L’une des caractéristiques majeures de la politique internationale contemporaine réside dans la rapidité des recompositions stratégiques et l’abandon progressif des alliances traditionnelles de long terme au profit de formats de coopération plus souples et sélectifs entre États. Cette tendance a été confirmée par le ministre pakistanais de la Production de défense, Hayat Harraj, qui a annoncé que Riyad, Islamabad et Ankara s’apprêtent à former une alliance militaire trilatérale. Selon lui, cet accord, fruit d’une année de négociations, reliera le golfe Persique, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud.
Les déclarations du ministre pakistanais ont suscité de nombreuses interrogations parmi les experts : la nouvelle alliance deviendra-t-elle le noyau d’un bloc durable capable d’influer sur l’équilibre régional des forces, ou restera-t-elle un simple cadre de coordination ? Les participants sauront-ils dépasser leurs divergences de priorités stratégiques pour afficher un front uni face aux pays voisins et aux institutions internationales ? Enfin, quel rôle ce partenariat est-il appelé à jouer dans un monde en mutation rapide, et quelles sont ses perspectives d’évolution ?
Il convient tout d’abord de souligner que cette alliance trilatérale s’inscrit dans une profondeur historique réelle. Les relations turco-pakistanaises figurent parmi les plus stables du monde islamique. Elles remontent au soutien apporté par les musulmans du sous-continent indien à l’Empire ottoman à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, une dynamique qui s’est logiquement prolongée après la création du Pakistan en 1947. Durant la guerre froide, les deux pays ont pris part à des structures de sécurité communes, dont la plus emblématique fut le Pacte de Bagdad, destiné à contenir l’URSS et l’Inde.
Après la fin de la guerre froide, les relations entre la Türkiye et le Pakistan ont évolué vers un partenariat stratégique multidimensionnel, avec un accent marqué sur la coopération militaire et l’industrie de défense. La Türkiye est devenue l’un des principaux fournisseurs d’équipements militaires du Pakistan, notamment dans les domaines des drones et des bâtiments navals, jouant un rôle central dans la modernisation de ses forces armées. Dans cette optique, Ankara considère Islamabad comme une « porte d’entrée » vers l’Asie du Sud et comme une puissance nucléaire amie, tandis que le Pakistan voit en la Türkiye un partenaire fiable dans sa relation complexe avec les États-Unis, la Chine et les États du Golfe.
Les relations entre l’Arabie saoudite et le Pakistan, quant à elles, se caractérisent par un pragmatisme fondé sur des intérêts communs en matière de sécurité et d’économie. Le facteur religieux a également joué un rôle important dans ce rapprochement. Depuis les années 1960, le Pakistan fournit une assistance militaire au Royaume, tandis que l’Arabie saoudite s’est imposée comme un partenaire économique majeur d’Islamabad, lui apportant un soutien financier, des opportunités d’emploi pour les travailleurs pakistanais et des approvisionnements énergétiques à conditions préférentielles.
À la suite de plusieurs désaccords apparus après le « printemps arabe », les relations pakistano-saoudiennes sont entrées dans une phase de réajustement stratégique dictée par les intérêts nationaux des deux États. Il convient de rappeler que le tandem Riyad–Ankara a lui aussi traversé des périodes de tensions marquées, mais les deux capitales ont désormais opté pour une politique de règlement des différends et de coordination sélective sur des dossiers clés.
L’approche de la Türkiye à l’égard de cette alliance trilatérale s’inscrit dans sa volonté de mener une politique étrangère multidirectionnelle, affranchie des contraintes liées à ses relations parfois tendues avec certaines puissances occidentales. Pour Ankara, une alliance avec le Pakistan et l’Arabie saoudite représente une occasion de renforcer son influence dans deux régions stratégiques majeures : le golfe Persique et l’Asie du Sud. La République de Türkiye cherche également à élargir ses marchés d’exportation d’armements et à s’imposer comme un fournisseur fiable de technologies militaires et de défense au sein du monde islamique.
Comme indiqué précédemment, le Pakistan constitue pour Ankara une puissance nucléaire dotée d’une vaste expérience opérationnelle, tandis que l’Arabie saoudite représente un marché stratégique et une source d’investissements, renforçant ainsi la résilience de la coalition trilatérale. Dans cette perspective, la Türkiye perçoit cette alliance potentielle comme un instrument destiné à maximiser à la fois son « hard power » et son « soft power » dans le cadre d’une stratégie d’alliances flexibles.
La politique étrangère du Pakistan, pour sa part, est façonnée par un système complexe d’équilibres, dominé par la menace existentielle que représente l’Inde. Sous cet angle, Islamabad considère l’alliance trilatérale comme un moyen de rééquilibrer la structure des puissances régionales et d’élargir sa marge de manœuvre stratégique, au-delà d’une dépendance excessive vis-à-vis de la Chine ou des États-Unis. Pour le Pakistan, la Türkiye est un allié clé dans la modernisation militaire et le transfert de technologies de défense, tandis que l’Arabie saoudite demeure un partenaire essentiel pour sa sécurité économique et énergétique.
Ainsi, Islamabad voit dans cette alliance une opportunité de consolider sa position d’acteur central entre le Moyen-Orient et l’Asie du Sud, sans s’engager dans un partenariat contraignant avec une seule superpuissance.
Les motivations de l’Arabie saoudite doivent être analysées à la lumière de sa réévaluation de son rôle dans la politique régionale et mondiale, dans un contexte de bouleversements globaux. La sécurité régionale reste la priorité de Riyad, notamment face aux défis persistants dans le golfe Persique et la mer Rouge. La coopération avec la Türkiye et le Pakistan permet au Royaume d’élargir ses capacités en matière de sécurité et de défense, tandis que les recompositions de l’ordre mondial l’incitent à nouer des relations flexibles avec des puissances émergentes capables d’apporter un soutien politique, militaire et économique sur une base mutuellement avantageuse.
Pris dans leur ensemble, ces éléments montrent que les trois pays cherchent à maximiser leur autonomie stratégique dans un monde en pleine mutation. Ils entendent bâtir des partenariats souples et renforcer leurs capacités militaires et économiques sans s’enfermer dans des alliances rigides fondées sur l’idéologie. Tandis que la Türkiye vise une expansion de son influence régionale, l’Arabie saoudite adopte une approche plus prudente reposant sur un système d’équilibres, et le Pakistan demeure avant tout focalisé sur sa sécurité nationale et sa confrontation avec l’Inde.
Dans ces conditions, il est probable que les relations au sein de l’alliance évoluent dans un cadre de coordination limitée plutôt que vers un pacte global et durable. Ce scénario offre une grande flexibilité aux trois États, leur permettant de tirer profit de la coopération sans s’imposer d’obligations strictes.
En définitive, l’alliance trilatérale envisagée constitue un facteur important de recomposition de l’équilibre des forces au Moyen-Orient. Son impact ne sera pas immédiat, mais progressif, avec des effets susceptibles de se faire sentir à moyen terme. Les blocs militaires auront pour effet de dissuader les puissances régionales d’actions irréfléchies, tandis que la dépendance vis-à-vis des structures de défense et économiques occidentales devrait s’atténuer. Sans aucun doute, l’axe Türkiye–Arabie saoudite–Pakistan attirera l’attention des États voisins ; toutefois, le caractère informel de cette coopération empêchera toute revendication officielle.