La mer Caspienne recule lentement de ses rivages. Et avec ses eaux, la région perd peu à peu son équilibre écologique, sa stabilité économique et le sentiment d’un avenir prévisible.
Ce qui était encore récemment perçu comme de simples fluctuations naturelles du niveau de la mer est désormais considéré comme l’une des conséquences les plus préoccupantes du changement climatique mondial.
L’assèchement du plus grand plan d’eau fermé de la planète fait l’objet de discussions depuis plusieurs années. Mais ces dernières années, les transformations sont devenues visibles en temps réel : le littoral se déplace, les zones côtières se réduisent, les ports s’ensablent, les conditions de navigation se détériorent, les frayères se dégradent, les routes migratoires des oiseaux sont perturbées et des territoires naturels uniques sont menacés.
Dans un contexte de hausse des températures, de diminution des débits fluviaux et d’intensification de l’exploitation des ressources en eau, la Caspienne devient de plus en plus vulnérable. Selon les chercheurs, les conséquences de ce phénomène pourraient être bien plus vastes que ce que l’on imaginait encore il y a quelques années.
Les changements les plus visibles sont observés dans la partie nord de la mer Caspienne. Les dernières expéditions scientifiques constatent une réduction de la surface aquatique et l’apparition de nouvelles terres émergées.
Selon plusieurs groupes de recherche, le niveau de la mer continue de baisser et les transformations du paysage deviennent de plus en plus évidentes : la superficie des îles a doublé, voire triplé ces dernières années, tandis que les côtes des terres existantes et nouvellement formées progressent rapidement.
L’Institut d’océanologie de l’Académie des sciences de Russie souligne la tendance persistante à la baisse du niveau de la mer Caspienne.
« Une chose est certaine : le niveau de la mer continue de diminuer », affirme Ivan Ermakov, chef d’expédition et chercheur au sein de la branche caspienne de l’Institut.
Les processus observés indiquent que la Caspienne poursuit son retrait et que les anciens hauts-fonds se transforment progressivement en véritables étendues terrestres.
Pour le nord de la Caspienne, cette évolution est particulièrement douloureuse : depuis 2020, le niveau de l’eau y baisse d’environ 30 centimètres par an. En juillet 2025, les scientifiques russes ont enregistré un minimum historique, inférieur à tous les niveaux observés depuis le début des mesures.
Contrairement aux mers reliées à l’océan mondial, la Caspienne constitue un système fermé. Son équilibre hydrique dépend entièrement des apports des fleuves et de l’évaporation à sa surface.
Les vagues de chaleur exceptionnelles et les hivers peu enneigés accélèrent fortement cette évaporation. Dans un climat qui se réchauffe, celle-ci devient dominante tandis que les fleuves, notamment la Volga - principale source d’alimentation de la Caspienne - voient leur débit diminuer.
En raison de sa faible profondeur, même une baisse relativement modeste du niveau de l’eau modifie rapidement le tracé du littoral, affecte les écosystèmes et perturbe l’équilibre naturel de la région.
Les spécialistes estiment que les modifications du littoral et la réduction de la surface maritime pourraient avoir des répercussions sur le bilan hydrique, l’état du delta de la Volga et la biodiversité régionale.
La baisse du niveau de l’eau a déjà des effets visibles sur les écosystèmes : transformations du delta de la Volga, diminution des zones de reproduction des poissons et dégradation des conditions de vie des espèces aquatiques.
L’un des indicateurs les plus sensibles demeure la biodiversité marine. Le phoque de la Caspienne, espèce endémique vivant exclusivement dans cette mer, est traditionnellement considéré comme un baromètre de la santé de l’ensemble de l’écosystème. Une population stable témoigne d’un environnement équilibré, tandis que son déclin révèle des perturbations systémiques.
Au Kazakhstan, la situation est particulièrement préoccupante. Récemment, Daniyar Akimjanov, directeur de la branche régionale de Mangystaou de l’Association républicaine des pêcheries et de l’aquaculture Qazaq Balyk, a indiqué que près de 300 carcasses de phoques avaient déjà été découvertes.
