoumian et ses partisans considéraient avec inquiétude le fait qu’une garnison pro-bolchevique avait été désarmée par des unités de l’ancienne Division de Cavalerie Caucasienne (constituée par le pouvoir tstariste en son temps) à Lenkoran, au sud de l’Azerbaïdjan. Il s’inquiétait aussi que des combattants de la montagne daghestanaise, conduites par Najmouddin Gotso, bloquaient les voies de communications terrestres avec les Bolcheviques de Russie.

Chaoumian, en politicien avisé et en activiste bolchevique radical, comprenait qu’il lui faudrait choisir, au sein du Soviet de Bakou, entre les Dachnaks arméniens et le Moussavat azerbaïdjanais pour conserver le pouvoir dans la région qui lui avait été affectée par Lénine. A son tour, il envisageait localement de recourir aux fortes inimitiés ethniques entre les Azerbaïdjanais et les Arméniens, dont une première explosion sanglante dans ce même siècle avait endeuillé la région dans les années 1905 et qui n’avait pas disparu des mémoires.

Pendant ce temps, la guerre mondiale continue de faire rage en Europe et les Allemands se montrent intéressés par les pétroles de Bakou ; au général Von Kessenstein est assignée en janvier la mission d’une « expédition allemande au Caucase » à cette fin. En réponse, en février 1918, le major Dunsterville, encore basé à Baghdad, est pressenti pour rejoindre Bakou et y défendre les investissements anglais, qui y avaient de très gros intérêts dans le marché pétrolier.

A Bakou commençait donc à s’amonceler en ce début d’année un certain nombre de nuages noirs.

La direction de l’ancienne Division Caucasienne de l’armée tsariste, démobilisée elle aussi, arriva à Bakou le 9 mars 1918. Son commandant, le général Talychinsky fut presque aussitôt arrêté par le Soviet de Bakou. Des protestations s’élevèrent dans la population azerbaïdjanaise de la ville de Bakou. Le 27 mars, une cinquantaine de soldats de cette même Division Caucasienne arrivèrent eux-aussi à Bakou à bord du navire « Evelina », en provenance de Lenkoran, pour assister aux funérailles de Mamed Taghiev, un de leurs compagnons d’armes et fils du magnat du pétrole Zeynaleddin Taghiev, tué à Lenkoran lors d’un combat contre des forces arméno-russes pro-bolcheviques. Le Soviet de Bakou, soupçonnant à tort ou à raison, des intentions hostiles, résolut de les désarmer. Une fusillade s’ensuivit.

La ville, déjà sous la commotion de cet enchaînement d’événements politiques, connaissait de fortes agitations violentes. Un autre navire arriva de Lenkoran le 1er avril 1918 avec de nouvelles unités de la Division Caucasienne et la ville sombra dans le chaos pour ensuite devenir un champs de bataille urbain.

On apprendra bien plus tard que le Soviet de Bakou était prêt pour une confrontation et attendait un prétexte qui lui donnerait l’occasion de passer aux actes. L’événement sera clairement expliquée dans la correspondance de Stepan Chaoumian, parlant de l’opinion azerbaïdjanaise et de ses mouvements politiques: « Nous avions besoin de les intimider et nous avons saisi l’occasion de la première tentative d’assaut armé contre notre unité de cavalerie pour lancer une offensive sur l’ensemble du front. Grâce aux efforts conjoints du Soviet local et du comité militaro-révolutionnaire de l’armée du Caucase, qui s’est déplacé ici (depuis Tbilissi et Sarikamich), nous disposions déjà de forces armées - environ 6 000 hommes. Le Dashnaktsoutioun possédait également des forces nationales de 3 000 à 4 000 hommes, qui étaient à notre disposition. La participation de ces dernières a, dans une certaine mesure, conféré à la guerre civile le caractère d’un massacre ethnique ; cependant, il était impossible de l’éviter. Nous y sommes allés délibérément. Les pauvres musulmans ont beaucoup souffert, mais ils se rallient désormais aux bolcheviks et au Soviet ».

Le calcul était donc d’attiser les rivalités ethniques à des fins politiques et idéologiques. Pour y parvenir, il a su utiliser les forces armées des milices arméniennes contre les Azerbaïdjanais, très majoritairement anti-révolutionnaires, « la guerre civile dans le Caucase comporte un élément ethnique indéniable. Sinon, il nous aurait fallu renoncer à la révolution », écrit-il dans une autre correspondance. Et sans le soutien armé des milices du Conseil National arménien, il n’aurait pu parvenir à ses fins. Les événements extrêmement sanglants qui se déroulèrent pendant ces journées n’avaient plus rien à à voir avec la lutte des classes, l’exploitation, la nationalisation des biens de production.

