Au cœur du vieux Bakou, dans la paisible rue Murtuza Mukhtarov, s’élève un édifice devant lequel il est impossible de passer sans s’arrêter. Aujourd’hui, il abrite l’Union des architectes d’Azerbaïdjan, mais cette demeure est bien plus qu’une simple adresse administrative. Elle compte parmi les réalisations architecturales les plus marquantes de l’époque du boom pétrolier à la charnière des XIXe et XXe siècles : l’ancien hôtel particulier d’Aghabala Gouliyev, millionnaire, mécène et philanthrope.
À la fin du XIXe siècle, Bakou se transforme en l’une des villes les plus prospères de la région. Les magnats du pétrole rivalisent non seulement d’ambition industrielle, mais aussi de faste architectural, faisant appel aux meilleurs architectes européens. En 1899, l’entrepreneur Aghabala Gouliyev, surnommé le « roi de la farine », décide de faire construire une résidence reflétant l’identité nationale tout en répondant aux standards européens de représentation. Le projet est confié à l’architecte Eugène Skibinski — et le résultat se révèle véritablement unique. Les intérieurs du somptueux palais sont décorés par l’artiste Durov, qui leur confèrent une expressivité artistique particulière.
Comme le rapporte Day.Az, Trend Life propose à ses lecteurs un reportage photo d’Arif Goulouzade, retraçant le destin d’un homme et du chef-d’œuvre architectural qu’il a légué.
Avant de décrire l’édifice, quelques mots sur Aghabala Gouliyev lui-même. Né en 1862 dans une modeste famille bakinoise du village de Kechla, il aide très tôt ses parents en vendant les qutabs préparés par sa mère pour soutenir le budget familial. Devenu adulte, il se lance dans le commerce de la farine et des céréales, puis fonde son propre moulin. Son entreprise connaît une expansion remarquable : il devient propriétaire de minoteries et d’usines de décorticage du riz dans tout le Caucase, en Asie du Nord et à Stavropol, ce qui lui vaut son surnom de « roi de la farine ». À plusieurs reprises, il est élu membre de la Douma municipale de Bakou.
Son nom reste également lié à un épisode dramatique de l’histoire : l’aide apportée à l’évasion d’un groupe d’officiers turcs prisonniers sur l’île de Nargin en 1915, où ils étaient détenus dans des conditions extrêmement dures durant la confrontation russo-turque. Après la révolution, la trace de l’entrepreneur se perd : ni la date de sa mort ni le destin de ses enfants ne sont connus. Le temps n’a conservé que le manoir — témoin silencieux d’une grande famille bakinoise.
La figure de l’architecte Skibinski mérite tout autant l’attention. Né en 1858 à Chamakhy, diplômé de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg et enseignant à l’école technique de Bakou, il se distingue par son attachement aux traditions de l’architecture médiévale locale de Bakou et de la péninsule d’Absheron. L’hôtel particulier de Gouliyev devient son premier projet d’envergure, conçu sous l’influence de l’architecture du Palais des Chirvanchahs, situé dans la vieille ville d’Icherisheher. Skibinski demeure pratiquement le seul architecte de la période prérévolutionnaire à avoir travaillé dans ce que l’on appelle le « style bakinois », puisant non dans les modes orientales ou européennes, mais dans l’héritage de la cité ancienne.
Cette maison d’angle à deux étages exerce une influence notable sur le développement du courant national-romantique dans l’architecture de Bakou. Malgré l’étroitesse de la rue, la plastique tridimensionnelle de la façade confère au bâtiment une expressivité remarquable. Sous l’influence de ce projet, la rue Nikolaïevskaïa (aujourd’hui rue Istiglaliet) est tracée entre 1898 et 1901.
Ce qui frappe d’abord, c’est la façade donnant sur trois rues, organisée selon une composition symétrique axiale. Elle semble raconter une histoire sculptée dans la pierre : arcs ciselés, délicate ornementation, raffinement des motifs. Les surfaces rustiquées sont richement décorées d’éléments sculptés. L’imitation d’un mihrab, ornée de stalactites finement exécutées dans les puissants avant-corps d’angle, crée un jeu saisissant d’ombre et de lumière. Les fenêtres en fer à cheval, encadrées de motifs végétaux et géométriques, ravissent le regard. La corniche intermédiaire est embellie d’un élégant décor floral, tandis que des modillons en forme de stalactites miniatures soutiennent la corniche sommitale, soulignant l’unité de la composition.
La pierre claire de Bakou confère à l’ensemble douceur et noblesse, tandis que le soin apporté aux détails donne l’impression de se trouver non pas devant une simple maison urbaine, mais devant un palais oriental harmonieusement intégré dans la ville en pleine modernisation du début du XXe siècle. L’escalier d’honneur est orné de balustrades sculptées et de plafonds peints ; les cages d’escalier en marbre et les salles intérieures témoignent d’un aménagement architectural riche et réfléchi.
Aujourd’hui, l’hôtel particulier continue de vivre. Des expositions, des rencontres professionnelles et des présentations de projets s’y tiennent régulièrement. L’atmosphère y est singulière : ces murs, témoins de la grandeur marchande d’autrefois, accueillent désormais les débats sur l’architecture contemporaine et l’avenir des villes. Les intérieurs conservent en partie leurs éléments historiques - stucs, hauts plafonds, vastes salles meublées d’antiquités et décorées de boiseries sculptées. Aux murs, tableaux, compositions ornementales originales et photographies d’architectes renommés du pays complètent l’ensemble.
Ce manoir n’est pas seulement un monument de l’architecture nationale, c’est un espace vivant où passé et présent dialoguent en permanence.