Selon lui, le nombre réel pourrait être plus élevé, certaines zones côtières étant difficiles d’accès et impossibles à inspecter entièrement.
Le spécialiste souligne que plusieurs secteurs doivent être examinés manuellement et que ces inspections permettent régulièrement de découvrir des dizaines d’animaux morts en peu de temps.
Les informations sont ensuite transmises aux autorités compétentes et aux administrations locales, qui organisent l’élimination des carcasses conformément aux procédures en vigueur.
Ces épisodes ne sont pas isolés. À l’automne dernier, des mortalités massives de phoques de la Caspienne, inscrits au Livre rouge du Kazakhstan, ont été signalées sur plusieurs portions du littoral. Des oiseaux, notamment des mouettes, ont également été retrouvés morts. En novembre dernier, les spécialistes évoquaient parmi les causes possibles certaines maladies infectieuses.
Dans certains cas, il s’agit de véritables hécatombes d’oiseaux aquatiques. Les recherches sur les causes avancent différentes hypothèses : maladies infectieuses, raréfaction des ressources alimentaires ou encore effets du changement climatique.
En février de cette année, une mortalité massive d’oiseaux plongeurs de la famille des grèbes a été observée dans le district de Khatchmaz, en Azerbaïdjan. Ces espèces viennent chaque année hiverner dans le pays.
Près du village de Niyazabad, des milliers d’oiseaux morts ont été découverts sur plusieurs kilomètres de littoral. Des cas similaires ont également été signalés à Bakou et dans d’autres zones côtières.
Si plusieurs hypothèses avaient d’abord été envisagées, les analyses ultérieures n’ont révélé aucun signe de maladie infectieuse. Les spécialistes tendent donc à attribuer ces événements à une combinaison de facteurs naturels, notamment le manque de ressources alimentaires et les effets du changement climatique.
En mars, des incidents comparables ont été enregistrés dans la région côtière de Lenkoran, où de nombreux cormorans marins ont été retrouvés morts.
Selon les habitants, ces phénomènes diffèrent nettement des épisodes saisonniers observés auparavant.
D’après les experts, la mortalité massive d’oiseaux se nourrissant de poissons marins pourrait résulter d’un ensemble de facteurs : transformation des écosystèmes, pollution de l’eau et pression climatique croissante sur les ressources alimentaires.
L’assèchement de la mer complique la navigation et le fonctionnement des infrastructures portuaires, qui nécessitent désormais des opérations régulières de dragage.
Le canal maritime Volga-Caspienne, par exemple, doit faire l’objet de travaux permanents afin de maintenir une profondeur suffisante pour la circulation des navires.
Un autre aspect du problème concerne le littoral de Bakou, soumis depuis des décennies à une forte pression anthropique. Aujourd’hui, les conséquences de cette activité deviennent de plus en plus visibles.
La baisse du niveau de l’eau a mis au jour des zones polluées et des structures obsolètes jusque-là immergées. Certains ouvrages industriels continuent par ailleurs d’exercer une influence négative sur l’écosystème.
La baie de Bakou demeure particulièrement vulnérable. Le recul de la mer y a révélé d’anciennes structures métalliques, des fonds pollués et les traces d’un impact industriel accumulé pendant des décennies.
Une partie des pollutions et des infrastructures reste toutefois immergée, continuant à affecter discrètement l’état de la baie.
La situation ne concerne pas seulement l’environnement : elle touche également la qualité du cadre urbain. Espace public majeur, le littoral perd progressivement en attractivité et en stabilité.
Les experts avertissent que l’accumulation des dommages environnementaux accroît les risques de dégradation de la qualité de l’eau, de diminution de la biodiversité et de pression supplémentaire sur les territoires côtiers.
La baie de Bakou est aujourd’hui considérée comme une zone soumise à une forte pression écologique nécessitant des mesures de restauration globales et une réduction de l’impact industriel hérité du passé.
L’Azerbaïdjan a inscrit cette problématique parmi ses priorités nationales à travers un plan d’action global couvrant la période 2025-2030.
