Le Vent
Le troisième mardi est celui du Vent, parfois appelé Mardi Venteux ou Brise. On dit que la terre se réchauffe et que les fleurs relèvent la tête. Les vents froids et chauds qui alternent annoncent le printemps : le vent, jusque-là endormi, s’éveille, anime l’eau et le feu. Ses variations au fil de la journée sont interprétées comme une purification.
Ce mardi est aussi appelé Mardi des Pères, des Ancêtres ou Mardi Noir. En soirée, chacun retourne dans son village natal pour se recueillir sur les tombes des proches. On y dépose des torches allumées et des khoncha — grands plateaux garnis de douceurs traditionnelles comme le gogal, la shekerbura et le baklava, accompagnés de fruits secs, d’œufs et de bougies.
La Terre
Le dernier des mardis justes est celui de la Terre, plus communément appelé le Dernier Mardi ou Mardi de la Fin de l’Année. Le processus d’éveil amorcé un mois plus tôt atteint alors son apogée.
Plus solennel et grandiose, ce jour est considéré comme le plus sacré de l’année. Les familles s’y rassemblent, manifestant hospitalité et générosité. Des feux sont allumés, des khoncha préparés, et de nombreux jeux et cérémonies sont organisés afin d’aborder la nouvelle année dans un esprit purifié et renouvelé.
Chaque membre de la famille allume une bougie en formulant un vœu : celle qui brûle le plus longtemps est censée exaucer le souhait de son propriétaire. Le festin est particulièrement abondant. Dans certaines régions, il est appelé Loyun, Lavin, Yeddiloyun ou Yeddisin (« sept types »). Selon la tradition, la table doit comporter sept mets dont les noms commencent par la lettre « S » en azéri : su (eau), samani (jeunes pousses de blé), sunbul (épis), sumag (sumac), sogan (oignon), sarimsag (ail) et sulag.
La nuit, les sacs de blé et de farine restent ouverts afin que chacun reçoive symboliquement sa part d’abondance. On ajoute à la flambée de l’uzarlik (rue sauvage ou harmal) et des buissons d’épines pour éloigner les forces hivernales. Le bétail lui aussi franchit les feux, pour être purifié des malheurs passés.
Les cendres sont dispersées aux quatre coins de la maison pour attirer prospérité et chasser les esprits malveillants.
Jeux et rituels
Parmi les pratiques populaires figure la « divination à l’oreille » : jeunes filles, munies d’un bol d’eau, d’un miroir et d’une clé, écoutent discrètement aux portes des voisins et interprètent le premier mot entendu en fonction de leur vœu. L’eau symbolise la protection, le miroir la clarté de la vie, la clé l’accomplissement des souhaits.
Le jeu du Papaqatdı consiste pour les jeunes à lancer leur chapeau devant une porte puis à se cacher ; le propriétaire y dépose des friandises avant de le remettre dehors. Les jeunes filles testent aussi leur destin en jetant leur chaussure par-dessus leur épaule droite : l’orientation de la pointe au matin annonce mariage ou bonnes nouvelles.
Le rituel du Danatma voit les jeunes veiller toute la nuit sans dormir sous peine de voir leurs vêtements cousus au tapis - et leurs vœux annulés. Le jeu du Xanbazama (« orner le khan ») met en scène un faux souverain dont les ordres fantasques doivent être exécutés, sous peine d’être détrôné s’il rit.
D’autres jeux traditionnels animent la soirée : lancer de mouchoir, jeux de ceinture, Kosa-Kosa, Chovgan (polo), Fincan-Fincan, jeu des cuillères ou combats d’œufs.
Eau et arbres
À l’aube suivant le Dernier Mardi, on vide les récipients d’eau avant le lever du soleil et l’on se rend aux sources pour se purifier. L’eau rapportée à la maison est aspergée dans la cour, l’étable ou le four (tandir) afin d’attirer la chance.
Le rituel de l’Agajgorkhutma (« effrayer l’arbre ») vise à stimuler un arbre fruitier stérile : le propriétaire feint de le menacer d’une hache avant qu’un ancien respecté n’intervienne pour garantir sa future fécondité. On verse alors de l’eau sucrée à ses racines et l’on allume un feu protecteur.
Les œufs
Symbole central du Dernier Mardi, l’œuf représente à la fois les saisons - blanc pour l’hiver, vert pour le printemps, rouge pour l’été, jaune pour l’automne - et la structure du monde : coquille comme air, blanc comme eau, jaune comme soleil. Cette conception rappelle les croyances zoroastriennes.
Le soir, un œuf est placé dans une armoire avec des peintures rouge et noire ; les taches rouges annoncent chance et prospérité, les noires malheur.
Ancrées dans un passé lointain et attestées par des vestiges historiques et archéologiques tels que les gravures rupestres de Qobustan, les traditions des mardis de Novrouz occupent une place important dans la culture azerbaïdjanaise. Comme ces pétroglyphes, elles traduisent la vision du monde, la philosophie et le rapport à la nature des peuples anciens ayant vécu sur cette terre enchantée de l’Azerbaïdjan.