Le carnage dura trois jours. Selon les estimations données par Chaoumian, le nombre des victimes azerbaïdjanaises s’élevait à 3000 morts. Des historiens sont allés jusqu’à considérer que le nombre avoisinait plutôt les 12.000 morts parmi les Azerbaïdjanais. Une sorte de haine raciale s’est développée ouvertement sous le prétexte de lutte contre-révolutionnaire et de recherche d’éléments actifs d’opposition armée associés au parti azerbaïdjanais « Moussavat ». Pillages, incendies volontaires, tuerie de populations civiles et de familles entières, suivis d’une fuite éperdue de ceux qui avaient échappé aux massacreurs. L’intention génocidaire était donc claire. Imparfaite, elle devint une amorce d’épuration ethnique caractérisée. On fit usage de canons contre des quartiers résidentiels azerbaïdjanais de Bakou.

Les journées sanglantes du 30 mars au 02 avril 1918 furent le point de départ d’une accélération de l’histoire politique de l’Azerbaïdjan mais aussi, et surtout, sur le plan humain et national d’une vaste entreprise de terreur dans l’est du pays, de la bande côtière vers l’intérieur. Des milliers de civils azerbaïdjanais furent exterminés de Lenkoran au Sud à Shemakha et à Qouba au nord dans les semaines qui suivirent. C’est cela qui permet de qualifier ces massacres de populations civiles azerbaïdjanaises du terme de génocide car les populations ont été massacrées pour leur origine ethnique et pas pour des options idéologiques ou d’autres motifs.

Le 3 avril, les députés azerbaïdjanais au sein de la Seïm exigent qu’on envoie des forces à Bakou pour empêcher la poursuite des massacres d’Azerbaïdjanais dans la région de Bakou et au-delà. Un embryon d’armée fut envoyé en direction de Bakou, s’approcha de la ville mais ne put opérer la jonction prévue avec les troupes de Najmouddin Gotso (ou Gotsinsky) descendues du Daghestan. Les renforts attendus de la Seïm ne vinrent pas non plus. A la fin avril, les troupes arméno-bolcheviques de Chaoumian s’étaient assurées le contrôle de la plus grande partie de la goubernia de Bakou, soit presque la moitié du territoire actuel de l’Azerbaïdjan.

Ayant fermement assuré et assis son pouvoir sur une montagne de cadavres azerbaïdjanais à Bakou, Stepan Chaoumian transformera le Soviet de Bakou en une nouvelle entité, connue sous le nom romantique et trompeur de « Commune de Bakou », dirigée par 26 Commissaires du peuple (parmi lesquels se trouvait Anastase Mikoyan, qui deviendra par la suite président du Présidium du Soviet Suprême de l’URSS, soit le chef de l’État de 1964 à 1965).

Le régime de la « Commune de Bakou » fut éphémère et particulièrement sanglant et cruel pour les populations azerbaïdjanaises. C’est au cours de cette période que les entreprises d’extermination de la population civile de tout l’est du pays furent les plus déchaînées. Gouba et Shemakha au nord, Lenkoran au sud, parmi beaucoup d’autres, en sont les plus emblématiques. L’histoire a retenu quelques noms responsables de ces atrocités comme Lalaïan, Amarov ou Amazasp, chef de milices arméniennes dont l’un d’entre eux reconnaîtra qu’il était missionné non seulement pour instaurer une autorité soviétique mais « pour anéantir tous les Musulmans des côtes de la Caspienne jusqu’à la montagne de Shahdag et de mettre à terre toutes leurs habitations ». Les chiffres des victimes varient de 30.000 à quelques centaines de milliers de morts, tandis que des dizains de milliers d’autres ont cherché refuge dans d’autres régions.

Pendant ce temps, des divergences graves se creusaient entre les députés des différentes nations composant la Seïm, cette institution groupant des représentants azerbaïdjanais, géorgiens et arméniens et qui s’était proclamée république indépendante de Transcaucasie - amputée toutefois du territoire qui se trouvait sous le contrôle du Soviet de Bakou et du régime de la « Commune de Bakou » qui lui succéda avec Chaoumian. La Seïm se disloqua et les représentants azerbaïdjanais proclamèrent le 28 mai 1918 une République Démocratique d’Azerbaïdjan. La voie vers l’indépendance s‘était ouverte dans le chaos de la Révolution russe, la tourmente intérieure, les troubles de la fin de la guerre russo-ottomane et le sang des populations civiles. Mais cette indépendance n’était encore que formelle puisqu’une notable partie du territoire échappait à son contrôle et que les régions orientales étaient entre les mains de Chaoumian, des nationalistes arméniens et des bolcheviques. L’objectif qui s’imposait était celui de la reconquête de tout ce qui était le territoire national, selon sa définition née dans l’esprit de ses fondateurs. Dans un premier temps, la capitale se déplaça de Tiflis, où siégeait la Seïm, à Gandja, première capitale du jeune nouveau pays qui annonçait déjà son existence aux puissances européennes dans l’attente d’une future reconnaissance internationale.