Ce vaste programme prévoit notamment le démantèlement des plateformes offshore vétustes, des passerelles et infrastructures portuaires abandonnées, la neutralisation de puits pétroliers fermés, le renflouement d’épaves et la mise en œuvre de travaux de réhabilitation du littoral.
Parallèlement, l’accent est mis sur la prévention de nouvelles dégradations et sur la réduction de la pression exercée sur un écosystème marin déjà fragilisé par les changements climatiques et l’activité humaine.
Les conséquences socio-économiques sont également importantes. La pêche, l’emploi dans les régions côtières et la stabilité des économies locales sont menacés.
Les experts évoquent aussi des risques accrus de chômage, d’exode des populations et de dégradation des conditions sanitaires.
Les tensions géopolitiques dans la région renforcent également les menaces pesant sur la sécurité écologique de la mer Caspienne.
Les informations faisant état de frappes de missiles contre des infrastructures militaires dans l’espace caspien en mars dernier ont ravivé les inquiétudes concernant la vulnérabilité de l’un des écosystèmes marins les plus sensibles du monde.
La Caspienne étant un système fermé, toute pollution tend à s’y accumuler et les processus naturels de régénération y sont beaucoup plus lents que dans les mers ouvertes.
Dans ces conditions, même des incidents localisés - comme des déversements d’hydrocarbures ou des dommages aux infrastructures - peuvent avoir des conséquences écologiques durables et transfrontalières, affectant l’ensemble des États riverains.
La dégradation des mers et des bassins fermés est un phénomène mondial. L’expérience internationale montre que leur restauration exige des programmes de longue haleine et une approche globale.
Mer du Nord
La mer du Nord constitue l’un des exemples les plus emblématiques de réglementation environnementale dans les zones d’exploitation pétrolière et gazière.
La Norvège et le Royaume-Uni ont notamment imposé des règles strictes pour le démantèlement des plateformes offshore : les entreprises doivent démonter les infrastructures, nettoyer les zones concernées et financer la restauration des écosystèmes.
Mer Baltique
La Baltique illustre une coopération écologique internationale réussie.
Grâce au mécanisme HELCOM, les États riverains coordonnent la réduction des rejets industriels, la lutte contre l’eutrophisation et le suivi de l’état écologique de la mer.
Malgré un processus de restauration lent, plusieurs indicateurs montrent une amélioration régulière.
Golfe du Mexique
Après plusieurs marées noires majeures, les normes de sécurité industrielle et de contrôle environnemental ont été considérablement renforcées.
Des systèmes obligatoires de surveillance, des technologies d’intervention rapide et des programmes de restauration à long terme ont été mis en place.
Rhin
Le programme « Rhin 2020 » est considéré comme l’un des projets environnementaux transfrontaliers les plus réussis.
La réduction des rejets industriels et la modernisation des systèmes d’épuration ont fortement amélioré la qualité de l’eau, avec des effets positifs jusque dans les zones maritimes adjacentes, notamment la mer du Nord.
Golfe Persique
Les pays de la région ont lancé plusieurs programmes visant à réduire les impacts environnementaux de l’exploitation pétrolière intensive et à moderniser les infrastructures côtières.
Une attention particulière a été portée à l’élimination des installations pétrolières obsolètes et au contrôle de l’état du milieu marin.
La mer d’Aral
L’expérience du Kazakhstan dans la restauration de la partie nord de la mer d’Aral constitue un exemple particulièrement encourageant.
Après plus de vingt ans d’efforts soutenus, le pays est parvenu à préserver le Petit Aral. La superficie du plan d’eau a augmenté de 36 % et son volume a presque doublé, réduisant de moitié la salinité.
Selon le ministère kazakh des Ressources hydriques et de l’Irrigation, le volume d’eau du Petit Aral a atteint 24,1 milliards de mètres cubes depuis 2023. Cinq milliards de mètres cubes supplémentaires ont été acheminés vers le bassin, permettant d’atteindre avec plusieurs années d’avance des objectifs initialement fixés pour 2029.
Parmi les projets envisagés figurent également le rehaussement de deux mètres du barrage de Kokaral et la construction d’un complexe hydraulique destiné à stabiliser le niveau de plusieurs systèmes lacustres.
L’objectif est d’augmenter les réserves d’eau, d’en améliorer la qualité, de restaurer le delta du Syr-Daria, de limiter la dispersion des dépôts salins et de soutenir le développement de la pêche ainsi que les conditions de vie des populations locales.
La principale leçon de l’expérience internationale est claire : la restauration des écosystèmes aquatiques n’est possible qu’à travers une coopération entre États, une gestion rigoureuse des ressources en eau et des programmes environnementaux de long terme.
La question de la Caspienne est de plus en plus présente dans les forums internationaux.
Sa protection est discutée dans le cadre de la Convention-cadre pour la protection du milieu marin de la mer Caspienne ainsi que dans plusieurs initiatives soutenues par l’ONU.
Les dirigeants des pays riverains soulignent régulièrement la nécessité d’actions coordonnées afin d’éviter une dégradation irréversible de l’écosystème.
Lors de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a attiré l’attention sur l’assèchement rapide de la Caspienne :
« Dès 2022, lors du Sommet des États riverains de la Caspienne, j’avais soulevé la question de la dégradation de l’environnement de la mer Caspienne. Aujourd’hui, la situation est bien pire. La mer Caspienne s’assèche rapidement. La principale cause n’est pas le changement climatique. Des efforts conjoints des États riverains sont nécessaires pour empêcher une catastrophe écologique aux conséquences imprévisibles. L’Azerbaïdjan est également prêt à coopérer étroitement avec l’ONU pour résoudre ce problème. »
Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a lui aussi exprimé son inquiétude, estimant que la situation se rapproche d’une catastrophe écologique.
S’exprimant lors du XIIe Sommet de l’Organisation des États turciques à Gabala, il a déclaré :
« Cela nous préoccupe tous. La Caspienne est un symbole unique du monde turcique et un lien entre nos peuples. La baisse de son niveau ces dernières années affecte négativement l’environnement et l’économie de la région. C’est une question d’importance mondiale. »
Il a appelé les États turciques à unir leurs efforts, à élaborer des projets communs et à soutenir les initiatives internationales visant à améliorer l’état de la mer.
La question de l’assèchement de la Caspienne a également été examinée lors de la première Assemblée générale de la Plateforme des ONG du Sud global à Bakou.
Le représentant spécial du président azerbaïdjanais pour les questions climatiques, Mukhtar Babaïev, a souligné :
« La baisse du niveau de l’eau de la mer Caspienne crée des risques environnementaux, économiques et sociaux croissants pour les communautés côtières, les écosystèmes, les réseaux de transport et les infrastructures régionales. »
Il a rappelé que plus de 55 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans les villes et que cette proportion pourrait atteindre 70 % d’ici à 2050.
Selon lui, la question des migrations climatiques devient plus actuelle que jamais. Citant les prévisions de la Banque mondiale, il a indiqué que plus de 260 millions de personnes pourraient être contraintes de migrer à l’intérieur de leur propre pays d’ici à 2050 si des mesures suffisantes ne sont pas prises pour lutter contre le changement climatique et promouvoir un développement durable.
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La situation de la mer Caspienne illustre l’interaction complexe entre les facteurs climatiques et les activités humaines.
La baisse du niveau de l’eau, la transformation des écosystèmes et la pression croissante sur les infrastructures constituent des défis de long terme pour l’ensemble des États riverains.
Les experts s’accordent à dire qu’il n’existe aujourd’hui aucune solution d’ingénierie capable de compenser entièrement les pertes d’eau. Les principales pistes d’action reposent sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, une gestion plus rationnelle des ressources hydriques, le renforcement de la surveillance environnementale et l’encadrement des activités économiques les plus destructrices.
Compte tenu du caractère unique et fragile de cet écosystème, il apparaît clairement que son état se rapproche d’un seuil critique.
L’évolution de la situation dépendra à la fois des conditions naturelles des prochaines années et de l’efficacité des réponses collectives, autrement dit de la capacité des États riverains à instaurer une coopération durable en matière de sécurité environnementale et de gestion responsable des ressources communes.
Par Farida Baguirova